Dimanche, 19 mai 2024
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    La mémoire de nos luttes. Du passé, ne faisons pas table rase

    En réfléchissant aux 40 ans de Fugues dont je crois qu’on découvrira son rôle dans toute son importance peut-être dans deux ou trois décennies, je me suis demandé si nous n’avions pas rangé nos luttes dans des boîtes à souvenir, prenant lentement la poussière de l’oubli. On aime bien commémorer, mais commémorer c’est tuer une seconde fois. On fige dans l’histoire, on épingle les luttes comme des papillons dans des vitrines. On ne perçoit plus dans l’histoire avant tout le mouvement qui la traverse et qui nous traverse toujours.
     
    À l’Espace Go, Kevin Lambert a adapté le dernier roman de Marie-Claire Blais, Un cœur habité de mille voix. La pièce se termine par le rappel de nos luttes avec la question centrale, qui reprendra le flambeau. Kevin Lambert parle d’un testament politique de Marie-Claire Blais, et c’est vrai. Des premières manifestations dans les années 70, des batailles pour lutter contre les lois discriminatoires, des colères contre l’indifférence des autorités politiques et sanitaires face à l’arrivée du sida, des alliances parfois houleuses ou méfiantes avec les mouvements féministes et lesbiens.
     
    En entrevue avec Fugues, le metteur en scène et comédien, Alexandre Fecteau, venait de découvrir l’ampleur de la tragédie du sida, qui l’avait amené à mettre en scène N’essuie jamais de larmes sans gant, l’adaptation du roman de Jonas Gardell. Il voulait que cette tragédie ne s’efface pas de nos mémoires collectives.
     
    Notre histoire ne doit pas disparaître et elle peut nous servir de guide dans les temps incertains que nous traversons.
     
    Aujourd’hui, tout le monde s’entend pour dire qu’il y a un recul pour nos droits, pour notre sécurité. Le vent vient du sud, des États-Unis. Mais d’autres vents soufflent sur le reste de la planète, apportant des relents de conservatisme, de religiosité. On parle de l’Ouganda, de la Russie, et la liste pourrait s’allonger. Même les plus tièdes, de ceux et celles qui pensent que nous vivons ici dans la plus meilleure société pour les 2SLGBTQ+, commencent à s’inquiéter.
     
    Même la ministre responsable du Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie, Martine Biron, s’est montrée préoccupée par le ressac qui se manifeste ailleurs. Cela dit, avec la création du « Comité des sages », le gouvernement, auquel elle appartient, apporte sa pierre à ce recul. Pas très grave, pourrait-on se dire — le comité n’a pas encore fait de recommandation —, mais compte tenu du contexte, on est en droit de se demander si cela sonne un signal d’alarme.

    Rappelons simplement que c’est la première fois depuis trois décennies qu’un gouvernement décide de s’occuper de « nous » sans que l’on soit invité à la table de la réflexion. Devant cette situation, les organismes 2SLGBTQ+ adoptent différentes stratégies. Certains privilégient les rencontres et les discussions avec le gouvernement, espérant sensibiliser les personnes en position de décision et faire fléchir des politiques qui n’iraient pas dans l’intérêt de nos communautés ou représenteraient un recul réel des acquis; d’autres préfèrent une démarche plus frontale, avec des manifestations, mais surtout dans un esprit de résistance en faisant appel à d’autres organismes de la société civile, comme des associations étudiantes.

    Sans nécessairement exprimer qu’il y a d’importantes dissensions au sein de nos communautés, la création de la coalition « Nous ne serons pas sages », fait ressortir l’impatience devant les limites du lobbyisme poli et institutionnalisé qui s’est installé dans les relations avec les gouvernements. Il faut rappeler que la création du « Comité des sages » a été décidée sans l’avis de la ministre du Bureau de lutte contre l’homophobie et de la transphobie, sans consultation du Conseil québécois LGBTQ. Certains en sont venus à se demander si le premier ministre et le ministre de l’Éducation comprennent les enjeux et nos réalités, et s’ils ne pensent qu’à calmer les critiques contre la visibilité plus grande des questions de non-binarité et transgenres. Bien sûr, ils nous aiment, mais à condition que nous soyons « sages », gentils, propres sur nous et tellement drôles. Je joue le cliché, certes, mais il est navrant de voir des représentant.e.s d’organismes jouer cette carte-là.

    Bien sûr, les différentes personnes qui ont des communications régulières et soutenues avec le Bureau de lutte n’apprécient guère la création de ce « Comité des sages », même si elles sont consultées par ledit « Comité », faisant le pari qu’elles pourront influer sur les conclusions qu’il en tirera début 2025. D’autres aimeraient qu’elles demandent au gouvernement de se tenir debout face aux discours et aux manifestations de droite qui s’installent et rappeler les valeurs défendues par le Québec.
     
    On pourrait croire par ce long détour autour du « Comité des sages » que je m’éloigne du sujet premier, la mémoire de nos luttes, mais c’est bien à partir de cette mémoire que nous pouvons analyser et commenter ce qui se passe aujourd’hui. Si nous oublions d’où nous venons, ce que nous avons traversé, nous ne pouvons alors comprendre pourquoi le « Comité des sages » n’est pas qu’un simple accident anodin. Il est emblématique de ce que nous avons toujours combattu depuis si longtemps. Entendre que l’on prenne la parole à notre place pour qu’on ait enfin droit de cité. Cette place
    durement conquise ne doit pas être aujourd’hui soumise au bon vouloir des décideurs qui nous la laisseraient ou nous la reprendraient selon leurs intérêts du moment, avec le risque de nous effacer totalement.
     
    Cette mémoire qui devrait nous habiter est aussi fragile. Contrairement à l’identité culturelle, linguistique, voire religieuse, notre histoire ne se transmet pas par la famille où les membres se chargent de la transmission d’une histoire individuelle et collective. Pour les jeunes 2SLGBTQ+, cette histoire est à découvrir, voire à apprendre, elle ne fait pas partie des bagages quand on commence sa vie de gai, de lesbienne, de trans, de non-binaire, etc. Les relations intergénérationnelles entre 2SLGBTQ+ ne sont pas si valorisées et pourtant elles serviraient de point de jonction entre la mémoire de nos luttes et ce qu’on vit aujourd’hui. Les Archives gaies du Québec ne sont pas un musée de notre histoire, bien au contraire. Elles sont le trait d’union indispensable entre les générations, entre le passé et l’avenir, elles sont une source inépuisable pour savoir d’où nous venons, et on peut rêver, pour savoir où nous allons.

    L’oubli est un des plus grands dangers. Ne devenons pas amnésiques des luttes antérieures, elles sont le terreau sur lequel nous pouvons encore grandir.  

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