Le Musée des beaux-arts de Montréal frappe fort cet automne en ouvrant ses portes à l’artiste visuel interdisciplinaire Kent Monkman. Des toiles, bien sûr, des œuvres vidéo et même un opéra. Une plongée immersive dans l’univers de l’artiste, qui n’a cessé de revisiter l’histoire oubliée des peuples autochtones avec un angle queer et bispirituel. Et comme l’exposition durera du 27 septembre prochain au 8 mars 2026, on aura le temps d’y retourner, seul ou accompagné.
Une quarantaine d’oeuvres couvrant une période allant de 2006 à 2023, le meilleur chemin pour découvrir le parcours de Kent Monkman et ce qui lui tient à coeur depuis sa jeunesse. L’exposition est organisée, entre autres, par le conservateurice des pratiques autochtones du MBAM, Léuli Léuli Eshràghi. Un univers qui n’est pas étranger à celle-ci, puisqu’elle appartient aux clans samoans Seumanutafa et Tautua, des peuples autochtones des îles Samoa. Artiste, autrice de plusieurs ouvrages consacrés aux cultures autochtones et vivant à Montréal, Léuli Léuli Eshràghi était toute désignée pour s’atteler à cette exposition.
Comment avez-vous été approchée par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) pour diriger cette exposition ?
Léuli Eshraghi : C’est Stéphane Aquin, directeur général du MBAM, qui m’a contactée par l’entremise de John Lukavi, conservateur des arts autochtones au Denver Art Museum, qui connaît bien le travail de Kent Monkman et qui nous a aidé·e·s à réunir les œuvres présentées.


Vous devez ressentir une connexion très forte avec le travail de cet artiste ?
Léuli Eshraghi : Bien sûr. Je viens des îles de l’océan Indien, je suis une personne autochtone et je me définis comme bispirituelle. Kent Monkman, qui a des origines cries, et moi-même partageons la même expérience de ce que signifie appartenir à des peuples autochtones. Même si nos histoires coloniales sont distinctes, il y a une sensibilité et un intérêt communs que l’on retrouve dans nos démarches. Et puis, bien sûr, ces grands tableaux du XIXe siècle qui représentaient la nature sauvage de ce qui deviendrait le Canada rappellent la manière dont on représentait aussi les îles colonisées.
Une nature sauvage habitée par des “sauvages”.
Léuli Eshraghi : Sauvage est le mot juste, et c’était le même terme utilisé pour désigner les populations autochtones en Océanie. Mais je pense qu’on est peut-être arrivé à un moment de maturité sociale où l’on peut aborder ces sujets, ces histoires, en profondeur, mais à travers différentes perspectives qui étaient jusque-là sous-jacentes ou invisibles.

Comme l’approche et la vision différentes de la sexualité, ou encore la place plus importante des personnes bispirituelles.
Léuli Eshraghi : Kent Monkman met toujours de l’avant, dans son travail, la diversité sexuelle, la diversité de genre et la diversité relationnelle, une façon de contourner l’imposition de la famille nucléaire parents-enfants, qui sert bien évidemment à nous discipliner. C’est aussi un précurseur puisqu’il a commencé à inscrire cela dans son travail dès la fin des années 1980, à une époque où l’on n’en parlait pas comme aujourd’hui.
Mais cette diversité sexuelle et de genre a toujours existé dans les réalités et les vécus des peuples autochtones. Je ne peux pas me prononcer pour les peuples d’ici, mais là d’où je viens et là où j’ai vécu, comme aux îles Vanuatu, ce sont des réalités qui doivent être reconnues et qui ont été marginalisées, voire condamnées, par la colonisation, avec les habitudes et les lois importées d’Europe.
N’y a-t-il pas plusieurs périodes différentes dans le travail de Kent Monkman ? Je pense à ces grands tableaux où la sexualité est très présente et transgressive — des Autochtones qui sodomisent des colons, comme dans Ceci n’est pas une pipe (2001). Puis on retrouve des peintures de scènes plus réalistes, plus dramatiques et moins ludiques, comme l’enlèvement d’enfants autochtones par des religieux aidés de la police montée ?
Léuli Eshraghi : Je ne le pense pas. Kent Monkman aborde une panoplie de sujets qu’il traite en parallèle ou qu’il entremêle. Dans l’exposition, on pourra voir ces thématiques regroupées — par exemple des sections dédiées à la sexualité ou à l’environnement — mais il n’a jamais cessé d’explorer ces différents thèmes. Il se revendique queer et bispirituel en tout temps. Tout trouve sa place dans cette exposition. On commence d’ailleurs avec deux immenses tableaux, Miss Americaet Wooden Boat People, provenant du Metropolitan Museum, et son œuvre monumentale prêtée par le Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse, Miss Chief’s Wet Dream.

Je ne sais comment dire… “deux-esprits”, ou plutôt le terme “bispirituel”, plus fréquemment utilisé, mais dont on ne sait pas toujours ce qu’il recouvre ?
Léuli Eshraghi : C’est important de le préciser, parce que je pense que l’exposition peut nous apprendre beaucoup sur ce concept, qui reste encore assez vague pour une bonne partie de la population. Le terme “bispirituel” a été inventé dans les années 1990 par des personnes autochtones pour tenter de décrire ce concept dans toute sa complexité aux non-autochtones.
Ce que j’aime aussi dans son travail, c’est que Kent Monkman nous raconte des histoires à travers sa création.
Léuli Eshraghi : Oui, bien sûr, ce sont des histoires qui ne laissent personne indifférent. Je pense qu’une exposition comme celle-ci nous aide, en tant que société, à mieux comprendre les réalités de ce qui s’est passé et de ce qui se passe encore aujourd’hui — par exemple la manière dont des enfants autochtones sont encore placés par les services de protection de la jeunesse dans des familles non autochtones, sans tenir compte des communautés auxquelles ils appartiennent. Nous avons beaucoup à apprendre. Parfois c’est ludique, et parfois, comme moi, on peut pleurer devant une toile montrant
l’enlèvement d’enfants : cela touche tout le monde.
INFOS | Musée des beaux-arts de Montréal
Du 27 septembre 2025 au 8 mars 2026. https://www.mbam.qc.ca/fr
Plusieurs événements accompagneront l’exposition : conférence de Kent Monkman, visites guidées, courts métrages (La victoire selon Miss Chief), et même un opéra (The Miss Chief Cycle).

