Avec la disparition de David Hockney, le 11 juin dernier à l’âge de 88 ans, le monde de l’art perd l’un de ses plus grands coloristes. La communauté LGBTQ+, elle, perd aussi un pionnier qui a contribué à rendre visibles les vies et les amours homosexuels bien avant que cela ne soit socialement accepté.
Dans l’imaginaire collectif, Hockney restera associé aux piscines turquoise de la Californie, aux paysages baignés de soleil et aux portraits lumineux de ses amis. Pourtant, derrière cette esthétique de la joie se cache également l’histoire d’un homme qui a choisi de vivre son homosexualité ouvertement à une époque où celle-ci demeurait criminalisée en Grande-Bretagne.
Né en 1937 à Bradford, dans le nord de l’Angleterre, David Hockney découvre très tôt qu’il est attiré par les hommes. Lorsqu’il entreprend ses études au Royal College of Art de Londres au tournant des années 1960, l’homosexualité masculine est encore passible de poursuites criminelles au Royaume-Uni. Plutôt que de dissimuler son identité, il l’intègre à son travail.

Certaines de ses premières œuvres, comme We Two Boys Together Clinging (1961), inspirée d’un poème de Walt Whitman, célèbrent explicitement le désir entre hommes. Dans un contexte marqué par la répression et la clandestinité, ces tableaux constituent des gestes de courage artistique et politique. Hockney ne se présente pas comme un militant au sens traditionnel du terme, mais son simple refus de cacher qui il est devient en soi un acte de résistance.
Le véritable tournant survient lors de son premier voyage à Los Angeles en 1964. Pour le jeune artiste britannique, la Californie représente une révélation. Il y découvre la lumière, les couleurs éclatantes, mais aussi une culture homosexuelle plus visible et moins contrainte qu’en Angleterre. Les piscines qui deviendront sa signature artistique sont autant des symboles de liberté que des motifs esthétiques.

Cette période donne naissance à certaines des œuvres les plus emblématiques de sa carrière, notamment Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), réalisé en 1972. Derrière l’image devenue iconique se cache une histoire personnelle : le tableau est associé à la rupture douloureuse entre Hockney et son compagnon de l’époque, Peter Schlesinger. Plusieurs historiens de l’art considèrent aujourd’hui cette œuvre comme l’une des représentations les plus importantes de l’amour et de la perte dans l’art queer du XXe siècle.

Contrairement à plusieurs artistes homosexuels de sa génération, Hockney n’a jamais cherché à coder ou à masquer complètement ses sujets. Ses célèbres doubles portraits des années 1960 et 1970 montrent des couples, des amis et des proches avec une simplicité désarmante. Parmi eux figure le portrait de l’écrivain Christopher Isherwood et de son conjoint Don Bachardy, présenté avec la même dignité et la même normalité qu’un portrait de couple hétérosexuel. À une époque où les représentations positives des relations entre hommes étaient rares, ces œuvres ont contribué à normaliser les réalités homosexuelles dans la culture visuelle occidentale.
L’épidémie de sida a également laissé une empreinte discrète mais profonde sur son œuvre. Bien que Hockney ait rarement abordé frontalement la crise, plusieurs de ses amis et connaissances en ont été victimes. Les chercheurs ont depuis relevé dans certaines créations des années 1980 et 1990 une dimension plus méditative, marquée par l’absence, le souvenir et la fragilité de la vie.
Malgré ces ombres, Hockney a toujours refusé de céder au pessimisme. Son art demeure profondément attaché au plaisir, à l’amitié, à l’amour et à l’émerveillement devant le monde. Cette célébration de la joie a parfois été perçue comme une forme de légèreté. Pourtant, pour un homme ayant grandi dans une société qui criminalisait son existence même, peindre le bonheur pouvait constituer une forme de radicalité.
Dans les dernières années de sa vie, installé tour à tour en Normandie puis à Londres, Hockney continuait de créer avec l’enthousiasme d’un jeune artiste. Curieux des nouvelles technologies, il réalisait des œuvres sur iPad tout en demeurant passionné par les maîtres anciens. Son regard restait tourné vers le printemps, sa saison favorite, celle du renouveau.
Aujourd’hui, son héritage dépasse largement les records de ventes et les rétrospectives prestigieuses. David Hockney laisse derrière lui une œuvre qui a permis à des générations d’hommes gais de se reconnaître dans l’art sans honte ni tragédie imposée. Il a montré que les vies queer pouvaient être représentées autrement : sous le soleil, dans l’intimité, dans la tendresse et dans la beauté du quotidien.
En peignant le bonheur avec autant de conviction, David Hockney a offert à la culture queer quelque chose de rare : une vision où la liberté n’était pas un rêve, mais une réalité déjà possible.

Pour découvrir l’univers de David Hockney
L’œuvre de David Hockney continue d’influencer le cinéma, la littérature et la culture queer. Pour mieux comprendre l’artiste et son époque, voici quelques suggestions.
Même si A Bigger Splash demeure l’œuvre la plus célèbre inspirée directement de sa vie, plusieurs films et documentaires gravitent autour de David Hockney, de ses amours et de son univers artistique.
A Bigger Splash (1973)
Le plus important. Réalisé par Jack Hazan, il met en scène David Hockney lui-même et reconstitue sa séparation d’avec Peter Schlesinger. Le film brouille les frontières entre documentaire et fiction et est aujourd’hui considéré comme un classique du cinéma queer britannique.
David Hockney: Secret Knowledge (2003)
Documentaire inspiré de son livre controversé Secret Knowledge. Hockney y défend l’idée que les grands maîtres européens utilisaient des dispositifs optiques pour peindre. Le film révèle son côté intellectuel et iconoclaste.
Hockney (2014)
Réalisé par Randall Wright. Sans doute le documentaire définitif sur l’artiste. On y retrouve des archives rares, des entrevues avec ses amis, ses amants et plusieurs figures majeures du monde de l’art. Il explore ouvertement son homosexualité et son influence sur la culture britannique.
David Hockney: A Bigger Picture (2009)
Produit par la BBC à l’occasion de son retour dans le Yorkshire. On y voit un homme vieillissant mais toujours émerveillé par la nature et la couleur.
Love’s Presentation (1966)
Court métrage expérimental rarement mentionné, dans lequel Hockney apparaît à l’époque où il fréquente la scène artistique londonienne. Un document fascinant sur les débuts de la culture queer britannique avant la dépénalisation de l’homosexualité.
The Summer of Love (BBC, 2017)
Ce n’est pas un film sur Hockney, mais il y est largement évoqué comme l’une des figures artistiques majeures ayant accompagné la révolution sexuelle et culturelle des années 1960.
Christopher and His Kind (2011)
Adaptation des mémoires de Christopher Isherwood, avec Matt Smith. Hockney n’y apparaît pas, mais le film permet de comprendre l’univers intellectuel et homosexuel qui a profondément influencé son œuvre. Isherwood et son conjoint Don Bachardy figurent d’ailleurs parmi les sujets de ses plus célèbres doubles portraits.
Tom of Finland (2017)
Encore une fois, Hockney n’est pas un personnage, mais le film raconte la trajectoire d’un autre artiste homosexuel qui, comme lui, a contribué à rendre visible le désir entre hommes dans l’art du XXe siècle. Les parallèles sont nombreux.
À lire
David Hockney: A Biography, de Christopher Simon Sykes
La biographie de référence. Très détaillée, elle retrace son parcours depuis son enfance ouvrière dans le Yorkshire jusqu’à sa consécration internationale.
Just Kids, de Patti Smith
Ce n’est pas un livre sur Hockney, mais le récit de Patti Smith évoque le même monde artistique bohème et queer qui émergeait dans les années 1960 et 1970. Une lecture complémentaire fascinante.
Christopher and His Kind, de Christopher Isherwood
L’écrivain britannique, que Hockney a immortalisé dans un célèbre double portrait avec son compagnon Don Bachardy, raconte ici sa vie homosexuelle dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Une œuvre essentielle pour comprendre l’une des figures qui ont inspiré le peintre.
The Line of Beauty, d’Alan Hollinghurst
Ce roman, lauréat du Booker Prize, décrit l’Angleterre gaie des années Thatcher. On y retrouve une même fascination pour la beauté, les privilèges sociaux, le désir masculin et les transformations culturelles qui traversent également l’œuvre de Hockney.
Un héritage bien vivant
Plus qu’un simple peintre de piscines et de soleil, David Hockney a contribué à rendre visibles les amours entre hommes dans l’art occidental moderne. Son influence se retrouve aujourd’hui autant dans les photographies de mode que dans les films de Luca Guadagnino, les romans d’Alan Hollinghurst ou l’esthétique lumineuse de nombreuses œuvres queer contemporaines. À une époque où les récits LGBTQ+ étaient souvent associés à la marginalité ou à la tragédie, Hockney a osé peindre quelque chose de révolutionnaire : le bonheur.

