Alors qu’Alice déambule en direction de l’université, une pensée obsédante accapare son esprit : elle est responsable d’une faute, passée ou encore en gestation, elle en est certaine. Ce qui demeure incertain, en revanche, c’est sa nature. Pourtant, elle doit l’identifier afin de trouver une parade et de reprendre le contrôle sur sa vie.
S’agirai-il du «B» qu’elle a attribué au travail de Bernardo, un étudiant dont elle supervise la thèse ? L’idée lui traverse l’esprit. Pourtant, comment une décision aussi insignifiante pourrait-elle l’anéantir à ce point ? Elle songe à corriger la note… puis se ravise. Et si cette pensée obsédante était le signe d’un déséquilibre hormonal ? À moins qu’elle tente de plaquer un visage sur la culpabilité sociale insidieuse associée à son statut de femme trans ? Non, il y a peut-être (sans doute ?) autre chose qui se cache derrière son malaise.
Né d’une invitation du Centre Pompidou à concevoir une œuvre littéraire à partir de ses collections, le récit percutant de Kev Lambert s’inspire de Cumul I, une sculpture de Louise Bourgeois aux formes ambiguës, évoquant à la fois des phallus et des seins. Un choix sans doute loin d’être anodin, qui fait écho à la propre transition de l’autrice. C’est ainsi que le récit est ponctué de réflexions en apparence anodines, qui trahissent des insécurités profondes associées au simple fait d’exister, allant jusqu’au soulagement presque absurde d’être correctement genrée au détour d’une salutation.
« Soulagée d’être perçue pour ce qu’elle est. Sa voix n’a jamais été grave, elle n’éveille pas de soupçons, pas de doute. Pour cela, Alice a travaillé fort, payé cher. […] Le gouvernement de sa province pourrait bien lui retirer ses ordonnances. Son pays suit cette descente vers le pire, cette longue glissade entamée aux États-Unis, où Alice n’ose plus se rendre. »
Répondre à une commande littéraire, surtout lorsqu’elle repose sur une œuvre existante, comporte toujours une part de risques : celui de tomber dans un exercice pétri de clichés académiques. Ici, rien de tel, puisque le pari est réussi. Kev Lambert propose, tout au contraire, un texte à la fois personnel, touchant et d’une grande justesse.
À travers le soliloque d’Alice, le texte explore une crise intime qui fait écho à un climat social tendu, marqué par une hostilité grandissante envers les minorités. L’écriture, sensible et directe, met en lumière les angoisses et la culpabilité de son personnage et transforme paradoxalement sa vulnérabilité en une force essentielle. Une lecture dans laquelle chacun.e peut retrouver l’écho de ses propres angoisses et insécurités.
INFOS | Cumul I / Kev Lambert. Montréal : Héliotrope, 2026, 121 p.
