Les États-Unis ont-ils déjà eu un président gai ou bisexuel sans jamais le reconnaître officiellement? La question, longtemps reléguée au rang des spéculations historiques et des conversations de coulisses, est revenue récemment dans l’actualité après une déclaration de la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez.
Interrogée par les médias sur la possibilité de voir un jour une femme ou une personne ouvertement homosexuelle accéder à la présidence américaine, l’élue new-yorkaise a répondu avec une certaine prudence : « Nous ne savons pas si nous avons déjà eu un président gai. Je pense que c’est possible. »
Une phrase lancée presque à la blague… mais qui renvoie à une vieille fascination américaine : celle des présidents dont la vie privée a nourri, parfois pendant des décennies, des rumeurs d’homosexualité ou de bisexualité.
Parce qu’avant l’évolution récente des droits LGBTQ+, la sexualité des personnalités politiques demeurait un sujet tabou, souvent camouflé, codé ou réinterprété par l’histoire officielle.
Retour sur quelques figures présidentielles dont les relations ont alimenté les spéculations au fil du temps.
James Buchanan : le président célibataire qui intrigue toujours
James Buchanan, 15e président des États-Unis de 1857 à 1861, reste la figure historique la plus souvent évoquée dans ce type de débats. Et pour cause : Buchanan n’a jamais été marié — une rareté absolue à la Maison-Blanche — et entretenait une relation extrêmement étroite avec William Rufus King, futur vice-président américain.
Les deux hommes ont vécu ensemble pendant plus de dix ans et étaient pratiquement inséparables.
King qualifiait leur relation de « communion », tandis que plusieurs contemporains commentaient ouvertement leur proximité. Le président Andrew Jackson les surnommait même « Miss Nancy » et « Aunt Fancy », des sobriquets moqueurs aux connotations efféminées pour l’époque.
Évidemment, les historiens demeurent divisés : certains y voient une profonde amitié romantique typique du XIXe siècle, d’autres soupçonnent une relation amoureuse impossible à nommer publiquement dans le contexte de l’époque.
Abraham Lincoln et ses compagnons de lit
Autre figure régulièrement évoquée : Abraham Lincoln. Bien avant de devenir l’un des présidents les plus emblématiques de l’histoire américaine, Lincoln partageait fréquemment son lit avec d’autres hommes — une pratique plus courante au XIXe siècle, notamment pour des raisons économiques et logistiques.
Mais certains détails alimentent encore aujourd’hui les spéculations.
Jeune adulte, Lincoln dormit pendant plusieurs années avec Joshua Speed, un proche ami devenu plus tard politicien. Lincoln partagea aussi un lit étroit avec Billy Greene, qui décrivait avec un certain enthousiasme leur proximité physique. « Quand l’un se retournait, l’autre devait faire pareil », racontait Greene, ajoutant que les cuisses de Lincoln étaient « parfaites ».
Pour plusieurs historiens, ces récits relèvent simplement des habitudes sociales de l’époque. D’autres estiment néanmoins qu’ils ouvrent une fenêtre sur une intimité masculine plus complexe qu’on ne l’a longtemps admis.
John F. Kennedy et l’ombre de Lem Billings
John F. Kennedy demeure surtout associé à ses nombreuses aventures avec des femmes. Pourtant, une autre relation a longtemps suscité des interrogations : celle qu’il entretenait avec son ami Kirk LeMoyne « Lem » Billings. Les deux hommes se rencontrent à l’école préparatoire et deviennent rapidement inséparables.
Billings participe activement à la campagne présidentielle de Kennedy, agit comme garçon d’honneur lors de son mariage et bénéficie même d’une chambre permanente à la Maison-Blanche.
Au fil des années, plusieurs biographes ont décrit leur proximité comme exceptionnellement intense. L’auteur Jerry Oppenheimer a notamment avancé que leur relation aurait dépassé le cadre de l’amitié, sans toutefois qu’aucune preuve formelle ne permette de confirmer ces affirmations.
Lyndon B. Johnson et les rumeurs de Washington
Le président Lyndon B. Johnson, qui dirigea le pays de 1963 à 1969, s’est lui aussi retrouvé indirectement lié à des rumeurs entourant l’homosexualité.
Le scandale éclate en 1964 lorsque Walter Jenkins, proche collaborateur et véritable chef de cabinet officieux du président, est arrêté dans les toilettes d’un YMCA de Washington pour « conduite désordonnée » avec un autre homme. L’affaire provoque une onde de choc politique en pleine campagne présidentielle.
Johnson affirme alors être totalement tombé des nues : « J’aurais été moins surpris d’apprendre que Lady Bird avait tenté d’assassiner le pape », lance-t-il.
Mais les adversaires politiques exploitent immédiatement les insinuations homophobes entourant l’affaire. Des autocollants circulent même avec le slogan : « All the way with LBJ, but don’t go near the YMCA. »
Barack Obama et les théories du complot
Toutes les rumeurs présidentielles ne reposent toutefois pas sur des éléments historiques sérieux.
Barack Obama, fervent défenseur des droits LGBTQ+, a été la cible de nombreuses théories complotistes propagées principalement dans certains milieux d’extrême droite et homophobes.
Des chroniqueurs conservateurs et conspirationnistes ont notamment prétendu — sans aucune preuve crédible — qu’Obama entretenait des relations secrètes avec plusieurs hommes politiques.
La comédienne Joan Rivers avait également provoqué une controverse en lançant une blague transphobe sur Michelle Obama lors d’une entrevue, alimentant involontairement certaines théories délirantes relayées ensuite sur Internet.
Ces rumeurs illustrent surtout comment l’homosexualité continue parfois d’être utilisée comme arme politique ou outil de désinformation dans la culture américaine.
Bill et Hillary Clinton : le couple des rumeurs
Impossible enfin d’ignorer Bill et Hillary Clinton, sans doute le couple présidentiel ayant généré le plus de spéculations sur sa vie privée. Après le scandale Monica Lewinsky, les rumeurs entourant le mariage des Clinton se sont multipliées pendant des années.
Certaines figures conservatrices ont même avancé que Bill Clinton serait un « homosexuel latent », utilisant son historique d’infidélités comme pseudo-argument psychologique.
Ces spéculations ont été abondamment recyclées par la culture populaire, au point que plusieurs observateurs ont souvent comparé le couple fictif Frank et Claire Underwood, dans House of Cards, aux Clinton eux-mêmes.
Entre fascination historique et réécriture queer
Au fond, ces rumeurs révèlent surtout quelque chose de plus large : la difficulté qu’a longtemps eue l’histoire officielle à reconnaître les réalités queer dans les sphères de pouvoir.
Dans des périodes où l’homosexualité était criminalisée, médicalisée ou socialement impensable, plusieurs relations intimes entre hommes ont été effacées, minimisées ou réinterprétées sous l’étiquette de « simple amitié ».
Aujourd’hui, historiens et communautés LGBTQ+ revisitent ces récits avec un regard différent — non pas pour réécrire l’histoire à tout prix, mais pour mieux comprendre les nuances affectives, émotionnelles et sexuelles que les récits traditionnels ont souvent ignorées.
Et même si aucune preuve définitive ne permet d’affirmer que les États-Unis ont déjà eu un président gai, une chose demeure certaine : l’histoire politique américaine est probablement beaucoup plus queer qu’on l’a longtemps prétendu.

