Cette intervention de Xénia et Claudine devait être présentée dans son intégralité lors du Show du 20e de Fierté Montréal. Une alerte météo est toutefois venue interrompre la soirée et, avec elle, ce moment de scène. Car ce spectacle se voulait bien davantage qu’une rétrospective des 20 ans de Fierté Montréal : il souhaitait rendre hommage à près de 50 ans de militantisme LGBTQ+ au Québec, aux personnes qui ont marché, manifesté, pris la parole, aimé au grand jour et occupé l’espace public pour que les générations suivantes puissent, à leur tour, exister haut et fort. Nous publions donc ici cette intervention dans son intégralité, avec toute son oralité, son humour, sa mémoire et son appel à poursuivre les luttes.
Nous l’avons laissé tel qu’il avait été pensé pour être dit oralement….
CLAUDINE :
Xénia, je regarde le monde pi je nous trouve beaux.
Différents ET magnifiques.
Nous avons touSte une personnalité qui nous est propre.
Tous distincts, il faut le comprendre.
Mon premier contact avec la communauté lesbienne a été en 1984. Je me cherchais. Je me pensais seule. J’ai travaillé au Bar Lilith sur la rue St-Denis. Le Plateau-Mont-Royal était le spot pour les lesbiennes à cette époque!
Une des missions du bar était de donner de la place aux artistes, aux poétesses, aux militantes. Aussi, de nous affranchir du patriarcat. Rien de moins.
Lesbiennes politiques.
Lesbiennes séparatistes.
Donc quand le camion de bière arrivait, les livreurs laissaient les caisses devant la porte! Je devais les descendre au sous-sol par la trappe! Ça me faisait peur!
Tu vois, il y avait des féministes radicales qui ne côtoyaient pas les hommes, dont les gais.
Moi je préfère la solidarité.
Mais il faut de tout! Le militantisme a plusieurs facettes, il y a de la place pour tout le monde, pour toutes les gangs!
XÉNIA :
la fierté
c’est maintenant
c’est aujourd’hui
c’est hier
c’est demain
c’est un paquet de gens qui se rassemblent
à des places
à des temps
avec des étiquettes
différentes que les tiennes
pareilles que les tiennes
vibrantes face aux tiennes
c’est une semaine pleine de
hey!
c’est quoi ton nom toi? (contente)
hey!
c’est quoi ton nom déjà!? (famous)
hey!
… c’est quoi ton nom toi? (flirty)
des moments de rencontre
nouvelle
vieille
on repeat
comme d’la famille
celle que tu peux choisir
autour d’une grosse table
qui bouge
qui groove
qui shine
en trinquant nos verres
c’est comme un gros souper de famille
avec des gens d’ici
de là-bas
de là-bas qui sont maintenant ici
d’ici qui sont maintenant là-bas mais reviennent pour dire
« yassss »
« GO QUEEN »
« happy pride »
« slay mama boot down diva »
« we’re here
we’re queer
and we’re not going anywhere! »
c’est comme un party de cuisine avec des gens qui te font feeler
happy
excité
écouté
inspiré
mobilisé
enveloppé
encouragé
mouvementé
élégancé
fierce
fabulous
strong
importante
incroyable
extraordinaire
royale
ridicule
vue
tenue
pis 100 % uniquement TOI
la fierté c’est aussi
une catastrophe d’histoires
plurielles
qui se rencontrent
s’impactent une à l’autre
ce n’est pas qu’une gang de monde libre vivant leur utopie temporairement
mais une gang de monde gay
qui se rencontre
se raconte
se réconforte
des gens qui se voient
qui se veulent
qui se disent : j’peux pas croire que ça t’est arrivé ça
c’est pas fair comment ça s’est passé
c’est pas right comment t’as été traité
c’est pas comme ça qu’on doit t’aimer
aimer
lover
pis moi je love
avec des actions
avec des bouquets de fleurs
avec des arcs-en-ciel
avec des oreilles
qui écoutent
les confessions
les chansons
les artistes
les militants
les familles queer
les enfants trans
les lesbians —
toi Claudine, est-ce que tu LOVE les lesbians?
CLAUDINE :
Ouiiiiii!
Faut que je te raconte : mon premier discours!
C’était après le défilé en 1994. C’était sur la rue St-Denis à cette époque. Je participais depuis des années avec le centre communautaire puis le magazine Fugues et ensuite Gazelle…
J’étais une personnalité connue, je participais à des émissions de radio et de télévision pour démystifier notre vécu.
Pi cette année-là, en 1994, je me présente aux élections municipales de Montréal… je dois faire un beau discours rassembleur! Je suis la première femme au Québec qui se présente en tant que lesbienne! C’était une autre époque où les gens vivaient dans le garde-robe, artistes comme politiciennes.
Il y a eu un gros orage juste avant le défilé et il faisait froid… soudain! Soleil et chaleur!
Donc devant 2000 personnes, je commence avec aplomb et je crie : est-ce que je suis la seule lesbienne ici au parc La Fontaine?…
Personne n’osait me répondre… ça commence mal un discours… j’étais découragée, au bord des larmes!
XÉNIA :
Alors on se reprend ce soir?
CLAUDINE :
Hé les lesbiennes… Êtes-vous là?
XÉNIA :
Je suis fière de voir autant de love…
on dit que
love
is love
is love
but moi de t’entendre aujourd’hui, ça me donne envie de lover encore plus ça Claudine
de lover TOUT LE MONDE
de lover les personnes gay
lover les personnes bi
lover les personnes bispirituelles
lover les personnes transgenres
lover les deux genres
lover les personnes aux deux autres genres
lover les personnes aux deux millions d’autres genres qu’on n’a pas encore découverts
lover les personnes asexuelles
lover les personnes qui questionnent
lover les personnes cachées
lover les personnes pas cachées mais qu’on voit pas
lover les travailleuses du sexe
lover les…
être ici me donne envie de célébrer tout ça
de célébrer
eux
elles
iels
zeux
quand moi JE vous crier LOVE
JE
LOVE
JE
LOVE!
CLAUDINE :
C’est beau de voir tout cet amour ici sur l’esplanade du Stade olympique. 50 ans passés, j’étais spectatrice ici, au stade pour les Jeux olympiques.
XÉNIA :
j’étais trop jeune en 1976! Je n’ai pas connu cette aventure tu sais.
CLAUDINE :
Ici sous la pluie, un déluge… une foule de 65 000 spectateurs en silence! Wow! Greg Joy, notre Canadien, gagne la médaille d’argent au saut en hauteur! Toute la foule crie sa fierté!! Moi aussi!
Et j’ai pleuré devant la déesse des Jeux!
XÉNIA :
Céline Dion?
CLAUDINE :
Ben non, Caitlyn Jenner!
Tu sais pas c’est qui??? Oh là là. Elle a établi un record du monde au décathlon (pas le magasin là, la discipline), c’est pour ça qu’on l’a surnommée « la déesse des Jeux ». Une femme trans qui devient la plus grande athlète au monde! Ici à Montréal!
J’étais sous le charme, comme tout le monde…
XÉNIA :
50 ans des Jeux olympiques… 20 ans de Fierté Montréal…
20 ans
pis la fierté est still là
pis oui comme toute belle chose
y’a des ups pis des downs
mais moi je love pareil
parce que je sais que le monde qu’était là avant moi
avant toi
avant Claudine
avant tous vous autres
qu’ils, elles, iels, seraient proud
de tout le travail
tous les différents mouvements
tous les différents spectacles
toutes les différentes formes de représentations qui MATTER
ces gens-là seraient fiers
parce que c’est en se pointant
en se disant je t’aime
même face au
fascisme
aux actes terroristes
aux génocides
aux violences micro et macro
que nous allons être ici un autre 20 ans
un autre 200
un autre 2000
c’est en étant là
loud
vibrant
beautiful
smarte
hot
cool
bon
bonnes
drôles
wild
en militant
pour whatever « ISMES » qui nous touchent
que ces « ismes » partiront
c’est en restant, en honorant, pis en vivant
qu’on peut réellement vivre
Des fois ça peut feeler comme si tout va mal en ce moment pour nous…
mais toi t’en es la preuve Claudine que exister, militer et célébrer
vaut la peine…
ça fait 30 ans que t’es impliquée,
peux-tu nous aider à voir comment les temps ont change
CLAUDINE :
Moi, Xénia, j’ai jamais manqué une seule édition. Parce que c’est important pour moi ce rassemblement. À chaque année, au défilé, je comprends pourquoi je me suis déplacée, pourquoi c’est important d’être ainsi rassemblés. J’ai eu peur parfois, j’ai eu chaud aussi (c’est tout le temps en août tsé) mais, j’ai toujours été touchée par la foule qui crie à l’unisson. J’ai fait beaucoup de sensibilisation dans ma vie, auprès de politiciens, de policiers aussi. J’ai jamais lâché.
Dans mon entourage, j’ai décrété le lendemain du défilé JOURNÉE FÉRIÉE! Les groupes communautaires en congé!
XÉNIA :
quelle est la plus impressionnante?
CLAUDINE :
Quand on défilait sur la rue St-Denis, puis Berri et, arrivés sous la rue Sherbrooke, des milliers de personnes nous acclamaient! Moment de bonheur!
Pour les manifs… c’est le sit-in, en juillet 90, devant le poste de police 25… on scandait des slogans et tout à coup, on voit les policiers avec des matraques, des gants, des snipers sur les toits. Non!
Un militant d’Act Up a crié SIT-IN, puis KISS-IN, KISS-IN… vieux, laids, jeunes, anglos, francos… le monde s’est mis à frencher.
C’était IN YOUR FACE, on avait plus peur de montrer notre visage, on était là, on était fiers et on s’aimait. On a existé en public pour la première fois!!!
Puis la police antiémeute a fait sa job de répression. Sous les yeux des médias cette fois. Devant tout le Québec.
XÉNIA :
20 ans de fierté
c’est pas rien
ÇA VIBRE
les gens LGBTQIA+ qu’ont été accueillis
dans cette ville
downtown
au Village
sur l’esplanade olympique
Le même territoire qui
à peine 30 ans passés
nous battait dans la rue
nous enlevait de la place publique
nous voulait invisibles
simplement pour aimer
aimer!
love is love is love
mais is it still love dans la face des masculinistes
ceux qui grandissent sans souvenir du mouvement Me Too
nous veulent effacer?
is it still love si les femmes trans racisées ont still pas…
is it still love si notre communauté
celle qui a le pouvoir de se supporter
pourquoi est-ce qu’on s’autocannibalise
entre nous
quand les gens en autos aimeraient mieux nous écraser
pourquoi est-ce qu’on s’attaque entre nous
parce qu’une expérience match pas la nôtre?
pourquoi est-ce que nous sommes pas capables de se réunir dans toutes nos différences
comme l’ont fait si bien ceux et celles et iels d’avant
peut-être ce n’est que la perception
mais pour être libre
QU’EST-CE QU’IL FAUT QU’ON FASSE?
CLAUDINE :
Heille tout le monde!
la fierté
c’est maintenant
c’est aujourd’hui
c’est hier
c’est demain
au défilé
à vos amis qui ont peur de marcher, dites-leur :
Les extrémistes veulent nous faire disparaître, nous faire taire
Pas question de reculer devant l’intolérance
Il faut continuer, ne jamais lâcher.
La fierté c’est :
La visibilité
L’estime de soi
La dignité
Le respect
C’est la liberté
Ce soir, pour débuter les festivités, laissez-moi vous rappeler que d’autres se sont battus avant nous pour que nous puissions exister haut et fort. Laissez-moi vous rappeler qu’actuellement des gens se battent pour que leur communauté existe, qu’elle soit en sécurité. Pour tous ces militants indispensables qui se sacrifient, joignez-vous à nous pour une minute de silence.
Texte fourni par Claudine Metcalfe

