Coup de tonnerre, le tout premier monument national 2ELGBTQI+ du Canada, a été officiellement inauguré à Ottawa : un moment historique de réflexion, de reconnaissance et d’espoir pour les communautés 2ELGBTQI+ du pays.
L’érection du Monument national 2ELGBTQI+ du Canada, intitulé Coup de tonnerre, ne peut être comprise comme la simple création d’un nouveau monument public à Ottawa. Elle constitue l’aboutissement d’un long processus de reconnaissance d’une discrimination exercée et cautionnée par l’État canadien, d’une mobilisation menée par les personnes qui l’ont subie, d’un recours collectif historique et d’une démarche de réparation qui a progressivement dépassé le seul cadre de la «purge LGBT» pour embrasser une histoire plus vaste des communautés 2ELGBTQI+ au Canada.
Une histoire qui prend racine dans la discrimination d’État
Le point de départ incontournable est ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de «purge LGBT». Entre les années 1950 et le milieu des années 1990, des membres 2ELGBTQI+ des Forces armées canadiennes, de la Gendarmerie royale du Canada et de la fonction publique fédérale ont été systématiquement ciblés en raison de leur orientation sexuelle réelle ou présumée, de leur identité ou de leur expression de genre.
Dans un contexte où l’homosexualité était notamment considérée comme un risque pour la sécurité nationale, l’appareil fédéral a mis en œuvre des pratiques de surveillance, d’enquête et d’exclusion. Des personnes ont été surveillées, interrogées et soumises à des pratiques humiliantes. Certaines ont été rétrogradées ou privées de possibilités d’avancement; d’autres ont perdu leur emploi ou ont été renvoyées des Forces armées. Au-delà des conséquences professionnelles et financières, ces politiques ont provoqué des traumatismes durables et bouleversé des trajectoires personnelles, familiales et communautaires.
« Pour les gens qui ont survécu à la purge, ce monument est éminemment personnel et public tout à la fois », expliquait Martine Roy, coprésidente du Fonds Purge LGBT et elle-même survivante de la purge, quelques minutes avant le début de la cérémonie. « À travers lui, on s’assure que leur vécu ne tombe pas dans l’oubli, qu’on reconnaît les gens qui ont souffert, et que les générations montantes comprennent ce qui s’est produit et pourquoi la vigilance reste de mise. »

Il importe cependant de ne pas réduire l’histoire racontée par le monument à cette seule période. Dans sa conception finale, Coup de tonnerre témoigne plus largement de la discrimination vécue par les communautés 2ELGBTQI+ à travers l’histoire canadienne et reconnaît notamment les racines coloniales de l’homophobie et de la transphobie. La purge s’inscrit ainsi dans une histoire plus complexe de marginalisation, mais également de résistance.
« Le monument Coup de tonnerre ne fait pas que rappeler les injustices d’hier », rappelait durant son discours Todd Ross, coprésident du conseil d’administration du Fonds Purge LGBT. « C’est aussi un symbole de résilience, de résistance et d’espoir. Nous voulons que des gens de partout au Canada puissent s’y rendre pour apprendre, réfléchir, se rassembler et imaginer un avenir meilleur. »
De la discrimination à la recherche de justice
La disparition des politiques officielles de discrimination n’a pas réglé la question de leur héritage. Les personnes touchées ont dû se battre pendant des décennies pour obtenir une reconnaissance publique des torts qu’elles avaient subis.
Une étape décisive survient en 2016, lorsque des survivant·es intentent un recours collectif national contre le gouvernement fédéral. Une entente historique intervient en juin 2018. Celle-ci prévoit non seulement l’indemnisation de personnes ayant subi les politiques discriminatoires, mais également le financement de différentes initiatives de réconciliation et de commémoration.
Cette distinction est fondamentale : le monument n’est pas simplement un projet culturel financé par l’État. Son financement découle du règlement obtenu à la suite d’une action judiciaire menée par les personnes ayant survécu à la purge. Il est d’ailleurs entièrement financé par le Fonds Purge LGBT issu de ce règlement.
De l’indemnisation à la mémoire collective
L’entente donne naissance à la société sans but lucratif Fonds Purge LGBT, chargée d’administrer les sommes destinées aux mesures de réconciliation et de commémoration. Son conseil d’administration comprend notamment des personnes ayant survécu à la purge, des parties demanderesses au recours collectif ainsi qu’un représentant de l’équipe juridique ayant poursuivi le gouvernement fédéral.
Le Fonds a l’obligation juridique d’utiliser une partie des sommes du règlement pour des projets précis : la création du Monument national 2ELGBTQI+, des expositions consacrées à la purge LGBT, la collecte et la préservation de documents historiques, l’amélioration de la formation sur l’inclusion 2ELGBTQI+ dans la fonction publique et le financement de projets communautaires.
Le monument s’inscrit donc dans une entreprise de réparation beaucoup plus large : indemniser, mais aussi documenter, transmettre, éduquer et inscrire durablement cette histoire dans la mémoire publique canadienne.

Un monument à la purge, mais pas uniquement
Le mandat confié au Fonds consistait à créer, dans la région de la capitale nationale, un monument rendant hommage aux générations 2ELGBTQI+ du Canada. Celui-ci devait raconter l’histoire de personnes « persécutées, maltraitées, rejetées et marginalisées » en raison de leurs attirances et de leur identité, tout en reconnaissant explicitement les abus commis par l’État canadien, notamment pendant la purge LGBT.
Il s’agit donc à la fois d’un monument aux victimes et aux survivant·es, d’un lieu de reconnaissance de la responsabilité institutionnelle et d’un espace consacré aux générations qui ont résisté et aux communautés qui continuent de réclamer l’égalité.
La démarche réunit le Fonds Purge LGBT, Patrimoine canadien et la Commission de la capitale nationale, ainsi que différentes communautés 2ELGBTQI+ et leurs allié·es. Selon le Fonds, la participation des personnes 2ELGBTQI+ a été déterminante à chacune des étapes.
Une conception issue d’un vaste processus de consultation
Dès 2019, des centaines de personnes participent à l’élaboration d’une vision globale du futur monument. Le Comité consultatif du monument et le Cercle autochtone prennent également part au processus, notamment pour le choix du site. L’année suivante, cinq équipes finalistes sont retenues pour transformer cette vision en propositions architecturales.
En 2021, des milliers de personnes commentent les différents concepts. Leurs observations sont prises en considération par un jury composé de dix spécialistes chargé de choisir la proposition gagnante.
Le monument apparaît ainsi moins comme l’œuvre imposée d’une institution que comme le résultat d’un dialogue entre survivant·es, communautés 2ELGBTQI+, personnes autochtones et bispirituelles, spécialistes, artistes, architectes, institutions publiques et population.

Coup de tonnerre
En mars 2022, la proposition gagnante est dévoilée. Baptisée Coup de tonnerre, elle est conçue par une équipe de Winnipeg dirigée par Liz Wreford, Peter Sampson et Taylor LaRocque de Public City, avec les artistes Shawna Dempsey et Lorri Millan et la participation d’Albert McLeod, spécialiste et conseiller bispirituel. Le jury tient alors compte des observations du Cercle autochtone, du Comité consultatif du monument, de la Commission de la capitale nationale et du public.
Au cœur de la proposition se trouve un gigantesque cumulus. Une colonne semble se fracturer sous la pression du nuage qui s’élève en son centre : une image des communautés 2ELGBTQI+ ayant renversé les obstacles pour réclamer justice et égalité.
Le nuage renvoie également aux esprits du tonnerre des Anishinabeg — un vaste ensemble de peuples autochtones d’Amérique du Nord, présents principalement dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Canada et les États-Unis — dont les tempêtes régénèrent le territoire et rétablissent l’équilibre.
Les milliers de miroirs recouvrant l’intérieur de la structure évoquent la multiplicité des identités tout en rappelant les personnes queers disparues trop tôt. La mémoire du préjudice y cohabite ainsi avec la résistance, la guérison, la fierté, la joie et l’espoir.
La dimension autochtone et bispirituelle occupe d’ailleurs une place importante dans le projet. Le cercle de guérison et le jardin médicinal constituent des espaces consacrés au cheminement des Autochtones queers, tandis que des pierres du cercle ont été personnellement recueillies par des aîné·es bispirituel·les des treize provinces et territoires.
Le dispositif d’interprétation aborde également les effets du colonialisme sur les personnes bispirituelles, rappelant que certaines formes de répression des sexualités et des identités de genre ne peuvent être séparées de l’histoire coloniale canadienne.
Un lieu pour se souvenir, mais également pour vivre
La conception du site traduit la volonté de créer davantage qu’un objet monumental. Autour de la sculpture sont aménagés des lieux de recueillement, un érable à sucre dédié aux personnes ayant servi le pays, un jardin médicinal, un cercle de guérison, un verger et différents espaces de réflexion.
Une scène destinée aux rassemblements et aux célébrations associe explicitement commémoration et célébration. Le projet reconnaît les personnes persécutées et disparues, mais refuse que l’histoire 2ELGBTQI+ soit uniquement racontée sous l’angle de la victimisation.
Une portion de l’espace comprend ainsi un « verger », lui-même présenté comme une « invitation à récolter le fruit de la lutte contre l’oppression », tout en célébrant la beauté et la joie des communautés 2ELGBTQI+.
Un chantier plus long que prévu
La construction commence en mai 2024. L’inauguration devait initialement avoir lieu à l’été 2025, mais la complexité du chantier (situé à côté de l’édifice des Archives Nationales et à deux pas de la Cour Suprême), l’explosion des coûts de construction et différents problèmes rencontrés par la Commission de la capitale nationale entraînent un retard important. En janvier 2025, le Fonds Purge LGBT annonce officiellement que l’ouverture devra être repoussée et vise désormais l’été 2026.
Ce retard ajoute un dernier chapitre à une histoire déjà longue : celle d’une reconnaissance qui aura nécessité des décennies de militantisme, une bataille judiciaire, un règlement collectif, plusieurs années de consultations et de conception, puis un chantier complexe avant de prendre physiquement place dans la capitale nationale.

Une inauguration entre mémoire et célébration
L’inauguration a elle-même reflété cette volonté de faire de Coup de tonnerre un lieu à la fois solennel, vivant et profondément communautaire.
L’événement était animé par Carolyn Taylor et la drag queen Jezebel Bardot. Des représentant·es de la Nation Anishinabe Algonquine, du Fonds Purge LGBT et du gouvernement du Canada, ainsi que des survivant·es, ont pris la parole au cours de la cérémonie.
La musique et les arts occupaient également une place importante. Jeremy Dutcher, Calamine, la Queer Youth Choir d’Ottawa et Soulbear ont offert des prestations à la fois incarnées et émouvantes. Sandy Duperval a assuré l’ambiance musicale, tandis qu’Ivan Coyote a lu une puissante œuvre en prose créée spécialement pour l’occasion.
Cette programmation faisait en quelque sorte écho à la conception même du monument : se souvenir et reconnaître les blessures du passé, certes, mais aussi célébrer la créativité, la résistance et la vitalité des communautés.


De la réparation à la transmission
Avec ses 11 mètres de hauteur, Coup de tonnerre témoigne à la fois des discriminations historiques et des défis qui persistent pour les communautés 2ELGBTQI+. Il rend particulièrement hommage aux victimes de la purge, tout en célébrant plus largement les récits de fierté, de résilience et d’amour des communautés queers et trans.
Son existence porte une tension essentielle : il rappelle ce que les institutions canadiennes ont fait subir à des personnes qu’elles étaient censées servir et protéger, mais témoigne également de la capacité de ces mêmes personnes et communautés à imposer leur histoire dans l’espace public.
Le Monument national 2ELGBTQI+ est ainsi autant le résultat d’une réparation que celui d’une conquête de la mémoire. Le recours collectif a fourni les moyens juridiques et financiers permettant sa réalisation, mais des décennies de résistance, de témoignages et de mobilisation en constituent les véritables fondations.
Et le monument ne referme pas cette histoire. Sa symbolique insiste au contraire sur le mouvement : le cumulus est une force qui s’élève, fracture ce qui l’enferme et transforme le paysage. Coup de tonnerre regarde simultanément vers le passé et vers l’avenir. Il rappelle les injustices commises, rend hommage à celles et ceux qui les ont affrontées et affirme que la reconnaissance institutionnelle obtenue ne signifie pas que le travail vers la pleine égalité soit terminé.
Surtout, lorsqu’on le découvre enfin dans son environnement, Coup de tonnerre réussit quelque chose d’assez rare. Il est à la fois un espace de mémoire et une structure hautement symbolique, solennelle sans être austère, spectaculaire sans perdre la gravité de ce qu’elle commémore. Parmi les monuments consacrés aux réalités LGBTQ+ que j’ai pu visiter au fil des ans, c’est sans l’ombre d’un doute celui qui assume le plus pleinement son caractère queer — jusque dans une certaine dimension camp.
On l’imagine déjà devenir bien davantage qu’un monument que l’on vient observer : un lieu où nos communautés pourront se retrouver, se recueillir, célébrer, manifester, transmettre leur histoire et, tout simplement, prendre leur place.

