Nina, que l’on appelle Mont Perdu, est une adolescente à la silhouette imposante, ouvertement lesbienne, confrontée au harcèlement dans un village des Pyrénées marqué par des traditions étouffantes. Pourtant, elle se fout complètement du regard des autres et n’hésitera pas à se déclarer à Kelly, la fille la plus populaire du village. Mal lui en prend, mais… elle s’en cogne.
Ce troisième roman de Grégory Le Flosh s’impose dès les premières pages comme l’exemple même du roman coup-de-poing, affichant une écriture à la fois singulièrement crue et lyrique, traversée d’une rage maîtrisée et d’une énergie intensément jubilatoire.
« Si tu veux connaître ma vie, c’est ça : 16 ans, moche et village de merde. Mais ça suffirait pas à tout comprendre, alors je développe un peu. Premier truc à savoir : je suis la seule meuf de mon âge à pas dire H24 que je m’arracherai d’ici après le bac. Les autres parlent de Toulouse, Barcelone, Paris. Moi non. Moi je bougerai pas. »
Peut-être en raison de son corps différent de la norme ou de son attitude je-m’en-foutiste, elle est rejetée de tous et toutes, compagnons de classe, villageois et même par ses parents, qui ne voient en elle qu’une source de honte à effacer, culminant dans ce constat qu’elle fait que « balancer une saloperie ou rien du tout, ça revient au même ». Le surnom de « Mont Perdu » lui vient d’une montagne visible de partout aux environs, pas un pic élégant et effilé, mais bien plutôt un gros tas, « en forme de bouse ».
Le déchaînement et l’humiliation générés par sa déclaration à Kelly l’ont conduite à se réfugier dans la montagne dont elle porte le nom où, peu à peu, son corps se couvre de poils et entame une métamorphose en ourse, en femme sauvage : une identité qu’elle embrasse dans son refus des normes corporelles et sociales. Paradoxalement, cette forme jugée monstrueuse devient soudainement plus acceptable aux yeux du village, puisqu’elle correspond au monstre attendu.
En s’inspirant par moments des codes du conte et de la fable, l’auteur explore la notion de différence, notamment lorsqu’elle concerne la sexualité ou le genre, perçue comme une menace ou une anomalie à réprimer, et qui n’est acceptée que si elle s’aligne sur un stéréotype ou une fiction familière et rassurante, puisque connue.
Pour Nina, quitter le village n’est cependant pas une fuite, mais la possibilité de s’accomplir pleinement, loin du regard des autres et des normes imposées. Un roman percutant, qui atteint son apogée dans des passages où poésie et brutalité s’entrelacent avec une force inexpugnable. La différence y devient une puissance irrésistible, dans un univers où la nature s’offre comme une alternative au jugement.
INFOS | Peau d’ourse / Grégory Le Floch. Paris : Seuil, 2025, 229 p.

