Mercredi, 22 avril 2026
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    Engagé·es, encore et toujours quelques visages de l’engagement lgbtq+ aujourd’hui

    De la légalisation du mariage homosexuel à la prohibition de la discrimination basée sur l’identité de genre, le Québec aura connu, à travers les décennies, des avancées sociales, politiques et légales majeures pour les personnes LGBTQ+. C’est bien souvent des militants – LGBTQ+ ou pas – qui auront porté à bout de bras ces causes, risquant parfois leur carrière, leur réputation et leur vie afin que les personnes LGBTQ+ puissent être reconnues, acceptées et protégées. À l’occasion de son 500e numéro, FUGUES célèbre toutes les formes d’engagement et de militantisme. Voici certains des nombreux piliers de nos communautés qui nous expliquent pourquoi iels croient encore à un monde plus juste, plus inclusif et… plus queer!

    Artiste pluridisciplinaire et travailleur·e communautaire et culturel·le

    Yann Villeneuve

    Le considères-tu comme militant·e, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    Yann Villeneuve : Je ne me suis jamais considéré·e comme militant·e. Je ne suis pas de nature particulièrement vocale et j’ai l’impression que militer demande une forme d’assurance dans la prise de parole que je ne possède pas toujours, même si j’éprouve une admiration pour celleux qui osent le faire. Sans me définir comme militant·e, je crois néanmoins qu’il existe plusieurs façons de prendre position, plusieurs manières d’être acteur·trice de changement. Qu’on le veuille ou non, toute personne s’identifiant à la communauté queer se retrouve, malgré elle, inscrite dans une forme de prise de position politique.

    J’occupe un rôle d’agent·e pour les communautés 2SLGBTQIA+, en plus d’agir comme chargé·e de projets et accompagnateur·trice de stages au sein du Quartier jeunesse. Dans ce cadre, je développe des activités visant à créer des espaces sécuritaires, propices au développement personnel, professionnel et artistique des jeunes personnes queer. Parallèlement, je suis artiste musical·e, performeur·euse et bien d’autres affaires.

    Quel moment de ton parcours en tant que travailleur·euse communautaire t’a le plus marqué·e ?
    Yann Villeneuve : Le Werk-it!, un salon de l’emploi inclusif développé avec l’ATQ et Interligne. Ce type d’initiative témoigne de l’importance des safe spaces. Il existe encore, autour de ces espaces, plusieurs malentendus, comme s’il s’agissait de lieux d’opposition. Mon expérience m’amène à observer tout autre chose. Ce sont plutôt des espaces de connivence, de solidarité, où se tissent des formes de soutien et de partage. On y cultive moins la confrontation que la possibilité d’exister ensemble, autrement.

    Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Yann Villeneuve : Je ne crois pas que les choses soient très différentes. J’ai plutôt l’impression d’un mouvement cyclique. Certaines avancées se dessinent, d’autres aspects reculent. On observe un retour en arrière préoccupant. Même s’il est normal et nécessaire de ne pas toujours se comprendre, le contexte actuel laisse place à un désordre alarmant. Est-ce que ça a changé ? Les moyens ont évolué, notamment avec les réseaux sociaux, qui tendent à accentuer la polarisation des discours. Mais les motivations restent les mêmes : équité, justice, respect et inclusion.

    Qu’est-ce qui te donne espoir quand tu regardes les nouvelles générations queer?
    Yann Villeneuve : J’apprécie les espaces où l’on se questionne entre nous, dans une volonté de faire évoluer nos propres réflexions. La création de la Wild Pride, par exemple, m’apparaît particulièrement significative. Non pas comme un rejet de ce qui existait déjà, mais comme un désir d’actualiser les réalités. Il y a quelque chose de riche dans le fait de ne pas toujours se reconnaître dans les structures en place et de choisir de créer ses propres formes, afin de faire émerger la pluralité des vérités qui coexistent.

    Qu’est-ce que la communauté queer t’a apporté personnellement?
    Yann Villeneuve : Beaucoup d’espoir… et les délicieuses brioches de chez Royale Ginette 😉

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
    Yann Villeneuve : Il me semble essentiel de s’engager, peu importe la forme que cela prend. Participer, c’est contribuer à faire exister nos voix, à les inscrire dans le temps, afin d’ancrer dans l’histoire notre droit à vivre, à aimer, à être respecté·e·s. Je nous souhaite une douceur que nous n’avons peut-être encore jamais pleinement connue.

    André C. Passiour [email protected]


    Directeur général de l’ARCG (Aînés et retraités de la communauté gaie)

    Gabriel Robichon

    Sens-tu un clash dans la façon de militer des LGBTQ+ aîné·e·s et des plus jeunes ?
    Gabriel Robichon : Le clash générationnel vient surtout du fait que nos aîné·e·s ne veulent plus avoir à se battre : ils et elles sont fragilisé·e·s et fatigué·e·s de s’être battu·e·s. Certain·e·s sont encore dans le placard, alors l’idée d’aller dans la rue peut paraître compliquée et dangereuse.

    Ce serait intéressant d’ouvrir un dialogue pour que les jeunes comprennent ce que les personnes plus âgées ont déjà fait pour militer, car, si nous en sommes là, c’est grâce à elles, même si elles n’ont plus forcément l’énergie pour aller dans la rue. Il y a des stratégies qui ont prouvé leur efficacité dans le temps et qui ont permis au Village et aux droits de se développer.

    À mes yeux, il y a également une différence dans le militantisme entre hommes et femmes. À l’ARCG, ce sont uniquement des hommes gais aînés. Je remarque que les femmes ou les personnes trans plus âgées ont plus souvent tendance à continuer à militer, en voyant que leurs droits peuvent reculer.

    Après des décennies de militantisme, sens-tu les militant·e·s LGBTQ+ fatigué·e·s de leurs efforts ?
    Gabriel Robichon : Je sens que les personnes aînées sont fatiguées, pas seulement parce qu’elles ont milité, mais parce qu’elles ont vécu une partie de leur vie dans le placard, avec parfois une vie hétérosexuelle et hétéronormée aux antipodes de leur identité authentique. Plusieurs de ces personnes ont perdu leur famille de sang en raison de l’homophobie ou leur famille choisie en raison de la maladie, comme le sida. C’est tout un tas de deuils à faire.

    En plus des changements sociétaux, s’ajoutent des problèmes de santé qui, malheureusement, peuvent devenir compliqués avec les années. Forcément, ça fatigue le corps et l’esprit.

    Quels sont les enjeux criants pour lesquels vous devez vous battre ?
    Gabriel Robichon : Nos enjeux de financement. On devrait être financé·e·s à la mission et pas seulement aux projets. Également, il faut prendre en compte que la moyenne d’âge de nos membres est de 72 ans : ils et elles sont âgé·e·s de 52 à 93 ans. Ils et elles sont de plus en plus en difficulté. Ils et elles ont besoin d’aide et de soutien pour être accompagné·e·s dans les milieux médicaux où ils et elles ne se sentent pas toujours en sécurité pour avoir des conseils éclairés de professionnel·le·s qui peuvent traiter leurs enjeux. Ils et elles ont aussi le désir de trouver une famille choisie auprès d’autres membres qui leur ressemblent, qui ont des valeurs communes et qui ont vécu, eux et elles aussi, des discriminations.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directeur général du GRIS Mauricie/Centre-du-Québec

    François Vanier

    Avec le recul des mentalités dans les écoles partout au Québec, à quel point est-ce plus difficile de sensibiliser les jeunes?
    François Vanier : Le GRIS constate l’augmentation du malaise des jeunes face aux réalités LGBTQ+, autant dans les régions que dans les grands centres comme Montréal. Sans vouloir déstabiliser nos bénévoles, l’équipe de formation doit s’assurer qu’iels sont pleinement conscient·e·s du climat auquel iels feront face en partageant leur parcours de vie auprès des jeunes. On veut s’assurer que leur implication demeure agréable. C’est important de bien saisir les préjugés sous chacune des questions et de les faire tomber en partageant nos histoires. Depuis quelque temps, les questions d’opinion sont plus présentes en classe. Les bénévoles doivent donc faire preuve d’agilité pour recadrer ce genre de questions, en partageant leur vécu pour éviter tout débat d’opinion dans les classes.

    As-tu parfois l’impression que le travail des dernières décennies est à recommencer ?
    François Vanier : Le travail n’est pas à recommencer, malgré les moments qui peuvent nous décourager ou nous remettre en question. Je préfère affronter ces enjeux en les voyant comme un creux dans une courbe. Je souhaite que ce soit cyclique pour qu’on puisse remonter cette courbe-là. Le GRIS réalise encore plusieurs belles actions en Mauricie, et c’est grâce à une diversité de personnes qui croient fermement en notre mission, nos bénévoles et nos partenaires. Avec la superficie de la région où l’on travaille, j’ai l’impression de poursuivre le déploiement de nos actions plutôt que de recommencer quelque chose. Le milieu communautaire est sous-financé et sous-valorisé.

    Pourquoi continuer à y travailler?
    François Vanier : Bien que les défis semblent imposants et en changement constant, je me rappelle souvent que les jeunes en questionnement ou en processus d’affirmation ne seront pas moins nombreux. Il faut continuer de faire en sorte que les élèves qui entourent les jeunes LGBTQ+ puissent cultiver l’inclusion pour avoir une attitude positive. Ce sont les jeunes qui sont notre source de motivation pour se retrousser les manches et poursuivre notre implication. Quand j’étais ado, je n’ai pas rencontré le GRIS à l’école. Aujourd’hui, je veux offrir aux jeunes ce que je n’ai pas eu : des modèles LGBTQ+ positifs. Je crois vraiment à notre culture du témoignage. Depuis bientôt neuf ans en poste, j’ai le privilège de côtoyer de nouvelles personnes bénévoles au vécu unique et tellement riche, des collègues investi·e·s et des partenaires avec qui on ne peut que rayonner aux quatre coins de notre belle grande région.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directeur général de la COCQ-SIDA

    Ken Monteith

    Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+ ?
    Ken Monteith : J’ai passé mon enfance et mon adolescence dans un petit village de
    Colombie-Britannique. C’est à Montréal que j’ai trouvé ma place au sein de la communauté LGBTQ+. En sortant du placard, étape par étape, j’ai découvert le soutien et l’acceptation de ma famille et de ma communauté, ce qui a facilité mon dévoilement comme personne vivant avec le VIH. L’accueil de la communauté, après des années d’isolement durant ma jeunesse, m’a convaincu de l’importance de préserver sa force et sa diversité.

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué·e ?
    Ken Monteith : Je nommerais trois choses : la colère, l’accueil et la joie. La colère de l’été 1990 et la descente policière au Sex Garage. J’y étais, mais je suis parti avant l’arrivée de la police. J’étais toutefois présent lors des nombreuses manifestations qui ont suivi. L’accueil que je ressens au sein de la communauté en tant que personne vivant avec le VIH. Oui, il reste des choses à changer en lien avec le VIH dans notre communauté, mais c’est encore l’un des milieux les plus propices à la compréhension et à la solidarité. Et la joie d’être ensemble, de trouver de l’humour dans les pires situations, de pouvoir rire et s’amuser malgré tout. Cette joie a une valeur inestimable.

    Pourquoi l’engagement communautaire reste-t-il important aujourd’hui ?
    Ken Monteith : Nous avons obtenu de nombreux gains au fil des années, mais il reste
    encore des luttes à mener. Les dernières années nous rappellent que ces acquis sont parfois fragiles et qu’il faut les défendre, tout en continuant à revendiquer ce qui n’est pas encore obtenu pour notre communauté.

    Est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans ?
    Ken Monteith : Le militantisme queer a toujours défendu le droit à la différence,
    mais je crains que nous ayons perdu une partie de notre solidarité en cours de route. Nous devons nous indigner face au non-respect des droits de tous·tes les membres de notre communauté, que cela nous touche personnellement ou non.

    Quelles luttes sont les plus urgentes pour la communauté LGBTQ+ actuellement ?
    Ken Monteith : Les droits sont en recul dans plusieurs régions du monde. Des lois homophobes sont adoptées dans certains pays, tandis que des mesures et des actions anti-trans et anti-drag émergent plus près de chez nous. Nous devons tous·tes monter aux barricades et faire preuve de solidarité envers l’ensemble des membres de notre communauté.

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu ?
    Ken Monteith : Celles et ceux qui cherchent à priver des membres de notre communauté de leurs droits comptent sur nos divisions pour y parvenir. Il est plus que jamais essentiel de faire front commun et de défendre la différence.

    André C. Passiour [email protected]


    Première mairesse trans au Canada

    Julie Lemieux

    Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+?
    Julie Lemieux : Avant mon élection en 2017 comme mairesse de Très-Saint-Rédempteur, je n’étais pas particulièrement engagée dans la communauté. Tout a changé le lendemain du scrutin. Une amie très proche de la communauté m’a dit : « Julie, tu es maintenant un modèle et tu dois en tenir compte. » J’ai aussi reçu un message d’une journaliste m’annonçant qu’un article serait publié avec ou sans mon accord. Là, j’ai compris : je devenais une figure publique. Et avec ça venait une responsabilité — envers ma municipalité, bien sûr, mais aussi envers la communauté LGBTQ+, et particulièrement la communauté trans.

    Te considères-tu comme militante?
    Julie Lemieux : Non. Je me vois plutôt comme une facilitatrice. Quelqu’un qui agit
    concrètement, qui soutient, qui ouvre des portes. J’ai beaucoup de respect pour les
    militant·es, mais je ne me reconnais pas dans ce rôle.

    Pourquoi l’engagement communautaire est-il essentiel aujourd’hui?
    Julie Lemieux : Je suis impliquée en développement social dans Vaudreuil-Soulanges
    depuis six ans, et j’en suis la présidente depuis plus de quatre ans. Sans les organismes communautaires — et correctement sans l’engagement des personnes dans ces organismes —, notre société ne tiendrait pas. Ils offrent des services directs et constituent souvent le principal filet social. Sans eux, ce serait le chaos.

    Le militantisme queer a-t-il changé?
    Julie Lemieux : Oui et non. Les bases restent les mêmes, mais le contexte a radicalement changé. Depuis la pandémie, le climat est plus tendu, plus polarisé. Certains discours médiatiques et politiques divisent et remettent en question des acquis que l’on croyait solides. C’est un recul préoccupant.

    Quelles luttes sont les plus urgentes?
    Julie Lemieux : Celles des personnes trans et non binaires. Comme si tous les problèmes du monde découlaient de cette communauté dont je fais partie. Quand j’ai commencé ma transition, il y a 25 ans, j’étais vulnérable. J’essaie d’agir localement, notamment avec le groupe LGBTQ2+ Vaudreuil-Soulanges que j’ai cofondé. Mais le manque de ressources est frappant, alors que les besoins explosent.

    Qu’est-ce qui te donne espoir?
    Julie Lemieux : La relève. Les jeunes prennent la parole, s’affirment, refusent de se taire. C’est inspirant. Mais je reste lucide : dans certaines écoles, le climat est difficile.

    Qu’est-ce que la communauté t’a apporté?
    Julie Lemieux : La liberté d’être moi-même. La confiance. Et des rencontres déterminantes. Je pense à Marie-Marcelle Godbout, qui a marqué un moment clé de mon parcours. Et à mes parents, sans qui rien n’aurait été possible.

    Pourquoi faut-il encore s’engager aujourd’hui?
    Julie Lemieux : Parce que rien n’est jamais acquis. Ce qu’on observe ailleurs — notamment aux États-Unis — nous le rappelle brutalement. S’engager, c’est protéger ce que l’on a déjà gagné. Et refuser de reculer.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Directeur artisique du centre des arts actuels SKOL

    Florent To Lay

    Qu’est-ce qui vous anime lorsque vous rencontrez quelqu’un ou découvrez un parcours ?
    Florent To Lay : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas un discours bien construit sur l’utilité sociale. C’est la source, la flamme. Ce moment où quelque chose bascule et devient inévitable. 

    Votre propre trajectoire s’est-elle dessinée ainsi ?
    Florent To Lay : Pas du tout d’un coup. Elle s’est construite lentement, presque à mon insu.
    Je suis né à Aubervilliers, dans une famille marquée par les migrations. Ma mère a fui la Chine, mon père le Cambodge. J’ai grandi dans un univers multiculturel, avec plusieurs langues et une famille dispersée à travers le monde. Sur le coup, je n’en mesurais pas l’impact, mais aujourd’hui, je vois à quel point ça a structuré ma vision. 

    Quel rôle a joué votre famille dans votre parcours ?
    Florent To Lay : Mes parents, issus d’un milieu populaire, avaient une conviction forte :
    l’éducation était essentielle. Ils n’avaient pas eu cette chance. Alors, pour eux, réussir passait par l’école. J’ai suivi un parcours très classique — bac scientifique, classe préparatoire, école de commerce — sans trop me poser de questions au départ. 

    À quel moment avez-vous ressenti un décalage ?
    Florent To Lay : À l’école de commerce. J’ai ressenti un vide. Les cours ne me nourrissaient pas. J’ai commencé à chercher ailleurs : le droit, l’histoire, puis l’histoire de l’art. Là, quelque chose s’est ouvert.

    L’art était-il déjà présent dans votre vie ?
    Florent To Lay : Oui, sans que je le réalise pleinement. Mes parents nous inscrivaient à des
    activités artistiques, malgré leurs moyens limités : dessin, piano, conservatoire. Ils nous emmenaient aussi au musée. Ils ont posé les bases, sans savoir que ça deviendrait central pour moi. 

    Quel a été le véritable tournant ?
    Florent To Lay : Mon passage à l’Université Columbia, aux États-Unis. J’y ai découvert des penseurs comme Foucault, Derrida, Bourdieu, Deleuze, et surtout Édouard Glissant. Sa pensée sur l’identité, le mélange, la créolisation a été une révélation. Elle faisait écho à mon histoire personnelle. 

    Comment cette découverte a-t-elle influencé votre pratique ?
    Florent To Lay : J’ai compris que ce qui m’intéressait, ce n’était pas seulement les œuvres, mais les trajectoires des artistes, leurs zones de friction. Je me suis orienté vers le commissariat
    d’exposition, en m’intéressant aux récits invisibilisés, à ce qui échappe aux catégories. 

    Pourquoi cette attention aux marges ?
    Florent To Lay : Parce que classer, c’est aussi exclure. Toute notre manière de penser repose sur des catégories. Ce qui n’y entre pas disparaît. Mon travail consiste à rendre visible ce qui a été mis de côté, à questionner ces hiérarchies implicites. 

    Comment cela se traduit-il concrètement dans vos projets ?
    Florent To Lay : Au Centre SKOL, je développe des expositions comme Les espaces que l’on crée / Spaces We Make, qui rassemblent des artistes LGBTQ2+ de différentes régions. Pour moi, exposer, ce n’est pas seulement montrer des œuvres : c’est créer des réseaux, des espaces de partage et de solidarité. 

    Votre engagement est-il politique ?
    Florent To Lay : Il l’est, mais pas uniquement. C’est aussi esthétique et profondément philosophique. Je cherche à déplacer les regards, à créer des espaces où les identités se
    rencontrent, se complexifient.

    Au fond, comment définiriez-vous votre démarche ?
    Florent To Lay : Peut-être comme une manière d’habiter les zones de mélange, d’accepter l’opacité, et de faire du désordre une source de sens.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Artiste multidisciplinaire

    2FIK

    Qu’est-ce qui t’a poussé à marier l’art et le propos social?
    2FIK : Je pars du principe que tout ce que nous faisons est politique : la façon dont nous nous habillons, dont nous occupons l’espace, ce que nous consommons, comment on interagit, quelles sont nos valeurs, etc.

    Quand j’ai commencé à développer ma pratique artistique, j’ai réalisé que je ne pouvais pas faire de l’art de façon complète et totale sans devenir agnostique. À 30 ans, j’ai décidé d’abandonner ma vie en tant que musulman pour devenir agnostique, ce qui a facilité beaucoup de choses dans ma tête. La redéfinition de ma relation à la religion m’a permis d’être un meilleur artiste. Il me paraît évident que l’art et le propos social vont main dans la main.

    Qui sont les artistes engagé·e·s qui t’inspirent ?
    2FIK : Soa de Muse, une drag queen française qui, depuis le début de sa carrière, a toujours été claire par rapport à son positionnement politique et à ce en quoi elle croit. Je trouve admirable sa façon d’utiliser sa plateforme pour rappeler ses valeurs. Elle Barbara, une artiste multidisciplinaire montréalaise qui traite de son identité trans de façon si pertinente. Elle a une capacité à être politique de façon très soft.

    Elle ne s’énerve jamais, mais ce qu’elle dit nous gifle. Inana Sankofa, également artiste multidisciplinaire, qui évolue dans le milieu du ballroom. Elle exprime ses points de vue politiques à travers la scène montréalaise et internationale de façon unique.

    Est-ce que l’état du monde étouffe ton envie de créer ou ça te motive?
    2FIK : Ça dépend de mon humeur du jour. J’ai la certitude qu’on a besoin de l’art plus que jamais. On doit se pousser dans nos retranchements pour se rappeler qui nous sommes en tant qu’humain·e·s. On est dans un contexte extrêmement clivant où même les minorités se tapent dessus entre elles : eh oui, je parle des queers. On passe notre temps à s’embrouiller entre nous alors qu’on devrait être bien plus solidaires qu’on ne l’est.

    Dans ce contexte, il n’y a rien de plus important que de se rappeler nos principes communs et de garder en tête que l’art est une façon de créer des ponts et des discussions, pour avoir des nuances dans un monde où tout est très noir et blanc. Ce côté manichéen empêche de réfléchir et, si on ne réfléchit plus, on meurt tout simplement. L’art est fait pour faire douter. Je crée pour poser des questions, pour avoir des débats et pour créer des liens. Je dois continuer ce que je fais, sinon je vais laisser la peur gagner.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directeur général de RÉZO

    Alexandre Dumont Blais

    Te considères-tu comme militant·e, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    Alexandre Dumont Blais : À travers mon parcours communautaire à RÉZO, amorcé à la fin de 2011, j’ai constaté que le militantisme peut — et doit — prendre plusieurs formes : dans la rue, sur les réseaux sociaux, dans les médias, lors d’événements, auprès des bailleurs de fonds ou encore dans les rencontres avec des partenaires. Dans cette optique, je dirais que je milite de différentes façons, auprès de diverses instances, notamment pour renforcer l’accès aux soins et améliorer leur adaptabilité aux réalités des communautés, mais aussi pour faire entendre la voix des personnes marginalisées que nous desservons.

    Selon toi, pourquoi l’engagement communautaire reste-t-il important aujourd’hui?
    Sans l’implication des communautés, sans cette approche du « par et pour », sans la valorisation des savoirs et des vécus expérientiels dans notre quotidien, le tissu social sonnerait faux. S’engager, c’est d’abord un acte personnel, mais c’est aussi un geste tourné vers sa communauté, vers son soutien et sa pérennité. Dans le contexte actuel, où la haine et la désinformation prennent de l’ampleur, l’engagement communautaire constitue un rempart essentiel.

    Quelles luttes te semblent les plus urgentes pour la communauté LGBTQ+ actuellement?
    Alexandre Dumont Blais : Plusieurs luttes urgentes se superposent, et il est difficile de les hiérarchiser tant les besoins sont grands dans un contexte d’instabilité politique. Cela dit, le maintien de nos acquis me semble fondamental. Si les bases s’effritent, il devient difficile de construire quoi que ce soit. Le sous-financement chronique de la prévention et des missions des organismes communautaires en diversité sexuelle et de genre met ces acquis en péril et fragilise des services essentiels, notamment pour les jeunes et les personnes les plus vulnérables. La prévention du VIH — incluant un accès rapide et gratuit à des stratégies clés comme la PrEP — demeure au cœur de mes préoccupations.

    Qu’est-ce qui te donne espoir quand tu regardes les nouvelles générations queer?
    Alexandre Dumont Blais : J’observe chez les jeunes une capacité à s’affirmer plus tôt,
    à prendre la parole et à revendiquer avec créativité. Les approches sont plus fluides, les modes de pensée sont remis en question, et les visions proposées sont souvent plus décomplexées. C’est extrêmement énergisant.

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
    Alexandre Dumont Blais : Si on ne s’engage pas, personne ne le fera à notre place. Il faut aussi le faire pour celles et ceux qui ont lutté avant nous, parfois au prix de leur vie. Refusons de rester dans l’angle mort : avançons ensemble, au cœur de nos luttes, avec rage ou avec douceur, mais toujours dans la solidarité.

    André C. Passiour [email protected]


    Fondatrice de la clinique légale Juritrans

    Céleste Trianon

    Y a-t-il eu une conversation ou un incident qui a déclenché ton militantisme?
    Céleste Trianon : Ce serait le dépôt du projet de loi 2, le 21 octobre 2021. Ce projet de loi aurait enlevé la possibilité aux personnes trans de changer leur sexe légal sans avoir eu de chirurgie… J’ai fait tout ce que j’ai pu pour éviter que ça passe, et ça a été un succès. Avec la mobilisation, j’ai réalisé comment le droit, c’est un milieu où la communauté queer et trans est tellement sous-desservie. Ça m’a amenée à penser à aller en droit. Ce n’est pas pour tout le monde, mais moi, j’aime ça.

    Tu avais quel âge quand tu as commencé à t’impliquer?
    Céleste Trianon : 17 ans. J’ai fondé Juritrans à 19 ans, alors que j’étais étudiante. J’ai tout bâti moi-même, mais maintenant, j’ai une belle équipe qui me soutient.

    Comment le fait de faire partie de la communauté trans influence ta façon de militer?
    Céleste Trianon : Tous les reculs des droits des dernières années mettent un sens d’urgence assez extraordinaire à tout ce que je fais. Certains des besoins les plus importants au sein de la communauté que je suis souvent appelée à représenter sont matériels — avoir un toit sur la tête, un logement ou une job. Donc, une bonne partie de mon travail consiste à essayer d’améliorer les conditions de vie de la communauté, une étape à la fois.

    Quelle est l’importance de l’intersectionnalité pour toi?
    Céleste Trianon : C’est crucial. Il n’y a aucune forme de discrimination qui peut être séparée des autres. Les discours déshumanisants à l’endroit des personnes trans, ce sont le même genre de menaces qui affectent les femmes et les personnes immigrantes. La clause dérogatoire utilisée en Saskatchewan [pour obliger des jeunes trans à avoir l’autorisation parentale avant de changer leurs noms ou pronoms à l’école], c’est le même outil qui est utilisé pour s’attaquer aux personnes portant le hijab et le turban, entre autres, ici au Québec. Les enjeux de classe, les enjeux de pauvreté, devraient être davantage mis de l’avant dans la communauté queer. Tout est relié.

    Qu’est-ce qui te donne de l’espoir en ce moment?
    Céleste Trianon : De voir que, malgré tout, il y a des gens qui continuent à s’engager et à dénoncer les
    injustices, et des luttes qui se solidarisent — luttes trans, luttes autochtones, luttes des personnes
    migrantes… Encore là, c’est tout relié.

    R. Pratka [email protected]


    Prof de sociologie à l’UQAM

    Chacha Enriquez

    Quels liens fais-tu entre militantisme et sociologie?
    Chacha Enriquez : J’enseigne la sociologie queer. Le queer, pour moi, est un projet d’analyse des rapports de pouvoir qui régulent les sexualités, les genres et les corps sexués dans une perspective intersectionnelle et décoloniale. On réfléchit aussi aux liens avec d’autres rapports de pouvoir, afin d’y résister. Dans le monde académique, on produit des analyses scientifiques qui peuvent nous donner des outils pour résister aux rapports de pouvoir.

    Dans les milieux militants, on se réunit en tant que queers, trans, lesbiennes, etc. On collectivise nos expériences pour produire des savoirs communautaires, expérientiels et militants. J’aime mettre en dialogue ces deux types de savoirs. Ça donne une meilleure compréhension de nos vécus en tant que personnes queers. Dans le contexte actuel de montée du fascisme, en tant qu’universitaires, nous n’avons pas le choix de nous positionner.

    Au Québec, en 2026, les communautés queers militent-elles différemment que dans le passé ?
    Chacha Enriquez : L’activisme queer a différentes périodes et orientations. On avait un mouvement très institutionnel jusqu’au milieu des années 2000, avec peu d’inclusion des enjeux trans. Depuis 2022, il y a une nouvelle phase de mobilisation due aux attaques transphobes de la part de la CAQ et de militant·e·s d’extrême droite qui s’expriment tous les jours dans les médias. On n’a pas le choix de se mobiliser.

    On a peur et on voit ce qui est en train de se passer aux États-Unis. Depuis 20 à 30 ans, le communautaire LGBTQ+ obtenait des changements sociaux à travers le plaidoyer, en faisant des recherches scientifiques, en entrant en conversation avec le gouvernement et en parlant dans les médias pour construire ce genre de rapport de force. On nous écoutait socialement. Maintenant, on n’a plus le choix de sortir du plaidoyer pour résister à la montée du fascisme.

    Peut-on apprendre à militer ?
    Chacha Enriquez : Évidemment. La société fait tout pour nous empêcher de nous engager socialement et pour écraser nos libertés et toutes formes de démocratie par l’autoritarisme. On doit reprendre le contrôle sur nos vies. C’est particulièrement important dans un contexte de montée du fascisme. D’abord, on peut faire communauté et créer des liens entre nous et toutes les personnes qui veulent lutter à nos côtés. Ensuite, on doit comprendre ce qui se passe dans nos vies, réfléchir à comment résister, et mener une action collective en allant dans la rue ensemble. C’est en pratiquant qu’on apprend à militer.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Enseignante à la retraite, syndicaliste et militante

    Dominique Dubuc

    Y a-t-il eu une conversation en particulier qui a déclenché ton militantisme?
    Dominique Dubuc : J’ai deux enfants. Le déclencheur, ça a été de dire : Il n’y a aucun moment où je peux envoyer le message à mes enfants que c’est honteux, ce que je vis. J’essayais de faire mon coming out à mes groupes étudiants d’une façon aussi anodine : « J’ai fait telle chose avec ma conjointe. » Je me faisais dire par des personnes étudiantes par la suite que ça avait été important pour eux de voir une personne pour qui ça semblait être tellement naturel, alors que pour moi, il y avait quand même des petites pattes de canard qui travaillaient fort en dessous de l’eau!

    Comment ton identité a-t-elle influencé ta façon de t’engager?
    Dominique Dubuc : Mon créneau, c’est l’enseignement inclusif qui vise à être
    non-hétéro-cisnormatif en éducation supérieure. Je me suis spécialisée là-dedans parce que je ne peux pas être mieux placée. J’ai eu le privilège de m’impliquer au niveau syndical, dans le comité confédéral LGBT+ de la CSN depuis ses tout débuts, et de siéger à la table nationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie des réseaux de l’éducation; ça a été déterminant pour moi. Le cégep m’a mandatée pour écrire une politique sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres [et] des lignes directrices en matière de communication inclusive; j’ai fait un peu l’équivalent pour la FNEEQ, la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec. Je suis vraiment à la croisée des chemins pour avoir un regard intéressant.

    Quelles sont tes plus grandes inquiétudes en ce moment?
    Dominique Dubuc : Jusqu’en 2022, où il y a eu la reconnaissance des personnes non binaires, ça avançait lentement, mais toujours dans la bonne direction. Mais je n’ai jamais eu aussi peur pour l’avenir qu’en ce moment. Avant, on vivait du mépris, de l’ignorance. Là, c’est de la haine active, en parallèle avec la montée de la misogynie, du masculinisme, aussi du racisme, de la montée de l’islamophobie. On est vraiment à une époque que je ne pensais pas vivre.

    Comment y faire face?
    Dominique Dubuc : Il faut vraiment reconstruire les solidarités. Le droit à l’autonomie
    corporelle, c’est un droit inaliénable pour tout le monde. Les femmes cisgenres, les personnes trans, les personnes non binaires. C’est un tout.

    Des conseils pour des jeunes militant·e·s?
    Dominique Dubuc : Il y a un an, j’étais en tabarnak en permanence, je ne pouvais pa
    continuer comme ça. On est dans une situation tellement difficile en ce moment que c’est difficile de décrocher. Mais il faudrait que chaque personne prenne conscience des mécanismes qui peuvent l’aider à le faire. Pour moi, c’est l’ornithologie – oui, les oiseaux. Ça me fait un bien immense au niveau de ma santé mentale.

    R. Pratka [email protected]


    Auteur, militant et défenseur des droits humains

    Fabrice Nguena

    Peux-tu nous parler de ton parcours et de ton engagement au sein des communautés afroqueer à Montréal?
    Fabrice Nguena : Je suis Fabrice Nguena, afroqueer, défenseur des droits humains et auteur. Je suis arrivé à Montréal en 2007 et j’ai rejoint immédiatement Arc-en-ciel d’Afrique, le premier et seul organisme afroqueer qui existait à l’époque. L’année suivante a été historique, avec notre première participation à la Journée communautaire au Village et surtout au défilé de la Fierté. Nous, les membres pionniers d’Arc-en-ciel d’Afrique, avons par la suite créé La Fondation Massimadi, qui continue aujourd’hui à déconstruire les préjugés homophobes et transphobes dans les communautés noires à travers l’art et la culture. Je suis également gouverneur à la Fondation Émergence depuis 2021.

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué?
    Fabrice Nguena : En presque vingt ans de militance pour le respect de la dignité des
    personnes queer, le moment le plus marquant pour moi est la publication, en 2024, de mon premier livre, AfroQueer – 25 voix engagées, qui met en lumière 25 personnes afroqueer (noires et LGBTQI+). Le but étant de briser les préjugés, de pouvoir offrir des récits, si rares dans nos communautés, ainsi que des modèles d’identification aux jeunes afroqueer.

    Comment analyses-tu le contexte actuel des droits LGBTQ+ ici et ailleurs dans le monde?
    Fabrice Nguena : Ces dernières années sont marquées par une montée du masculinisme, exacerbée par le trumpisme qui se répand. On assiste à un choc en retour des queerphobies, tant dans les pays du Nord qu’en Afrique, où plusieurs pays viennent soit de criminaliser l’homosexualité pour la première fois, soit de durcir les lois existantes. Ceci a pour conséquence une recrudescence inquiétante de propos et d’actes homophobes et transphobes, un peu partout dans le monde, et même dans les écoles et au sein de la jeunesse au Québec.

    Comment ton engagement se manifeste-t-il aujourd’hui, concrètement?
    Fabrice Nguena : Ces deux dernières années, mon engagement militant s’exprime de plus en plus par mes collaborations à différents projets littéraires, par mes participations à des conférences et, au quotidien, par mes publications libres et sans détour sur ma page Facebook, pour dénoncer les violations de droits humains, de plus en plus en Afrique.

    Qu’est-ce que cet engagement t’apporte sur le plan personnel?
    Fabrice Nguena : Aujourd’hui, je peux dire sans hésitation que militer pour les droits
    humains, et surtout ceux des personnes queer, a également contribué à mon propre épanouissement, et surtout a donné un sens à ma vie. Un moine japonais, Nichiren, disait : « En éclairant le chemin de quelqu’un d’autre, on éclaire son propre chemin ».

    Quel message aimerais-tu transmettre aujourd’hui aux communautés LGBTQ+ et à leurs allié·e·s?
    Fabrice Nguena : Aujourd’hui plus que jamais, aussi surprenant que cela puisse paraître, si nous ne voulons pas retourner cinquante ans en arrière en ce qui concerne nos droits et libertés, il faudra qu’on se souvienne qu’aucun droit, aucune liberté n’est définitivement acquis. « Votre silence ne vous protègera pas », disait l’universitaire afroqueer étatsunienne Audre Lorde, une militante qui m’inspire particulièrement.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Directeur général de la Fondation Émergence

    Laurent Breault

    La Fondation devra-t-elle se battre pour défendre des droits acquis depuis des années ?
    Laurent Breault : En Occident, on observe un ressac après tant d’avancées au cours des dernières années. On reconnaît la famille choisie dans les plans gouvernementaux, on interdit les thérapies de conversion, on reconnaît le genre neutre, même si ce n’est pas encore appliqué partout, etc. Il y a eu de belles avancées depuis que j’ai commencé à la Fondation en 2014. À mes débuts, on ne parlait pas de la diversité sexuelle et de genre chez les aîné·e·s. Aujourd’hui, il y a des documentaires et des articles sur le sujet. Cela dit, il y a un écart entre les avancées législatives et l’évolution des mentalités. Au cours des dernières années, on a beaucoup travaillé sur l’aspect légal, mais on n’a pas suffisamment soutenu les organismes en défense des droits, qui, eux, s’assurent que les lois soient bien comprises par la population. Ne serait-ce que pour bien expliquer la non-binarité : en réalité, on n’a pas vraiment eu l’occasion, collectivement, d’en parler pour que ce soit clair pour tout le monde. La Fondation va travailler davantage pour expliquer nos réalités.

    Diriger une organisation à vocation sociale, est-ce que ça implique une fatigue du militant ?
    Laurent Breault : Je ne suis pas du genre à me plaindre. Je suis honoré de pouvoir assurer la direction générale d’un OBNL. Néanmoins, il y a le poids de la responsabilité de recevoir des fonds publics et de faire avancer sa cause, alors que les fonds ne sont pas très substantiels.

    Il faut être créatif, polyvalent et alerte tous les jours, car on ne sait jamais comment la journée va commencer ni se terminer : surtout qu’actuellement, il y a une crise presque chaque semaine. En un mois seulement, il y a eu la tuerie de masse par une personne trans, un livre musulman homophobe et l’histoire du salon de coiffure avec la personne non binaire. C’est assez épuisant. Le moral de l’équipe est plus fragile. Moi, je n’ai pas le droit d’être démoralisé.

    J’essaie de foncer et d’agir, mais le contexte est si compliqué qu’on est pris dans le dilemme suivant : faut-il crier plus fort au risque de jeter de l’huile sur le feu ou adopter une posture plus défensive le temps que la vague de ressac passe ? J’aurais tendance à adopter la défensive pour se repositionner et se structurer, sans oublier de soutenir la recherche pour s’éloigner de l’opinion, des réactions et des insultes. Il faut revenir aux données et aux statistiques.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Sociologue et militante pour les droits des personnes intersexes

    Janik Bastien-Charlebois

    Comment veux-tu qu’on t’identifie?
    Janik Bastien-Charlebois : Je ne me sens pas particulièrement femme, mais je suis résolument féministe. Je peux dire que je suis agenre, mais ce n’est pas quelque chose que je mets beaucoup de l’avant, parce que je ne veux pas que ça crée de la confusion avec les questions intersexes. Les personnes intersexes ne sont pas toutes non binaires ou agenres.

    Est-ce qu’il y a eu une expérience qui a déclenché ton activisme?
    Janik Bastien-Charlebois : Le début de mon activisme n’était pas comme personne intersexe, mais comme lesbienne. C’était en 1997. J’avais 21 ans et je ne suis pas juste sorti.e du placard, j’ai donné de grands coups de pied dedans! Je me suis impliqué.e dans le GRIS après avoir lu un article de Fugues qui en parlait. Le déclic intersexe, ça a été plus tard.

    Comment ça s’est fait?
    Janik Bastien-Charlebois : Plus jeune, je ne me suis jamais identifié.e comme étant intersexe, mais je disais : « Je suis sensible à cette expérience-là, parce que j’ai moi-même subi une chirurgie à la fin de mon adolescence. » Les récits que j’avais de personnes intersexes étaient plus dramatiques que le mien. Quand j’ai discuté avec [le fondateur d’Organization Intersex International] Curtis Hinkle, il a interprété mon expérience comme étant bel et bien intersexe. J’ai fait : « OK, oui, c’est légitime. » J’avais l’impression qu’un coming out comme personne intersexe, ça me mettrait un projecteur entre les deux jambes; je l’ai fait par petites étapes. Mais c’est crucial de se retourner contre la pathologisation, de dire : il n’y a rien de négatif avec notre corps. Notre corps exprime une diversité des possibles.

    Quels sont les défis de l’activisme intersexe?
    Janik Bastien-Charlebois : On veut l’arrêt des interventions chirurgicales non consenties. Il appartient à chaque personne de décider de son corps. Pour y arriver, on doit convaincre les législateurs. Mais les législateurs écoutent les médecins… et les personnes qui subissent des interventions actuellement ont deux, trois, cinq ans, elles ne peuvent pas militer. Donc, le gros de notre activisme consiste à consulter la littérature médicale, à l’analyser. C’est long, c’est très underground et il y a une question de rapports de pouvoir. Il y a aussi très peu de connaissances sur nos expériences.

    Crois-tu que la communauté LGBTQ+ plus large comprend et soutient les luttes intersexes?
    Janik Bastien-Charlebois : Je vois de plus en plus de sensibilité, mais pour qu’une personne alliée puisse être efficace, elle doit apprendre beaucoup. C’est un activisme extrêmement lourd, parce qu’il y a énormément de travail à faire.

    Qu’est-ce qui te motive?
    Janik Bastien-Charlebois : Je ne sais pas — le feu sacré! Je veux au moins rendre la violence médicale visible — son discours, sa façon de nous traiter. Je pense qu’à moyen ou long terme, ça pourrait être bénéfique pour beaucoup de communautés.

    R. Pratka [email protected]


    Journaliste

    Quentin Dufranne

    Comme journaliste, tu traites souvent des sujets queers. Pourquoi ?
    Quentin Dufranne : Je viens d’un milieu rural en France et, très jeune, j’ai compris à quel point l’ignorance pouvait mener à la discrimination, au rejet et à la haine. Je suis journaliste depuis cinq ans et, dès que l’actualité le permet — ou l’exige —, je traite de sujets queers. Quand on regarde en arrière, notamment dans les années 1990 avec la crise du VIH-sida, la couverture médiatique pouvait être affligeante. Pour moi, c’est presque un devoir : ne pas reproduire les erreurs du passé, que ce soit pour les personnes queers ou pour tout autre sujet.

    Quelles recherches t’ont le plus marqué ?
    Quentin Dufranne : Mon enquête sur les thérapies de conversion reste l’une des plus marquantes. J’ai infiltré des églises montréalaises et constaté que, même si ces pratiques étaient illégales depuis un an, certains groupes continuaient à les proposer. Je m’intéresse aussi beaucoup aux politiques publiques liées au VIH-sida au Québec. On observe encore une hausse des contaminations et une persistance des discriminations envers les personnes séropositives. Si les grands médias en parlent peu, c’est peut-être parce qu’il manque de journalistes spécialisés. Cela dit, il y a une certaine ouverture : dans mon agence, on me laisse couvrir ces enjeux. Mais est-ce le cas partout ? Je n’en suis pas certain.

    Tu ne te définis pas comme militant ?
    Quentin Dufranne : Non, même si j’ai beaucoup de respect pour les militant·es. Comme journaliste, je dois respecter un code déontologique qui exige neutralité et objectivité. Les réalités queers font partie de nos sociétés : il est normal d’en parler, mais encore faut-il les connaître. J’ai simplement une sensibilité plus grande face à ces sujets, comme d’autres journalistes sont plus attiré·es par le sport, l’économie ou la culture. On ne traite pas une femme qui parle de maternité, par exemple, de militante féministe. C’est pareil pour moi. Tout comme j’ai d’autres sujets qui m’intéressent beaucoup, comme l’itinérance, la santé publique et bien d’autres.

    Tu as tout de même fondé l’Association des journalistes queers du Québec (AJQ).
    Quentin Dufranne : C’est avant tout un lieu d’échanges sur nos expériences respectives,
    un espace pour partager de l’information sur la façon de couvrir des sujets queers — en fait, un lieu de réseautage. D’autant que ce n’est pas parce que l’on est une personne queer que l’on a tout compris. En rencontrant des personnes des communautés queers, on continue à apprendre, à découvrir, à comprendre des problématiques. Et c’est important pour transmettre, dans notre travail, la meilleure information possible. Ce n’est pas parce qu’on se définit comme queer que l’on comprend automatiquement les personnes trans, lesbiennes ou non binaires.

    Qu’est-ce que ces rencontres t’ont apporté ?
    Quentin Dufranne : Une plus grande ouverture, une meilleure compréhension… et un
    sentiment d’appartenance renforcé. Et puis, il y a aussi quelque chose de très personnel :
    à travers ces échanges, on apprend à mieux se connaître.

    Pourquoi continuer à parler de ces enjeux ?
    Quentin Dufranne : Parce que le constat est clair — et ce n’est pas du militantisme de le dire : partout dans le monde, on observe un recul des droits des personnes 2SLGBTQ+, y compris ici. On voit aussi une montée des discours haineux en ligne et une recrudescence des actes homophobes et transphobes. Les conditions de vie des personnes 2ELGBTQI+, comme celles de toutes les communautés marginalisées, sont un reflet direct de l’état de notre société. On ne peut pas ignorer ça. Il faut en parler.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Artiste multidisciplinaire

    Kama La Mackerel

    À quel point ton art est-il relié à une volonté de changer la société?
    Kama La Mackerel : Mon art est profondément lié à une dimension sociale et politique. Je travaille avec les histoires que nous portons, que nous héritons, que nous répétons parfois sans même en être conscient·e·s. Certains de ces récits deviennent dominants, presque invisibles tant ils semblent aller de soi, tandis que d’autres sont réduits au silence. Mon travail, c’est d’ouvrir des espaces où d’autres récits peuvent exister, où l’on peut ralentir, écouter autrement, se laisser déplacer. Je crois profondément que l’art peut être un lieu de transformation. Un lieu où l’on peut rencontrer de l’inconfort, oui, mais un inconfort qui ouvre, qui rend possible autre chose. Pour moi, cette transformation est intime et collective. Elle commence dans le corps, dans la sensibilité, et elle rayonne ensuite dans nos manières d’être en relation, dans nos façons d’habiter le monde.

    Sens-tu que les institutions sont plus ou moins ouvertes qu’avant?
    Kama La Mackerel : Après une quinzaine d’années de pratique ici, je sens qu’il y a davantage d’espace aujourd’hui pour des voix comme la mienne — des voix qui sont situées, politiques, traversées par des questions de décolonialité, de genre, de mémoire. Cette ouverture ne vient pas de nulle part : elle est le fruit de luttes, de mouvements collectifs, de personnes qui ont insisté pour exister. En même temps, cette ouverture reste souvent conditionnelle. Elle existe à l’intérieur de cadres institutionnels qui, eux, changent beaucoup plus lentement. On peut être accueilli·e à condition de ne pas trop déranger. À condition que cela reste lisible, encadré, parfois même digérable. Les structures de pouvoir, elles, restent largement les mêmes. L’ouverture est encore fragile, partielle. Elle repose beaucoup sur la représentation, et pas encore assez sur une transformation réelle des systèmes.

    Les membres de ton entourage sont-iels aussi éveillé·e·s socialement que toi ?
    Kama La Mackerel : Plus on s’ancre dans sa pratique, plus on devient précis·e dans ses valeurs, dans ce qu’on accepte, dans ce qu’on ne peut plus porter. À partir de là, il y a des personnes qui arrivent dans notre vie comme une évidence, parce qu’il y a une compréhension commune, une sensibilité partagée. Et puis, il y a des relations qui se transforment, qui s’éloignent, parfois qui se brisent.

    Pour moi, le plus difficile, ce n’est pas tant l’éloignement. C’est quand quelque chose se
    fracture à un endroit plus profond. Ça, ça demande du temps, du soin, et parfois ça laisse des traces. En même temps, je reste profondément ancrée dans une foi en la transformation humaine. Je crois que chacun·e chemine à son rythme, avec ses propres résistances, ses propres ouvertures, ses propres seuils.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directrice générale du Conseil québécois LGBT

    Magali Boudon

    Quels enjeux queers vois-tu poindre à l’horizon?
    Magali Boudon : On commence à prendre conscience que la plupart des droits acquis au cours des dernières années sont menacés. S’ils ne le sont pas aujourd’hui, ils vont l’être. On le voit de plus en plus aux États-Unis et dans certaines provinces canadiennes. Ça peut aller très vite et c’est toujours la même recette : ça commence par les groupes les plus marginalisés.

    Dans la dernière année, au Québec, on l’a vu avec les personnes trans incarcérées, surtout les femmes trans. On s’attaque à leurs droits fondamentaux. C’est un premier pas pour ce qui va se passer pour les autres ensuite. En fait, on peut parler des queers, des femmes, des personnes racisées et des personnes migrantes : on est dans une ère à venir où tous leurs droits seront menacés.

    À quel point faut-il une force de caractère pour travailler dans le communautaire
    queer, avec le recul des mentalités des dernières années et le sous-financement des
    gouvernements?

    Magali Boudon : Depuis le début de son existence, le milieu communautaire est porté par des personnes dévouées, prêtes à faire le deuil d’une évolution de carrière ou de certaines conditions financières pour s’assurer que leur travail corresponde à leurs valeurs.

    Dans l’écosystème queer, je trouve ça admirable de voir des personnes aussi impliquées et professionnelles. Elles sont présentes quoi qu’il advienne, alors qu’on parle de leur existence : elles reçoivent directement cette violence, mais elles se représentent tous les matins au travail. Il y a beaucoup de force dans notre milieu.

    Y a-t-il des personnes militantes qui t’inspirent?
    Magali Boudon : Dans la dernière année, je suis particulièrement bluffée par nos leaders trans qui sont en première ligne et qui doivent composer avec un tas de politiques transphobes et un ressac de la société civile, mais qui continuent de monter à la tribune. Je suis aussi impressionnée par nos membres en région. C’est incroyable ce que ces organisations queers font avec tout juste deux ressources et demie. Elles doivent couvrir un territoire immense et énormément de problématiques, avec très peu de ressources. Personnellement, mes modèles sont les anciennes joueuses de soccer Megan Rapinoe et Marinette Pichon : elles ont su exploiter leur notoriété pour faire avancer l’égalité entre les hommes et les femmes, en plus de faire progresser les causes queers.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Professeur émérite de l’Université Laval, chercheur et auteur

    Michel Dorais

    Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+?
    Michel Dorais : Au début des années 1970, l’idée de communauté LGBTQ+ n’existait guère.
    Il y avait les bars, mais pas de regroupements communautaires. J’étais ado quand l’homosexualité fut décriminalisée et jeune adulte quand ce ne fut plus une maladie mentale. Ces avancées ont permis l’émergence des premiers organismes LGBTQ+. Quand ils ont surgi, je m’y suis retrouvé, au propre comme au figuré. Comme j’étais proche de pionniers ayant œuvré pour l’inclusivité des chartes et des services publics, je les ai rejoints. C’est ainsi que cela a commencé, il y a plus de 50 ans.

    Te considères-tu comme militant, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    Michel Dorais : Je suis un citoyen et un professionnel engagé. Je réserverais le titre de militant·e aux gens travaillant surtout bénévolement. Cela dit, toute ma carrière d’intervenant,
    de chercheur, d’enseignant et d’auteur, en travail social et en sociologie, fut consacrée à
    combattre les préjugés et la désinformation, et ça continue…

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué ?
    Michel Dorais : Il y en a deux. Le premier moment, lorsque je fus témoin expert pour la première cause, gagnée, de discrimination pour transidentité au Tribunal des droits de la personne
    en 1998. Le second, en ayant contribué à monter et à donner les premières formations
    professionnelles sur la diversité sexuelle et de genre, au début des années 1990. Cela a aussi été une expérience marquante.

    Pourquoi l’engagement communautaire reste-t-il important aujourd’hui?
    Michel Dorais : Avec la montée des droites réactionnaires, dont les discours envahissent les médias et les partis politiques, sans compter le mauvais exemple de notre voisin du Sud, s’engager activement pour les droits et libertés LGBTQ+ est plus important que jamais.

    Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Michel Dorais : On prend trop les droits fondamentaux pour acquis. Comme on l’a vu aux
    États-Unis, on peut perdre soudainement ce qui a été gagné sur plusieurs décennies.
    Les mouvements LGBTQI+ sont hélas aujourd’hui très fragmentés, alors que faire front commun serait essentiel.

    Quelles luttes te semblent les plus urgentes pour la communauté LGBTQ+ actuellement?
    Michel Dorais : Les droits des personnes trans et non binaires sont les plus attaqués, ce pourquoi nous devons leur être solidaires. L’éducation à la sexualité est aussi remise en question par certains partis politiques afin d’en exclure les réalités LGBTQ+, comme aux États-Unis.

    Qu’est-ce qui te donne espoir quand tu regardes les nouvelles générations queers?
    Michel Dorais : Leur inventivité me ravit, notamment en ce qui concerne les mots et les concepts : la diversité est nommée avec plus de précision que jamais! Mais les défis que les jeunes rencontrent sont énormes : les attaques anti-LGBTQ+ pleuvent, notamment sur les réseaux sociaux.

    À quoi ressemble ton engagement au quotidien, concrètement?
    Michel Dorais : Depuis ma retraite, je publie beaucoup sur Facebook. Je suis aussi en train d’écrire pas moins de quatre ouvrages qui porteront sur la diversité sexuelle et de genre. Je donne encore des formations. Il faut travailler fort, les homophobes et les transphobes ne prenant jamais de vacances.

    Qu’est-ce que la communauté t’a apporté personnellement?
    Michel Dorais : J’en ai récolté des amitiés sincères et durables, même si l’épidémie du VIH m’a fait perdre beaucoup d’ami·e·s (et de militant·e·s) qui auraient aujourd’hui mon âge. J’essaie d’être digne de leur héritage.

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
    Michel Dorais : Si on ne se bat pas aujourd’hui pour préserver des acquis, je crains qu’ils
    disparaissent, ce qui arrive aux États-Unis, qui furent longtemps notre modèle. Les mouvements anti-LGBTQ+ étant bien organisés et financés, y faire contrepoids est un immense défi.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Directeur général chez Interligne

    Pascal Vaillancourt

    Tu as déjà été enseignant, entrepreneur et gestionnaire à la Défense. Sens-tu que ton travail chez Interligne te nourrit différemment ?
    Pascal Vaillancourt : Depuis longtemps, j’ai besoin de savoir que ma job sert au bien commun. Dans mon emploi au sein des Forces canadiennes, je travaillais dans le programme des cadets du Canada : un des objectifs était le développement de la citoyenneté et du leadership chez les jeunes, pour faire des citoyen·ne·s plus engagé·e·s qui comprennent leur environnement social. Il y avait déjà beaucoup de sens. En enseignement, je transmettais des connaissances et je préparais les ados à leur future vie d’adulte.

    En 2015, je suis arrivé à Gai Écoute (NDLR : qui est ensuite devenu Interligne) parce qu’il y avait une limite au sens que je trouvais dans mes précédents emplois, souvent liée à la structure. Dans le milieu communautaire, j’ai gagné plus d’agilité. C’est un milieu où on peut faire une différence, même si on a moins de ressources. Gai Écoute, c’est un organisme que j’ai utilisé quand j’étais ado. Je savais comment ça pouvait faire une différence. Ça me nourrissait de savoir que je venais soutenir ces communautés-là.

    Si Interligne avait un financement stable et à la hauteur de ses besoins, que pourriez-vous faire de plus pour soutenir nos communautés?
    Pascal Vaillancourt : On stabiliserait notre service de nuit, qui est toujours fragile, car il est financé à « projet » pour le moment. On augmenterait le nombre de personnes intervenantes pour toucher plus de gens et avoir plus d’impact. On serait plus proactifs et proactives dans les campagnes de sensibilisation dans les milieux scolaires et de travail : on le fait avec des ressources limitées pour le moment. Je rêve aussi qu’Interligne devienne une ressource d’hébergement ou de crise pour les personnes qui vivent des situations difficiles : il y en a peu pour les personnes LGBTQ+. En résumé, on déploierait encore plus l’expertise développée depuis 46 ans.

    Y a-t-il un·e leader communautaire qui t’inspire?
    Pascal Vaillancourt : J’ai de l’admiration pour des gens qui ont fait l’histoire, dont la
    militante trans Marsha P. Johnson et des personnalités politiques très fortes comme 
    Christiane Taubira, dont j’admire l’intelligence, la bienveillance, l’éloquence et l’authenticité.
    En général, j’admire plusieurs personnes de notre écosystème, comme Mona Greenbaum et Marie Houzeau, qui ont donné des décennies à nos communautés. Elles ont fait avancer les choses au Québec à leur façon. Ce sont surtout des femmes, cis et trans, que j’admire. Il y a quelque chose dans leur leadership qui me rejoint davantage.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directrice générale d’Aide aux trans du Québec

    Victoria Legault

    Tu travailles dans une organisation en soutien aux personnes trans. Tu es toi-même trans. Le contexte social est très difficile pour ta communauté. Comment gardes-tu l’équilibre entre ton travail et le besoin de prendre soin de toi ?
    Victoria Legault : C’est un réel défi de garder l’équilibre puisque mon travail est centré autour d’enjeux qui me rejoignent de façon personnelle. Je suis profondément investie dans mon travail et passionnée par ce que je fais. Depuis trois ans à la direction d’ATQ, mon travail m’a obligée, par moments, à reporter des plans personnels et à faire des sacrifices, mais j’essaie de ne pas être trop dure envers moi-même quand je me retrouve dans ces situations.

    Lorsque je travaille davantage durant une semaine, si on est pris dans une crise médiatique qui touche des enjeux trans, j’essaie de prendre ça plus relax la semaine suivante et d’adoucir mon rythme de vie.
    Cela dit, les gens voient surtout mon travail médiatique, alors que mon boulot, à la base, est de gérer une organisation. Je fais beaucoup de travail dans l’ombre. Donc, quand je participe à des événements communautaires, des colloques et des 5 à 7, c’est un plaisir et ça me permet de garder le cap.

    Comment garder espoir que les droits des personnes trans peuvent progresser, malgré les reculs?
    Victoria Legault : Je puise une certaine force dans notre histoire collective. Je suis très
    inspirée par le fait que ce n’est pas la première fois qu’on fait face à ce genre d’enjeux et à cette violence. Malgré les divergences de points de vue, on a toujours été capables de se solidariser et de passer au travers.

    J’ai espoir que cette période plus difficile ne soit que passagère. Je pense que tout va s’équilibrer avec le temps. D’ici quelques années, on va retrouver une période davantage favorable aux personnes trans. C’est ce qui me pousse à continuer.

    Y a-t-il une personne trans militante qui t’inspire ?
    Victoria Legault : La fondatrice d’Aide aux trans du Québec, Marie-Marcelle Godbout, que je n’ai jamais eu la chance de connaître avant qu’elle quitte ce monde. Les gens m’en parlent beaucoup. J’ai appris plein de choses sur son histoire. J’ai une grande admiration pour le fait qu’elle a été une pionnière au Québec pour la reconnaissance et la visibilité des personnes trans, afin qu’on ait accès à des services spécialisés.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Directrice générale de la SDC du Village

    Gabrielle Rondy

    Gabrielle Rondy s’engage au quotidien, par son travail, pour la vitalité commerciale, culturelle et humaine du Village de Montréal, un quartier emblématique pour les communautés 2SLGBTQIA+. Son engagement passe par l’action concrète, la mise en valeur du territoire, la défense de ses commerçant·e·s et la conviction profonde que le Village doit demeurer un lieu vivant, accueillant et fier.

    Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+?
    Gabrielle Rondy : Ce qui m’a donné envie de m’engager dans la communauté 2SLGBTQIA+, c’est d’abord le fait d’avoir compris que le Village n’est pas un quartier comme les autres.
    C’est un lieu de mémoire, de liberté, de résistance, de fête aussi, mais surtout un endroit où des générations de personnes ont cherché, et trouvé, une forme de refuge, d’affirmation et
    d’appartenance. Quand on travaille dans un endroit comme celui-là, on sent rapidement qu’on a une responsabilité.

    Te considères-tu comme militant.e, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour la communauté?
    Gabrielle Rondy : Je ne sais pas si je me définirais spontanément comme une militante. Je me vois surtout comme une femme d’action, profondément engagée. Pour moi, l’engagement ne passe pas uniquement par les grands slogans. Il passe aussi par le fait de protéger un quartier, de le rendre plus vivant, plus accueillant, plus fort. Et cet engagement-là passe d’abord par les membres de la SDC : des commerçant·e·s, restaurateur·trice·s, entrepreneur·e·s et artisan·e·s courageux·ses, résilient·e·s, passionné·e·s, qui choisissent chaque jour de faire vivre le Village.

    Selon toi, pourquoi l’engagement communautaire reste-t-il important aujourd’hui?
    Gabrielle Rondy : Ce sont les membres de la SDC, bien souvent, qui me rappellent pourquoi il faut continuer. Malgré les défis, malgré la pression, malgré les périodes plus dures, iels sont là et ouvrent leurs portes, accueillent, créent, emploient, embellissent, tiennent le fort.
    Les entrepreneur·e·s contribuent à faire du Village un milieu de vie, un pôle économique, mais aussi un espace profondément humain.

    Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Gabrielle Rondy : Parce que oui, l’engagement communautaire demeure essentiel. On a parfois l’impression que certaines luttes sont derrière nous, mais la réalité nous rappelle souvent le contraire. Les personnes 2SLGBTQIA+ continuent de faire face à de la violence, à des préjugés et à de l’invisibilisation. Et même quand les droits avancent, il faut continuer à créer des milieux où les gens se sentent réellement en sécurité, vus et respectés.

    Le militantisme queer a changé. Il est plus large, plus nuancé, plus intersectionnel qu’avant.
    Il porte davantage de voix et de réalités. Mais il garde la même colonne vertébrale : le refus de l’effacement et la volonté de vivre pleinement.

    À quoi ressemble ton engagement au quotidien, concrètement? Et qu’est-ce que la communauté t’a apporté personnellement?
    Gabrielle Rondy : Au quotidien, mon engagement se traduit par des projets, des partenariats, des prises de parole, des représentations et des batailles parfois invisibles. Et ce que la communauté m’a apporté, personnellement, c’est immense : de la force, du courage, de la lucidité et de la tendresse. Elle me rappelle chaque jour qu’on peut transformer un quartier, mais aussi le regard qu’on porte sur lui.

    André C. Passiour [email protected]


    Cofondatrice de Fierté au travail Canada et du Fonds de la Purge LGBT

    Martine Roy

    Lequel de tes engagements LGBTQ+ te rend la plus fière?
    Martine Roy : En 1994, j’ai fondé le Bad Girls Club Montréal pour amasser des fonds pour nos ami·e·s qui étaient en train de mourir du sida. Par la suite, j’ai créé le regroupement d’employé·e·s LGBT chez IBM à Montréal en 2005.

    Puis, j’ai participé à la fondation de Fierté au travail Canada, qui perdure depuis 15 ans. Ça aide plus de 200 compagnies à soutenir les regroupements d’employé·e·s 2ELGBTQI+ et à s’impliquer dans la communauté en aidant GRIS Montréal, Interligne, la Fondation Émergence et plusieurs autres. On est allé chercher des compagnies qui n’étaient pas très inclusives et qui le sont devenues.

    Je suis également fière d’avoir fondé le Fonds de la Purge LGBT, qui a obtenu le plus gros recours collectif gagné pour la communauté, avec 145 millions. On organise une exposition avec le Musée des droits humains qui s’en vient à Montréal en octobre 2027.

    Y a-t-il un prix à payer pour faire changer les choses ?
    Martine Roy : Dans les années 1990, quand j’amassais des fonds pour aider mes ami·e·s qui avaient le VIH, je ne me posais pas de questions. C’était comme un film d’horreur. On n’avait rien pour arrêter ça. Ça a tout pris pour qu’on trouve une thérapie. Mes implications avec la Fondation Émergence, Fierté au travail Canada et la Purge LGBT demandent des voyages et des présences constantes. Le prix à payer est une question de temps qu’on ne donne pas à nos familles. Il a fallu se battre pour obtenir nos droits et faire beaucoup de lobbying auprès des politicien·ne·s et des organisations. Ça a été très dur pour ma famille. J’ai deux enfants de 8 et 10 ans. En m’impliquant autant, j’ai été moins présente. C’est un prix très difficile à payer. Ce n’est pas toujours facile de dire non à certaines choses, alors que la demande est grande. Je dois apprendre à viser l’équilibre entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle.

    Que dirais-tu pour encourager les jeunes générations à s’engager?
    Martine Roy : Ça ne va pas si mal que ça, si on regarde tout ce qu’on a gagné : le droit de se marier, d’avoir des enfants, de procréer, etc. Cela dit, il faut que les jeunes restent au front pour maintenir nos droits. Il y a encore des tempêtes et des vents de la droite qui soufflent fort. La Charte des droits et libertés est là pour nous protéger et on doit s’en servir. J’ai démontré que ça vaut la peine d’utiliser la justice pour défendre nos droits, qui sont si importants.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Militant multi-causes : jeunesse + international

    Bruno Laprade

    Te considères-tu comme militant ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    Bruno Laprade : En arrivant à Montréal pour mes études, je suis allé à Jeunesse Lambda pour élargir mon cercle social. Quand l’organisme a dû être relocalisé parce que l’immeuble était en mauvais état, je ne voulais pas perdre ce lieu essentiel pour moi. C’est là que je dirais que mon engagement a réellement commencé.

    Quel moment de ton parcours t’a le plus marqué?
    Bruno Laprade : En 2009, mon implication dans l’organisation de la Radical Queer Semaine (aujourd’hui Brûlances) a été déterminante. Cette semaine de rencontres, de conférences, de fêtes et de performances artistiques a profondément contribué à ma politisation et à ma compréhension des enjeux sociaux. J’ai aussi eu la chance d’être accompagné par différents mentors lors des travaux entourant le premier plan d’action de lutte contre l’homophobie.

    Le militantisme queer d’aujourd’hui est-il différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Bruno Laprade : Pas fondamentalement. Chaque génération a l’impression de porter de nouveaux discours — moi le premier. Ce qui a changé, c’est le contexte : la montée rapide du fascisme et des attaques anti-genre. À l’international comme au Québec, des politiciens anti-LGBTQ instrumentalisent nos réalités pour créer des paniques morales. Il y a 20 ans, quand je disais me faire attaquer dans la rue à cause de mes cheveux roses, on me répondait que Montréal était une ville tolérante. Aujourd’hui, ces violences sont davantage reconnues et relayées dans les médias.

    Qu’est-ce qui te donne espoir chez les nouvelles générations queer?
    Bruno Laprade : On me disait récemment que les avancées et les reculs sociaux sont
    cycliques. Nous traversons peut-être une période plus sombre, mais nous pouvons nous inspirer des luttes passées. Ce qui me donne espoir, c’est que la nouvelle génération continue de s’organiser, de créer et de bâtir des alliances larges face aux mouvements d’extrême droite qui affectent la qualité de vie de toustes.

    À quoi ressemble ton engagement aujourd’hui?
    Bruno Laprade : Ces dernières années, j’ai organisé trois conférences internationales sur les droits LGBTQ. Je continue aussi d’animer des marches exploratoires du Village, que je propose depuis plus de 20 ans. Actuellement, je siège sur les comités d’organisation de deux concours communautaires, je coorganise une soirée de shibari et j’ai rejoint le conseil d’administration des drags patronnesses. Je travaille également sur un projet d’archivage de l’affichage urbain dans le Village et je m’intéresse aux enjeux législatifs liés aux backrooms.

    Pourquoi faut-il encore s’engager aujourd’hui?
    Bruno Laprade : Parce qu’on n’a pas le choix. S’engager, c’est créer du lien, apprivoiser le monde et le rendre habitable. Et surtout, c’est à la portée de toustes.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Directeur général d’ENSEMBLE pour le respect de la diversité

    Rafaël Provost

    Te considères-tu comme militant, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    Rafaël Provost : Je me considère comme quelqu’un qui passe à l’action avec cœur et
    détermination. Le mot militant peut parfois sembler lourd de sens et éloigné, mais au fond, chaque geste posé avec intention pour faire avancer le respect et la dignité est une forme de militantisme, qu’on le nomme ainsi ou non. Walk the talk, comme on dit.

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué?
    Rafaël Provost : Lorsque j’ai compris, à 27 ans, que mon propre vécu, mes vulnérabilités, mes blessures pouvaient devenir des outils pour aider d’autres personnes à se sentir moins seules. Pendant longtemps, j’ai cru que ces parts de moi étaient des freins. Aujourd’hui, je vois qu’elles sont devenues des leviers. Transformer des chapitres difficiles en résilience, en impact collectif pour aider la société, ça change une trajectoire. La mienne, et parfois celles des autres.

    Le militantisme queer d’aujourd’hui est-il différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Rafaël Provost : Le militantisme queer a évolué. Il y a quelques années, même le mot se faisait rare, et les personnes qui l’incarnaient publiquement encore plus.

    Aujourd’hui, on poursuit ce combat, comme une course à relais, et c’est à notre tour de foncer, parfois différemment, autrement, mais toujours pour la même raison : se faire respecter en étant soi-même, partout, tout le temps. La ligne d’arrivée est encore loin, mais j’ai espoir en notre énergie collective pour y arriver. C’est valide d’être différent!

    Qu’est-ce qui te donne espoir quand tu regardes les nouvelles générations queer?
    Rafaël Provost : Ce qui me donne espoir, c’est leur lucidité, leur indignation et leur courage. Elles nomment les choses, refusent les cadres trop étroits et osent être pleinement elles-mêmes, même quand c’est inconfortable.

    Elles ne demandent pas simplement une place, elles redéfinissent l’espace. Comme d’autres avant elles, elles refusent l’intolérable, mais avec leurs mots, leurs codes, leur force. Ce n’est
    pas une compétition, c’est une continuité nécessaire, un travail d’équipe entre générations
    imparfaites qui nous pousse, collectivement, à faire mieux.

    À quoi ressemble ton engagement au quotidien, concrètement?
    Rafaël Provost : Mon engagement au quotidien, c’est d’ouvrir des conversations avec bienveillance et considération, de démocratiser le mot respect. Dans les écoles, dans les médias, dans les organisations, dans les maisons. C’est aussi de soutenir une équipe, de porter la vision d’un organisme qui, depuis 30 ans, lutte contre l’intimidation en promouvant le respect. De rappeler que derrière chaque statistique, il y a des visages, des histoires, des réalités. Et de répéter sans me tanner, à chaque occasion, que le dialogue, le vrai, reste la clé d’un meilleur vivre-ensemble.

    Qu’est-ce que la communauté t’a apporté personnellement?
    Rafaël Provost : Les communautés m’ont apporté un sentiment d’appartenance. Elles me challengent, me font grandir, me font sourire, mais m’apportent surtout une force par l’inspiration. Elles me rappellent que je ne suis pas seul, que nos luttes sont liées et que nos voix, ensemble, peuvent réellement faire bouger les choses. Ce n’est pas toujours simple, mais pas impossible.

    En une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, selon toi?
    Rafaël Provost : Avons-nous vraiment trouvé notre définition commune du respect? Tant que la réponse ne sera pas claire, il faut continuer de s’engager, à notre façon.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


    Président de la Chambre de commerce LGBTQ+

    Thierry Arnaud

    Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+?
    Thierry Arnaud : Mon engagement s’est construit naturellement au fil de mon parcours et de mes rencontres. En arrivant à Montréal en 2004, j’ai découvert une communauté dynamique et vibrante, mais confrontée à des enjeux importants de visibilité, de reconnaissance et d’inclusion. Mon expérience entrepreneuriale, notamment à travers des plateformes destinées à notre communauté, comme GAY411 et BEAR411, mais aussi avec PRIAPE, m’a rapidement fait comprendre l’importance de créer des espaces qui nous ressemblent et qui répondent à nos réalités. J’ai ressenti le besoin de m’impliquer davantage, au-delà de l’aspect économique, pour contribuer à une meilleure représentation dans les instances décisionnelles. Mon passage au sein de différentes organisations m’a appris que les avancées durables reposent sur la collaboration, le respect des missions de chacun et une gouvernance rigoureuse. Ce qui me motive profondément, c’est de participer à la construction d’une société plus inclusive, où les personnes 2ELGBTQ+ sont pleinement visibles, entendues et reconnues.

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué?
    Thierry Arnaud : Un moment particulièrement marquant de mon parcours a été celui des excuses officielles du gouvernement canadien en 2017. Présent à la Chambre des communes, j’ai été bouleversé par l’émotion collective et par la reconnaissance des injustices passées, notamment celles subies par les fonctionnaires et les militaires 2ELGBTQ+ lors de la purge. Même si ces événements ont eu lieu avant mon arrivée, j’ai ressenti une profonde solidarité, preuve que la souffrance liée aux discriminations dépasse le temps et les frontières.

    Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    Thierry Arnaud : Pour moi, l’engagement est aussi un moteur de développement personnel. Il me permet de mieux comprendre le monde dans lequel je vis, mais aussi de mieux me comprendre, avec la conviction que je peux contribuer à le transformer. Je crois également que les groupes communautaires jouent un rôle essentiel dans l’évolution de la société, et qu’un monde meilleur passe par la volonté individuelle de s’améliorer.

    Quelles luttes te semblent les plus urgentes pour la communauté LGBTQ+ actuellement?
    Thierry Arnaud : Chaque génération militante apporte sa propre couleur, mais toutes partagent une sensibilité commune face à l’injustice et un désir d’y répondre. Malgré les avancées, les luttes fondamentales demeurent les mêmes : le droit d’exister, de s’exprimer et d’être pleinement reconnu. J’ai moi-même vécu des rejets et des violences à différentes périodes de ma vie, ce qui rappelle que, même si les droits progressent, la sécurité et l’acceptation ne sont pas acquises. Aujourd’hui, je considère que la défense des droits des personnes trans et non binaires est un enjeu central. Ces luttes touchent à la dignité.

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
    Thierry Arnaud : S’engager, c’est contribuer à rendre le monde meilleur en commençant par soi-même.

    André C. Passiour [email protected]


    Humoriste et animatrice

    Tranna Wintour

    Est-ce possible d’être une humoriste drôle et d’avoir un propos engagé?
    Tranna Wintour : Oui et, d’une certaine façon, c’est nécessaire. Les artistes ont la
    responsabilité d’utiliser leurs plateformes pour faire un travail social. L’art est politique par nature. Le rôle de l’humoriste en société est de refléter la réalité du monde et d’aider les gens à comprendre ce qui se passe. L’humour est un outil incroyable pour ça.

    Quand on est capable de faire rire, on crée une ouverture. Pendant une soirée où les gens s’amusent, on peut passer beaucoup plus de messages et d’informations qu’on pourrait le faire dans la vie de tous les jours. Lorsqu’on se présente avec un agenda très militant, très souvent le message ne passe pas, même si, logiquement, il devrait; la plupart des gens ne fonctionnent pas avec la logique. En humour, c’est comme si le message passait inaperçu, derrière une blague et l’expérience d’être diverti.

    À l’extérieur de ton travail d’humoriste, quelles sont les formes de ton engagement?
    Tranna Wintour : J’essaie de faire des choix alignés avec mes valeurs. C’est difficile par moment, car je suis une artiste indépendante et je dois subvenir à mes besoins financièrement. Même si c’est difficile de dire non à l’argent quand une opportunité ne s’aligne pas avec mes convictions, j’essaie de le faire, de me comporter avec dignité et authenticité.

    Aussi, j’essaie d’avoir des conversations difficiles dans mes propres cercles. Trop souvent, on pense que nos idées peuvent être véhiculées sur les réseaux sociaux, mais très peu de personnes sont vraiment à l’écoute en ligne. C’est important, dans notre vie de tous les jours, d’aborder des sujets complexes avec nos proches. Par exemple, durant les élections, j’essaie de partager l’information, d’encourager les gens à voter et de faire entendre leur voix. J’essaie de participer à des manifestations quand je suis en mesure de le faire.

    J’essaie de prêcher par l’exemple, sans dire aux gens quoi faire.

    Y a-t-il une personne militante qui t’inspire?
    Tranna Wintour : J’admire énormément Céleste Trianon. C’est quelqu’un d’une grande intelligence. Elle lutte pour les droits trans et elle tient les gens au courant de la politique et des lois qui peuvent menacer la communauté trans.

    Elle est capable d’organiser les gens, de vulgariser des sujets très complexes pour la communauté, de manière à ce que tout le monde comprenne bien, en anglais et en français. Elle travaille extrêmement fort. C’est un roc pour la communauté. Je ne peux pas imaginer naviguer les temps difficiles qu’on affronte sans elle.

    SAMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Députée de Québec solidaire

    Manon Massée

    Crois-tu avoir influencé la société davantage durant ton parcours politique ou communautaire?
    Manon Massée : Les deux moyens ont influencé la société de façon très différente.
    Mon parcours communautaire m’a permis d’être proche des gens, de marcher à leurs côtés pour défendre les droits des femmes et les droits LGBTQ+, leur permettre de s’organiser et de défendre leurs droits auprès des gouvernements.

    Mon passage en politique parlementaire a influencé de façon plus globale la société. Je devenais le porte-voix de ces personnes au parlement. J’ai eu une influence sur les conditions de vie et les lois concernant les personnes LGBTQIA2S+, les femmes et l’environnement. Il faut retenir de ça que l’impact au micro d’une personne élue est beaucoup plus large que lorsqu’elle travaille un·e par un·e avec les gens du communautaire.

    La suite de ta vie après la politique n’est pas encore décidée.

    Néanmoins, est-ce important pour toi de poursuivre ton engagement social?
    Manon Massée : Si j’ai fait de la politique partisane, c’est pour continuer mon projet de
    société comme militante. Je voulais changer le monde. Malheureusement, le projet de société que je porte – égalitaire, respectueux de l’environnement et des Premières Nations, l’indépendance du Québec – je ne l’ai pas fait avancer comme je l’aurais voulu.

    C’est impossible de voir ma vie après mon passage au parlement du Québec autrement que dans la réalisation de ce projet. Je ne suis pas capable de vivre avec l’injustice, les violences, la haine promue envers les personnes immigrantes et les personnes LGBTQ+, la banalisation du discours misogyne. D’une façon ou d’une autre, je vais continuer à porter ce projet.

    Est-ce que tu conseillerais aux personnes du communautaire de tenter leur chance en politique?
    Manon Massée : Le parlementarisme est un véhicule qui nous permet de réaliser des projets : c’est très bien compris et utilisé par la droite économique ou sociale, qui fait adopter des lois et des règlements qui perpétuent les inégalités sociales et les injustices. Ceci étant dit, est-ce que ça prend plus de monde qui ont une expérience du communautaire en politique parlementaire? Bien sûr! Chaque personne députée amène une compréhension du monde et une façon différente d’aborder les problèmes sociaux. Généralement, quand tu as été impliqué·e dans le mieux-être de ta communauté, tu vises, en tant que député·e, le mieux-être de ta société. J’espère qu’il y aura de plus en plus de personnes en politique qui prônent la justice sociale, l’égalité des genres et l’environnement. Tout ça est interrelié. Bienvenue aux gens du communautaire, mais attelez-vous, parce que le parlementarisme, c’est rough!

    AMUEL LAROCHELLe [email protected]


    Militant syndicaliste et engagé pour la communauté

    André Patry

    Peux-tu nous parler de ton parcours et de ton engagement au sein des communautés LGBTQ2+?
    André Patry : Depuis plus de 30 ans, je milite pour que chacun·e puisse vivre pleinement et avec dignité. Mon parcours comprend la création et la participation à des comités pionniers : membre fondateur du Comité gai et lesbien de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal en 1996, membre fondateur du comité gais et lesbiennes de la CSQ en 1997, porte-parole du Forum intersyndical des gais et lesbiennes du Québec de 1997 à 2004, membre du comité des Alliées et alliés pour la diversité sexuelle et de genre de la FAE (Fédération autonome de l’enseignement), et aujourd’hui membre fondateur et responsable politique du comité des Alliées et alliés pour la diversité sexuelle et de genre de l’APRFAE (Association des personnes retraitées de la FAE).

    Te considères-tu comme militant, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
    André Patry : Je me considère avant tout comme quelqu’un qui agit pour sa communauté.

    Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué?
    André Patry : Le moment qui m’a le plus marqué reste ma présence à l’Assemblée nationale lors de l’adoption de la loi sur l’union civile. Sentir que notre action collective pouvait transformer l’avenir des personnes LGBTQ2+ a été une immense fierté et une motivation durable.

    Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
    André Patry : Le militantisme queer aujourd’hui est différent : les jeunes générations apportent de nouvelles idées, une énergie incroyable et des questions qui nous bousculent, mais la mission reste la même : défendre l’égalité, la visibilité et la dignité de chacun·e.

    À quoi ressemble ton engagement au quotidien, concrètement?
    André Patry : Mon engagement quotidien se traduit par des rencontres intergénérationnelles, du mentorat, la création d’espaces d’échanges et le partage de mon expérience.

    Qu’est-ce que la communauté t’a apporté personnellement?
    André Patry : La communauté m’a offert appartenance, force et humanité, et elle continue de m’inspirer à rester actif et solidaire.

    Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
    André Patry : « Parce que chaque geste compte, chaque parole a son poids, et chaque action peut changer l’avenir de notre communauté. »

    Denis-Daniel Boullé [email protected]


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