Dans les discussions autour des luttes LGBTQ+, les notions d’engagement communautaire et de militantisme sont souvent utilisées comme si elles étaient interchangeables. Pourtant, elles renvoient à des formes d’action différentes, même si elles se recoupent et se nourrissent l’une l’autre. Toutes deux participent à l’avancement des droits et au bien-être des communautés, mais elles n’interviennent pas toujours au même niveau ni de la même manière.
L’engagement communautaire se situe d’abord sur le terrain. Il s’incarne dans l’implication concrète de personnes qui cherchent à répondre aux besoins immédiats d’une communauté. Cela peut prendre la forme de bénévolat, de travail dans des organismes, de soutien aux personnes vulnérables ou encore de la création d’espaces sécuritaires et inclusifs. Dans les milieux LGBTQ+, cet engagement se manifeste par exemple dans l’accompagnement des jeunes qui questionnent leur identité, l’organisation de groupes de soutien, les initiatives de prévention en santé sexuelle ou encore les activités sociales et culturelles qui permettent de briser l’isolement. L’objectif est avant tout d’améliorer la qualité de vie des personnes, ici et maintenant, en renforçant les liens de solidarité et en offrant des ressources concrètes.
Le militantisme, pour sa part, s’inscrit davantage dans une démarche politique et revendicatrice. Il vise à transformer les structures sociales, les lois ou les institutions qui produisent des inégalités. Les militant·e·s cherchent à faire évoluer les mentalités et à obtenir des changements durables, que ce soit par la mobilisation publique, la pression politique ou la prise de parole dans l’espace médiatique. Dans l’histoire des luttes LGBTQ+, le militantisme a joué un rôle déterminant, qu’il s’agisse des mobilisations contre la criminalisation de l’homosexualité, des combats pour la reconnaissance des couples de même sexe ou, plus récemment, des luttes pour les droits des personnes trans et non binaires.
La différence entre les deux tient donc principalement à leur objectif et à leur niveau d’action. L’engagement communautaire vise d’abord à soutenir les individus et à répondre à des besoins immédiats, tandis que le militantisme cherche à modifier les règles du jeu en s’attaquant aux causes structurelles des discriminations. Le premier agit souvent de façon plus discrète et continue; le second s’exprime plus volontiers dans l’espace public, parfois dans la confrontation avec les institutions ou les pouvoirs en place.
Dans la réalité, cependant, la frontière entre les deux est rarement étanche. De nombreux organismes communautaires jouent aussi un rôle militant lorsqu’ils défendent les droits de leurs membres ou interpellent les gouvernements sur certaines politiques. À l’inverse, plusieurs militant·e·s sont aussi impliqué·e·s dans des formes d’entraide et d’accompagnement au quotidien.
Dans les communautés LGBTQ+, ces deux dimensions ont souvent avancé de pair : les mobilisations politiques ont permis d’obtenir des droits, tandis que le travail communautaire a soutenu les personnes dans leur vie de tous les jours. Aujourd’hui, certains observateurs estiment même que le militantisme se manifeste de plus en plus à travers l’engagement communautaire. Face à des enjeux complexes — santé mentale, itinérance, accès aux soins, inclusion des personnes trans ou racisées — l’action militante ne passe plus seulement par la rue ou les grandes mobilisations, mais aussi par un travail patient et quotidien auprès des communautés. Autrement dit, prendre soin des personnes peut aussi devenir une manière de transformer la société.
C’est précisément l’une des réflexions que souhaite ouvrir le numéro 500 de Fugues. Atteindre cinq cents éditions représente en soi un jalon exceptionnel, non seulement pour un média LGBTQ+, mais aussi dans le paysage médiatique québécois, où peu de publications — spécialisées ou non — peuvent revendiquer une telle longévité. Depuis ses débuts, Fugues a accompagné — et régulièrement documenté — les transformations du mouvement LGBTQ+, Dans ce numéro spécial, la question de l’engagement communautaire et du militantisme constitue donc l’un des fils conducteurs du dossier.
Quelles tensions traversent aujourd’hui les communautés? Et surtout, comment imaginer les formes d’engagement qui permettront de répondre aux défis actuels et à ceux qui se profilent? Au fond, engagement communautaire et militantisme ne s’opposent pas : ils constituent plutôt deux dimensions complémentaires d’une même volonté de justice et de solidarité. L’un agit au cœur des communautés, l’autre cherche à changer les structures qui les façonnent. Ensemble, ils ont contribué à faire avancer les droits LGBTQ+ et continuent de nourrir les luttes à venir — des luttes que Fugues, depuis maintenant 500 numéros, s’emploie à raconter, à questionner et à faire vivre dans l’espace public. Souhaitons-lui encore quelques autres centaines d’éditions…

