En 1931, Anna Freud, fille de Sigmund, partage à Vienne un quotidien paisible avec sa compagne, Dorothy Tiffany Burlingham, entre leurs travaux en psychanalyse et l’éducation des enfants de la seconde. Près d’un siècle plus tard, en 2025, la cinéaste Joyce Wilson emménage dans l’appartement situéjuste en face, avec Nina, une enfant dont la présence lui pèse de plus en plus. Alors que rien ne devrait les rapprocher, la frontière entre les deux époques devient de plus en plus poreuse.
En effet, Joyce commence à entendre, puis à apercevoir Anna et Dorothy, avant de parvenir à s’immiscer dans leur réalité. Elle espère ainsi y trouver des réponses sur sa propre relation conflictuelle avec Nina : après tout, qui mieux que ces deux brillantes psychanalystes pourraient l’aider à y voir plus clair?
Le roman met en place un dispositif inhabituel de poupées russes où histoire et fiction s’emboîtent les unes dans les autres. C’est ainsi que la réalité historique d’Anna et Dorothy s’entrelace continuellement avec le parcours fictif de Joyce, qui cherche ses propres réponses. Au-delà de ce dispositif, Joyce et le lecteur bénéficient également d’un recul historique qui donne au récit une dimension tragique.
Une certaine amertume se dégage en effet de la petite vie paisible de ce couple de femmes, qui profite avec insouciance du climat progressiste d’une ville portée par une grande effervescence sociale et intellectuelle, sans se douter que la menace du fascisme et de la Seconde Guerre mondiale se profile déjà à l’horizon. Le Vienne de 1931 devient ainsi comme une brève parenthèse de liberté sous un ciel qui s’assombrit. La douceur domestique et amoureuse est ainsi constamment traversée, pour nous lecteurs, par la connaissance de ce qui approche inéluctablement.
Touffu, le roman nous rappelle la fragilité de ce que l’on vit : derrière le monde cultivé, progressiste et relativement libre, il est parfois difficile de percevoir la violence qui sommeille en son sein.
Anna Darling / Catherine Mavrikakis. Montréal : Héliotrope, 2026. 193 p.