Jeudi, 30 avril 2026
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    Jouer la carte de la division dans nos communautés

    Paris, le 28 juin dernier. Nous croisons la Marche des fiertés dans les rues du Marais. L’ambiance est bonne enfant, la foule nombreuse. Pas de chars allégoriques, pas de bannières de grandes entreprises. Mais ce n’est pas grave, l’important c’est de marquer la journée. En fond de scène, les graves atteintes, ici et ailleurs, contre les personnes LGBTQ2S+, une volonté de rappeler, par ce défilé, que c’est un mouvement international.

    Les personnes sur les trottoirs affichent des sourires bienveillants, que ce soient des Parisien.ne.s ou des touristes qui ne se privent pas de photographier les marcheurs et les marcheuses. On pourrait presque croire, tant l’ambiance est joyeuse et sympathique, que tout est acquis, qu’on ne devrait plus s’inquiéter. De nombreux commerces arborent le drapeau arc-en-ciel. Il est vrai que l’on est dans le Marais, le quartier le plus gai de la capitale. Celles et ceux qui ont organisé cette Marche ont, au même titre que les participant.e.s, un seul mot d’ordre : se mobiliser contre la montée de l’intolérance, de l’homophobie et de la transphobie, portée par la résurgence de partis d’extrême droite, conservateurs et réactionnaires partout à travers le monde.

    On parle de la Hongrie, dont la Marche des fiertés interdite a attiré plus de 200 000 personnes, on parle de celle de la Bulgarie, des retours en arrière pour les personnes trans en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Et dans une tribune — que l’on pourrait qualifier de manifeste — publiée dans les médias, le collectif derrière la Marche des fiertés ne prend pas de gants. Bien au contraire. Après avoir fait un survol de l’homophobie et de la transphobie à travers le monde et fustigé les partis réactionnaires, il conclut ainsi : « Nous devons lutter contre l’internationale réactionnaire qui sonne à nos portes et arracher de nouveaux droits. Queers de tous les pays, unissons-nous, sous nos drapeaux, nos couleurs et nos fiertés ! » Il paraît qu’en France, la politique est un sport national. Cette tribune en témoigne largement en situant le débat dans le registre de la résistance face à ce qui se passe, plutôt que d’adopter la stratégie des petits pas et d’espérer, en étant gentils et aimables, adoucir et convaincre nos adversaires d’être plus ouverts. Mais devant la montée de l’extrême droite dont le discours se fonde toujours sur l’exclusion de celles et ceux qui mettraient en péril l’identité nationale — la même vielle rengaine — il se peut que la stratégie de la séduction ne conduise qu’à un cul-de-sac.

    Si, en France, la Marche des fiertés suscite des discussions à l’intérieur des organismes communautaires, l’apparition d’un groupe de gais d’extrême droite, ouvertement xénophobes et voulant s’attaquer aux dérives LGBTQ et à la « cancel culture » (je cite) a fait taire les dissensions. D’autant que ce groupe, par provocation, avait décidé comme l’année dernière de s’inviter à la Marche. Participer à la Marche au nom de la liberté d’expression. Une provocation évidente.

    Baptisé Collectif Éros, avec à sa tête un certain Yohan Pawer, il veut rallier les « gais patriotes ». Proche du Rassemblement national, puis d’Éric Zemmour et de son parti Reconquête, Yohan Pawer fait la joie de toutes les radios poubelles, s’indignant de la présence de drags proches des enfants, ou encore affirmant qu’un homme ou une femme ne peuvent pas changer de genre. Sa rhétorique frôle l’indigence intellectuelle. Interrogé sur les personnes trans, Yan Pawer a expliqué que si nous avons en face de nous une pomme et une banane, demain, la pomme sera toujours une pomme, et la banane une banane. Il en va de même pour les hommes et pour les femmes.

    On ne sait si l’on doit rire ou pleurer. Le Collectif Eros a de grandes ambitions, puisque son fondateur espère sous peu ouvrir une cellule de son groupe au… Québec. Éric Duhaime sera peut-être intéressé ?
    Son collectif, composé d’une vingtaine de militant.e.s, a fait une brève apparition lors de la Marche des fiertés du 28 juin dernier, protégé par de nombreux policiers. Yann Pawer et ses ami.e.s se sont fait huer, bien évidemment.

    Mais Yohan Pawer et ses « followers » ne sont pas des épiphénomènes. Force est de constater que beaucoup de gais et de lesbiennes se tournent vers des groupes d’extrême droite qui, aujourd’hui, leur ouvrent grand les portes s’ils adhèrent à leur politique anti-immigration et anti-islamique, et… anti-trans. Sous la précédente législature en France, le Rassemblement national comptait au moins 24 députés gais, la plus grande représentation dans un parti, certains ouvertement sortis du placard, d’autres outés. Aux Pays-Bas et en Autriche, ce sont des gais qui se font fait élire à la tête de partis d’extrême droite, et la présidente de l’AfD en Allemagne est une lesbienne. Et bien des homosexuels et des lesbiennes ont voté Trump à la présidentielle américaine, à l’instar de la personnalité trans, Caythlin Jenner. La droite a compris qu’elle pouvait rallier certaines personnes des minorités sexuelles qui condamnent l’immigration, la montée de l’Islam en Europe, ou encore qui considèrent le transsexualisme comme une maladie dont on doit protéger les enfants. Ils et elles reprennent les mêmes arguments que les homophobes relativement à l’homosexualité, il n’y a pas encore si longtemps.

    On voit donc une forme d’instrumentalisation des LGBTQ à des fins principalement électoralistes. Ne considérons pas cette ouverture comme un gain, loin de là. La plupart de ces partis d’extrême droite se sont battus contre toutes les avancées juridiques pour les LGBTQ et quelques-uns ont, dans leur programme, le désir d’abolir ces avancées. Dans leur rang, certains de leurs membres n’hésitent pas à agresser des personnes gaies et trans quand ils le peuvent. Cette ouverture n’est qu’une façade qui ne doit pas rassurer, mais plutôt nous inquiéter. D’autant que s’ils font une petite place aux gais et aux lesbiennes, ces derniers et dernières doivent montrer patte blanche, faire profil bas sur leur orientation sexuelle et se désolidariser des autres personnes de minorités sexuelles et de genre, entre autres les personnes trans. Les nouveaux boucs émissaires.

    Qu’est-ce qui pousse des gais et des lesbiennes à se tourner vers des partis qui, il y a encore quelques années, auraient bien voulu les voir disparaître du paysage social ? Est-ce que, ayant acquis une certaine reconnaissance sociale, ils et elles se croient hors de danger ? Qu’est-ce qui les pousse aujourd’hui à condamner les personnes trans ? Qu’est-ce qui les motive à se précipiter dans les bras de leurs anciens ennemis et à adopter leur idéologie ? À jouer la carte de la division dans nos communautés ? Quelques réflexions qui ont traversé nos esprits en regardant la Marche à Paris. En quittant le quartier, nous tombons sur cette place qui se nomme aujourd’hui Place des émeutes de Stonewall. Une piqure de rappel, au cas où nous serions frappé.e.s d’amnésie. Une ligne de départ, en sachant que la ligne d’arrivée est encore là. Ne lâchons pas.

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