Captif d’un hiver qui semble éternel, le village de Saint-Nicolas-des-Marins laisse peu à peu sourdre les aspects les plus sombres de la nature humaine. Au cœur de cette atmosphère de fin du monde, deux hommes que tout devrait séparer luttent pour ne pas sombrer dans l’abîme : Nico, gardien du phare et fils de sorcière, et Élio Cabale, boucher.
Le roman d’Alex McCann plonge le lecteur dans un univers qui célèbre à la fois les contes d’autrefois et l’esprit du « Survenant » de Germaine Guèvremont. Le village, figé dans un hiver interminable, semble hors du temps et, à mesure que le froid s’installe, les habitants deviennent de plus en plus méfiants envers l’étranger, le fils de la défunte « sorcière », qu’ils tiennent éventuellement pour responsable de leurs malheurs.
Pourtant, à l’instar de sa mère, Nico apporte soutien et réconfort aussi bien aux villageois qu’aux marins, dont les corps restent captifs dans la glace d’une mer gelée, tandis que leurs suppliques se perdent dans la nuit : « Je frotte leurs joues, leurs fronts et j’embrasse leurs lèvres. […] Tous, qu’ils soient vivants ou presque morts, ont droit à une attention. Même celui dont on ne peut voir que la main, ou celui dont seules quelques mèches de cheveux ont réussi à éviter l’emprise de la glace ».
Sous l’emprise de la faim et le désespoir, les villageois deviennent insensibles à la détresse des plus faibles, allant jusqu’à abandonner les enfants de l’orphelinat à la lisière de la forêt afin de ne plus avoir à les nourrir. Nico, les retrouvant, décide de les protéger et promet de se venger en blessant les villageois au cœur de ce qu’ils ont de plus précieux : leur propre progéniture.
Au milieu de la tourmente, l’attachement qu’il éprouve pour Prune, une fillette différente qualifiée de « fruit trop mûr, abîmé prématurément », surnage, tout comme la tendresse et le désir qu’il partage avec Élio : « Ses lèvres, qui n’ont pas été brûlées par des années de soleil et d’embruns salés, sont douces et sucrées. Elles me rappellent les jours d’été passés à manger des baies, caché dans les buissons ». Pourtant, le chemin de la vengeance qu’il décide d’emprunter ne menace-t-il pas justement de détruire sa part d’humanité ?
Un roman extrêmement maîtrisé, qui surprend parfois par l’audace avec laquelle il entrelace réalisme et symbolisme. Les images dépeintes demeurent toujours accessibles et compréhensibles et sont d’une telle force qu’elles bouleversent et marquent durablement le lecteur. Ainsi, les marins, prisonniers d’une gangue de glace et délaissés par la population, incarnent sans doute une puissante métaphore de la vulnérabilité humaine et de la montée des préjugés et de la tyrannie. L’écriture, précise et élégante, offre par ailleurs des phrases d’une simplicité désarmante qui résonnent longtemps en nous : « Si ça se trouve, mourir est aussi simple que de tendre la main à quelqu’un qu’on aime. »
Une œuvre à la fois percutante et profondément émouvante!
INFO | Saint-Nicolas-des-Marins / Alex McCann. Québec : Alto, 2026. 216 p

