Dans un monde où les gens s’autodéfinissent, malgré un refus des étiquettes à l’ère de l’unicité, je demeure perplexe quant à la motivation de certain·es et à leur compréhension de cesdites étiquettes. Dans de nombreux cas, elles deviennent davantage une façon d’attirer l’attention et de vendre un produit que d’affirmer une orientation sexuelle ou de « militer » pour une culture de la différence, ou une réelle ouverture sociétale à celle-ci. Dans une société qui marchande à outrance la culture populaire, je me demande à quel point certains artistes sont conscients « ou non » de leur propre marchandisation lorsqu’ils dévoilent leur orientation sexuelle.
L’autre jour, je regardais la téléréalité Selling Sunset (je dois « m’éduquer » pour parler de culture populaire au petit écran…). De jolies femmes de Los Angeles, agentes immobilières (et aspirantes actrices ou mannequins), vendent des maisons dans la Cité des anges avec l’Oppenheim Group, pendant que le public suit leurs querelles au bureau et dans leurs vies personnelles. Rien de bien innovant, côté téléréalité. Très hétéronormatif, avec une incursion dans l’univers queer par l’entremise de Chrishell Stause, mariée depuis 2023 à l’artiste musical non binaire G Flip.
Longtemps en relation avec des hommes, dont Jason, l’un des jumeaux patrons d’Oppenheim, Chrishell décrit son expérience comme un « parcours queer », en prenant soin d’ajouter que « ce n’était pas nécessairement une étiquette » (1). Néanmoins, lors de la dernière saison de l’émission, des artistes queers comme JoJo Siwa l’approchent pour vendre leur maison. Parce que c’est connu : si vous êtes queer, une agente immobilière queer vendra nécessairement mieux votre maison. (Rires.) Ceci m’a menée à m’intéresser davantage à JoJo, danseuse, chanteuse, actrice et youtubeuse américaine. Révélée en 2015 dans l’émission Dance Moms, aux côtés de sa mère Jessalynn Siwa, l’enfant vedette gagne en popularité grâce à ses chansons et à ses célèbres nœuds colorés portés dans les cheveux. Elle lance une ligne d’accessoires chez J.C. Penney, une poupée à son image, publie plusieurs livres jeunesse et remporte, de 2017 à 2019, des Nickelodeon Kids’ Choice Awards.
En 2021, à 17 ans, JoJo fait son coming out comme personne « pansexuelle », avant de se définir comme lesbienne. Puis, à l’été 2025, elle « clarifie » son orientation en se disant queer, révélation faite lors de son passage à Celebrity Big Brother UK. Elle explique s’être jadis sentie obligée de « s’enfermer dans une case », celle du lesbianisme, sous la pression de membres de la communauté LGBTQ+ et d’anciennes partenaires (2). Révélation qui coïncide, bien sûr, avec les photos de son nouveau partenaire, Chris Hughes — également participant à l’émission (surprise, surprise !) — avec lequel elle entretient une relation correspondant davantage aux normes hétérosexuelles.
Siwa affirme : « Je me suis toujours dit que j’étais lesbienne, et je pense qu’en étant ici, j’ai réalisé : “Oh, je ne suis pas lesbienne, je suis queer.” Et je trouve ça vraiment cool » (2). Elle continue donc de s’identifier comme « queer » pour décrire son « parcours fluide », certaines étiquettes étant manifestement plus cool que d’autres… Si le concept de fluidité me semble ici très élastique, elle peut bien s’identifier comme elle veut — même si les queers refusent ironiquement les étiquettes. L’autre jour, j’ai entendu une mère de deux enfants, mariée à un homme et n’ayant eu que des relations hétérosexuelles, se dire « queer » parce qu’ouverte d’esprit…
N’est-elle pas plutôt une alliée ? J’ai aussi entendu un homme hétéro se dire bisexuel parce qu’il avait vécu une histoire d’un soir avec un homme… N’est-il pas plutôt bicurieux ? Bref, je comprends qu’à l’ère du 100 % concentré d’individualisme, chacun puisse se définir comme il le souhaite. Mais encore faut-il comprendre les mots et les concepts que l’on utilise pour se définir. Sinon, on ne parle plus le même langage, et les mots — comme les expériences qui leur sont rattachées — ne veulent plus rien dire.
Revenons à JoJo. Si l’on part du principe qu’on peut se définir comme on veut, on ne peut toutefois prétendre (ré)écrire l’Histoire en faisant fi de ce qui a été fait avant nous. En 2024, aspirant à un « changement de marque » — passer de l’enfant vedette colorée et pétillante à l’adulte mature, provocatrice et « avant-gardiste » — JoJo lance le clip de sa chanson Karma, arborant un look à mi-chemin entre Kiss et Lady Gaga, embrassant des femmes et dansant pendant trois minutes. Dans une entrevue accordée à Billboard, elle déclare être « ravie de faire revivre cette version de la pop », relatant une conversation avec sa maison de disques où elle exprimait son désir de « lancer un nouveau genre musical » appelé « gay pop » (3).
La réaction ne se fait pas attendre. Tegan & Sara lèvent un sourcil (et d’autres aussi), même si JoJo mentionne Lady Gaga et Miley Cyrus comme inspirations. Or, la transition de l’enfant vedette Disney à la provocation adulte n’a-t-elle pas déjà été opérée par Cyrus ? Gaga ne fait-elle pas résonner sa musique dans les oreilles de la communauté gaie depuis Just Dance en 2008, alors que JoJo n’avait que cinq ans ?
Sans oublier Donna Summer, ABBA, Gloria Gaynor, Dalida, Elton John, George Michael, Cher, Cyndi Lauper, Mylène Farmer, Boy George, David Bowie, Kylie Minogue, Ricky Martin… et j’en passe.
JoJo Siwa — qui ne peut (encore) se targuer d’une carrière internationale comparable à celle de ses prédécesseurs — a-t-elle le potentiel de marquer l’histoire comme icône de la pop gaie à l’instar de Queen, Madonna ou Gaga ? « Dieu seul le sait », ou « In God we trust », comme diraient les Américains. Cela dit, s’enorgueillir d’un concept qui ne nous appartient pas n’est pas exactement une valeur prêchée par Dieu… Si Siwa a depuis nuancé ses propos, elle demeure confiante : « Je ne suis pas l’inventrice de la gay pop, loin de là. Mais je souhaite contribuer à son essor », a-t-elle déclaré. « Je ne suis pas la présidente, mais je pourrais en être la PDG, ou la directrice marketing. Je peux être directrice marketing et utiliser mes stratégies marketing, que cela plaise ou non » (3).
S’autoproclamer « queer » est une chose. Se dire « PDG de la gay pop » en est une autre. À ce rythme-là, dans quelques mois, Siwa mettra ses stratégies marketing de l’avant et s’autoproclamera peut-être l’inventrice de la « queer pop »… Que la musique soit bonne ou non, gageons que ça fera vendre des streams.
1-Daniel Spielberger. “Chrishell Stause Is Living Her Best Queer Life”, them, 18 mai 2023. https://www.them.us
2-Ilana Kaplan. “JoJo Siwa Says She Felt Pressured into Coming Out as a Lesbian: ‘I Kind of Boxed Myself in’”, People, 20 juin 2025. https://ca.news.yahoo.com
3-Stephen Daw. “JoJo Siwa Would Like to See ‘Gay Pop’ Become an ‘Official Genre’ of Music”, Billboard,
16 avril 2024. https://www.billboard.com

