Dans le cadre de la parution du 500e numéro du Fugues, j’avais envie de discuter militantisme avec des femmes d’âges et de parcours différents impliquées aux Archives lesbiennes du Québec. Il en découle une intéressante conversation intergénérationnelle sur la nécessité de s’affirmer, de se visibiliser, de s’écouter et de s’engager auprès de notre communauté. Se sont donc prêtées au jeu trois femmes cis lesbiennes impliquées aux Archives, soit Pascale Noizet, 74 ans, retraitée de l’enseignement de la littérature à l’UQAM, Laure Neuville, 55 ans, travaillant aux Archives, et Lorine Dumas-Svanella, 28 ans, adjointe de conservation et coordinatrice de projets aux Archives lesbiennes du Québec.
Quelle est votre définition du militantisme?
PASCALE : Pour moi, c’est un engagement envers la société qui repose sur des idées politiques ou sociales. Ce sont des actions militantes qui font évoluer, ou reculer, les sociétés… Parce qu’il y a plusieurs sortes de militantismes, basés soit sur des idées progressistes, soit sur des idées réactionnaires, pensons seulement au masculinisme actuel.
LAURE : Je suis moins théorique que toi… Je pense qu’on devient militant ou militante parce qu’on trouve qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans la société. Puis, on s’organise pour poser des actions pour essayer de changer ce qui ne fonctionne pas.
LORINE : Pour moi, le militantisme est un engagement envers une cause, une idée à laquelle nous croyons. Il se situe forcément dans les actions et les choix que nous faisons.
Globalement, vous dites que ça passe par l’action, l’engagement, donc comment avez-vous débuté votre militantisme dans la communauté lesbienne ?
PASCALE : Avec le féminisme, parce que j’ai repris les études à 28 ans et suivi les cours sur les femmes donnés par l’IREF à l’UQAM. J’ai très vite allié théorie et pratique en militant au comité femme de l’UQAM dès 1982. J’ai intégré également une émission de radio féministe à Radio Centre-Ville. Puis, en 84, j’ai participé à des groupes de discussion de lesbiennes radicales. C’est là que mon militantisme lesbien a débuté.
LAURE : Moi, j’ai l’impression d’être tombée dedans sans m’en rendre compte! J’ai été adolescente au Québec dans les années 80 et ma perception des choses, c’est que le féminisme était partout. J’ai grandi à la campagne, dans une famille pas particulièrement politisée. Au secondaire, j’étais dans une école anciennement tenue par des religieux et pourtant on avait des cours de Wen-do en parascolaire! Bref, le message social était assez prégnant sur le fait qu’il devait y avoir égalité entre filles et garçons, mais ce n’était pas toujours la réalité… ce fut ma première prise de conscience menant au militantisme. Dès le secondaire, j’ai été active dans les journaux étudiants. Mes premières actions militantes ont été des manifs contre les hausses des droits de scolarité, pour l’avortement, etc. Au début des années 90, je suis venue étudier la littérature à McGill. Il y avait une chargée de cours qui était lesbienne. Elle m’a proposé de me joindre à l’équipe de la revue Treize. C’est comme ça que mon engagement dans la communauté lesbienne a commencé.
LORINE : J’ai grandi en France et très tôt eu un intérêt pour le féminisme qui est passé par la
littérature. Il a débuté au collège [secondaire 1] quand j’ai commencé à m’intéresser aux récits de Simone de Beauvoir. J’ai suivi un cycle de cours pendant plusieurs années sur les photographes femmes à l’École du Louvre et j’ai ensuite voulu continuer à croiser les questions d’histoire de l’art et de genre lors de ma maîtrise en sciences sociales à l’EHESS, où j’ai écrit un mémoire sur les autoreprésentations des femmes vieillissantes en art. Cette quête m’a menée vers une artiste lesbienne américaine, Linn Underhill, dont les archives se trouvent dans l’État de New York. Désirant m’engager pour une meilleure visibilité de son travail, j’ai exploré ses archives dès que je suis arrivée au Canada, à Ottawa, en 2023, pour y travailler bénévolement avec sa femme, Ann Carter. Ensuite, quand j’ai déménagé à Montréal, j’ai commencé du bénévolat aux Archives lesbiennes.
Quelles sont vos implications respectives aux Archives lesbiennes du Québec?
PASCALE : J’ai embarqué dans les Archives Traces après un atelier donné lors de la Journée de visibilité lesbienne de 1985. En 86, un collectif s’était reformé (Danielle Chagnon, Paula Sypnowich, Lorraine Hébert et moi) pour donner une visibilité publique aux archives. Une grande aventure a débuté à l’école Gilford jusqu’à ce que l’immeuble soit vendu en 94. En plus de la collecte de documents, on organisait toutes sortes d’activités comme des conférences, un ciné-club, etc. Ce fut un vrai bonheur de m’occuper des archives avec les deux collectifs s’étant succédé durant cette période. J’ai repris du collier aux Archives, en 2023, pour le 40e anniversaire, et depuis je suis membre du CA. Mes implications sont multiples : organisation des activités de Fierté Montréal, indexation des revues, conception/réalisation de l’exposition du MEM avec Lorine, présentation des Archives en région, etc.
LAURE : Moi, j’ai su que les Archives existaient quand j’étais à l’université parce que je voulais travailler sur les auteures lesbiennes. J’ai alors cherché à trouver les Archives! À l’époque, je n’ai pas réussi… elles se cachaient dans des lieux privés. J’y ai eu accès quand elles se sont retrouvées au centre communautaire LGBTQ+, car je travaillais à la bibliothèque. Ensuite, on a commencé à s’organiser quand Sylvie Bompis a pris sa retraite et je lui ai dit : « Ça serait vraiment bien qu’on fasse quelque chose autour des archives ». En 2015, avec Louise Turcotte et Julie Podmore, on a reformé un collectif autour des Archives lesbiennes.
LORINE : J’avais déjà fréquenté les Archives lesbiennes de Paris, mais j’étais trop occupée par mes études pour y être bénévole. Quand je suis arrivée à Montréal, j’avais plus de temps, donc ça me semblait évident d’aller voir ce qu’il se passait aux Archives lesbiennes et de leur consacrer de l’énergie, en tant que bénévole. Ensuite, j’ai commencé à y travailler en tant qu’employée à l’été 2024 afin de co-créer l’exposition Pour que nos mémoires vivent : sur les traces d’une histoire lesbienne à Montréal avec Pascale et en collaboration avec le MEM. Une expérience incroyable que j’aimerais réitérer! Désormais, je suis coordinatrice du projet des Archives en région, pour y rencontrer la communauté sur place et présenter les Archives.
Quelle est votre définition du lesbianisme?
LORINE : Le lesbianisme est avant tout l’expression d’un amour pour les femmes. J’y inclus
également les personnes non binaires. C’est la volonté de concentrer sa vie, son temps et son énergie sur elles. C’est un moyen de s’émanciper du régime politique de l’hétérosexualité : un choix conscient; un acte de révolution; un souffle d’air.
PASCALE : Pour moi [qui s’identifie comme lesbienne matérialiste], le lesbianisme veut d’abord dire une attirance physique et émotionnelle pour les femmes et il constitue, par le fait même, une force de résistance au système hétérosexuel.
LAURE : Je dirais la même chose, une attirance amoureuse, sexuelle, etc. pour les femmes.
PASCALE : C’est par le fait même un refus des diktats imposés aux femmes.
Est-ce que vous trouvez ça difficile de défendre ou négocier avec votre propre définition du lesbianisme, que ce soit aux Archives, au quotidien, ou avec les autres identités GBTQIA2S+?
PASCALE : Non, ce n’est pas difficile pour moi, d’abord parce que la majeure partie de ma vie se passe avec des lesbiennes et que je milite aux Archives, qui se consacrent à sauvegarder la
mémoire collective du lesbianisme.
Dans ce petit microcosme lesbien, est-ce que toutes ont la même définition que toi?
PASCALE : Pas forcément la même définition, mais, en règle générale, nous nous indignons des mêmes situations politiques, comme les oppressions que vivent les femmes et les minorités.
LAURE : Là, je pense qu’il va y avoir une différence générationnelle. Pascale semble parler d’une communauté lesbienne unie ou unanime. C’est vrai que maintenant, on a pratiquement plus de discussions politiques, mais j’ai le sentiment qu’à un moment donné, la discussion politique a tué la communauté aussi. Je comprends la différence entre lesbianisme radical et lesbianisme féministe, par exemple, mais j’ai l’impression que ces divisions-là ont été exacerbées au point de faire éclater la communauté. Bien sûr, il y a eu plein de choses en même temps; c’était la période de la crise du sida, le début du mouvement queer et l’attentat de Polytechnique, qui n’a probablement pas aidé, non plus, à ce que les jeunes femmes militent dans le mouvement féministe, etc. En tout cas, mon sentiment, c’est que j’ai passé beaucoup de temps à avoir ces discussions-là dans beaucoup de groupes et, pendant ce temps, on n’agit pas concrètement pour faire avancer nos droits.
PASCALE : C’est vrai, mais je n’ai pas vécu cette expérience-là dans les groupes où j’étais. Par exemple, en 83, quand tu relis le journal de bord des Archives, elles s’identifient : « Moi, je suis lesbienne radicale, Danielle Charest. Moi, je suis lesbienne féministe, Anne Michaud. Puis, Zaïda et Bernice-Mae Butler disent : nous, on est lesbiennes! » Cela dit, en 1986, on n’a pas eu de discussions sur nos positions politiques. Ce qu’on voulait faire, c’était juste s’occuper des Archives. Par ailleurs, je pense que les discussions sont fondamentales, si on veut donner une dimension collective au lesbianisme.
LAURE : Moi, je ne suis pas sûre que ça nous donne de la cohésion, mais je suis d’accord avec toi qu’on ne peut pas dire « on milite », sans savoir pourquoi on milite. Mais passer autant de temps à essayer de définir… C’est vrai pour le terme femme aussi. À la base du mouvement féministe, il y a le constat qu’une femme, ce n’est pas juste le sexe biologique, c’est tout le construit social qu’il y a autour. C’est compliqué… Je suis contente de voir que les catégories ne sont plus aussi tranchées, aussi binaires qu’avant, que l’autodéfinition devient plus importante, mais en même temps il y a une composante sociale à l’identité… J’ai toujours envie de répondre : « Si la personne s’identifie comme lesbienne, qu’elle vienne et qu’elle fasse partie de notre groupe de lesbiennes ».
PASCALE : Là, tu parles d’identité, de la fluidité des identités. Moi, je parle plus de position politique.
LAURE : Ça revient à dire qu’à un moment donné, il faut définir qu’est-ce qu’une lesbienne ou une femme. Parce que sinon, un homme pourrait dire qu’il est une lesbienne radicale parce qu’il est d’accord avec le discours politique…
PASCALE : D’où la nécessité de la discussion.
LAURE : Tu as raison, ce sont des discussions qu’il faudrait pouvoir avoir, mais qui sont très difficiles à avoir maintenant parce que c’est très rapidement…
PASCALE : Catalogué.
LAURE : Puis campé. « Cette personne a dit ça, je ne prends pas la peine nécessairement d’avoir plus de détails. Elle n’est pas du même bord que moi, donc… » On parle beaucoup de la polarisation sur les réseaux sociaux, mais elle existe partout maintenant! Pour avoir ce genre de discussions, il faut prendre le temps et pouvoir entrer dans la nuance.
LORINE : Je suis d’accord que les discussions sur les réseaux sociaux sont rarement productives et manquent de nuances, mais je ne pense pas que ça va arriver qu’un homme se dise lesbienne radicale. Je trouve que c’est un peu une perte d’énergie de se concentrer sur ce genre de questions et de définitions. Le lesbianisme est ce qui nous rassemble toustes et constitue notre lutte commune, que cette lutte soit constituée de femmes trans, cis ou de personnes non binaires. Ce militantisme lesbien doit partir d’une position féministe intersectionnelle qui prend en compte la réalité de toutes les lesbiennes aujourd’hui sans chercher à écraser qui que ce soit, contrairement à ce qu’ont pu faire les féministes (hétérosexuelles) dans les années 70 avec la mise au ban des problématiques (et militantes) lesbiennes.
Est-ce que les réseaux sociaux sont, selon vous, un lieu de militantisme?
PASCALE : Je trouve que les réseaux sociaux sont des outils de communication qui peuvent servir à générer des mobilisations et des actions militantes. Mais je ne pense pas qu’ils sont des lieux de militantisme en eux-mêmes.
LORINE : Aujourd’hui, c’est principalement par le biais des réseaux sociaux que nous pouvons être tenues au courant des évènements et initiatives qui voient le jour à un niveau local, donc c’est sûr que ça joue un rôle important dans le militantisme, mais je suis d’accord avec Pascale, ça a ses limites.
LAURE : Après, ça dépend toujours de la façon dont on définit le militantisme. À la limite, le simple fait de se rendre visible, comme lesbienne, ça reste quand même un acte militant. De ce point de vue-là, assurer qu’il y a une visibilité lesbienne sur les réseaux sociaux, c’est probablement une forme de militantisme, mais si on s’arrête là…
Quels sont les lieux militants que vous privilégiez?
LORINE : Les Archives lesbiennes du Québec, la Dyke March en juin, les évènements organisés par le RLQ, la librairie L’Euguélionne et les espaces privés où l’on se retrouve entre lesbiennes.
PASCALE : Il n’y a plus vraiment de lieux militants comme l’était, par exemple, l’école Gilford, qui était autogérée par les groupes et les individus lesbiennes. C’est une expérience unique dans l’histoire du Québec et même du Canada.
Est-ce que tu dirais que le simple fait d’exister, de cette façon-là, est une forme de militantisme à l’époque?
PASCALE : Oui, parce que nous voulions exister et militer selon nos propres codes, sans dépendre, par exemple, de subventions gouvernementales. Bon, je vais faire ma vieille. Bien sûr, le monde a changé, mais je trouve qu’il manque d’occasions de réfléchir collectivement à nos différentes façons de concevoir le lesbianisme pour lui donner une cohésion sociale et politique qui lui soit spécifique, ce qui n’empêche pas de s’unir à d’autres groupes pour certaines luttes. Laure, tu me corrigeras si je me trompe, mais je pense qu’on tient à garder cette cohésion lesbienne aux Archives.
LAURE : Je pense que c’est important de garder en tête lesbienne, je suis d’accord. Souvent, c’est comme si toutes les autres causes étaient plus importantes que nous : « On a nos droits, donc qu’est-ce qu’il nous reste à revendiquer? » Je trouve que les lesbiennes ou les femmes, en général, ont souvent tendance à vouloir défendre la veuve et l’orphelin, comme si c’était plus facile de défendre la cause de quelqu’un d’autre que la nôtre.
Votre plus beau moment militant?
PASCALE : La réalisation de l’exposition « Pour que nos mémoires vivent! Sur les traces d’une histoire lesbienne à Montréal »; présentée par les Archives lesbiennes du Québec, au Centre des mémoires montréalaises du 25 juin au 12 octobre 2025.
LORINE : La réalisation de l’exposition avec Pascale et ma rencontre avec Ann Carter, la femme de Linn Underhill.
LAURE : En ce qui concerne les droits LGBT, je dirais les premières marches de Divers/Cité, en 1993-1994, quand on descendait Saint-Denis et qu’on terminait ça par un pique-nique au parc La Fontaine.
La militante qui vous inspire le plus?
PASCALE : Le groupe féministe radical les Femen. J’ai tendance à toujours privilégier les groupes et l’action collective, même s’il y a beaucoup d’individus militantes dont j’apprécie l’engagement!
LAURE : Parce qu’elle est décédée il y a quelques mois et que nous partagions un amour de la littérature lesbienne, je dirais Muriel Fortier, qui a été, entre autres, une des fondatrices de la revue Treize.
LORINE : Leslie Feinberg, dont j’ai découvert la vie et l’engagement dans Stone Butch Blues, et Joan Nestle, qui est une des cofondatrices des Lesbian Herstory Archives à Brooklyn.
Ce qui vous agace/admirez chez les autres générations militantes?
PASCALE : Au 21e siècle, la trop grande focalisation sur les identités LGBTQIA+ m’agace. J’admire les années 1970 où émergent les mouvements politiques du féminisme et du lesbianisme.
LAURE : Les générations sont des « boîtes » que je trouve souvent réductrices. Peut-être parce que je suis entre deux générations? Trop vieille pour être une Z, mais pas vraiment une X non plus… Une qualité que j’apprécie et que je trouve importante pour créer des liens intergénérationnels : l’ouverture et la curiosité.
LORINE : Ce que j’admire en général chez les générations antérieures, c’est leur militantisme féroce : elles ont tracé la voie pour qu’on puisse avoir les droits qu’on a aujourd’hui, même s’ils nécessitent toujours d’être défendus. Ceci dit, il ne faut pas toujours idéaliser le passé; je dirais que c’est ça, le côté plus négatif.

