Dimanche, 19 septembre 2021
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    Me Too Gay : Les agressions sexuelles entre hommes

    Avec la dénonciation des agressions sexuelles sur les réseaux sociaux, des scandales apparaissent mettant sur la sellette des hommes publics qui se seraient livrés à des actes non consentis sur d’autres hommes. Ce qui crée bien évidemment un malaise dans nos communautés. Entre inquiétude d’être collectivement soupçonné de tous les maux comme dans un passé pas si lointain, et prise de conscience d’une problématique réelle qu’il serait condamnable d’ignorer.

    Alors que je n’avais pas une vingtaine d’années et que je faisais mes premiers pas dans les milieux gais, les premiers bars, les parcs, les saunas, mais aussi auprès des amis que je rencontrais, je ne pouvais imaginer qu’ils puissent y avoir des agressions sexuelles ou autres entre gais. En fait, on se méfiait plus dans les parcs, ou dans d’autres lieux, de ceux que nous appelions des casseurs de pédés, qui trainaient parfois aussi aux abords des bars, des cafés et des restaurants fréquentés par les gais. L’ennemi était à l’extérieur, et nos inquiétudes redoublaient car nous savions que nous ne pourrions pas compter sur les autorités dont nous devions aussi nous méfier.

    Je me souviens de gais qui affirmaient que le viol ne pouvait exister entre deux gais et que le «violé» au contraire serait en fait chanceux. Plaisanterie stupide, mais tirée d’un répertoire nourri d’autres plaisanteries qui avaient comme substrat une conception phallocratique et misogyne, profondément répandu dans le milieu gai. Bien évidemment plus jeune, j’ai été aussi harcelé, suivi par des voitures et par des gars qui insistaient pour avoir des relations tarifées; j’ai subi des mains baladeuses dans les bars, et même été confronté à des gars qui me proposaient, avec intimidation à la clef, des pratiques sexuelles SM avec moi dans le rôle de l’esclave, bien évidemment. J’ai connu tout cela, mais je ne les ressentais pas comme des agressions sexuelles. Ma posture, mes propos parfois violents avaient tôt fait de réduire leurs ardeurs quand leur jeu commençait à me lasser. Surtout quand j’avais plusieurs fois refusé gentiment leurs propositions. Je ne me sentais pas traumatisé après ces épisodes. Non pas que je suis courageux physiquement et capable de violence pour me protéger, mais peut-être que venant d’un milieu social et familial où la violence verbale et physique était quotidienne, il en fallait peut-être un peu plus pour m’impressionner qu’une main inquisitrice dans mes sous-vêtements.

    Et je dois confesser que j’ai pendant quelques années adhérer à cette fausse perception qu’il ne pouvait y avoir d’agressions sexuelles entre gais, parce qu’évaluée à l’aune de ma propre expérience. Je le répète, je ne suis pas particulièrement courageux, je n’ai aucune notion de self-défense, et ne me suis jamais présenté comme un parangon de virilité pour impressionner et faire peur à d’éventuels agresseurs. Peut-être aussi, que toutes ses micro-agressions – et avouons-le récurrentes – n’ont jamais eu de conséquences plus graves que mes réactions plus inconscientes que calculées pour mettre un terme à une situation intolérable. Je me rappelle comment j’avais serré les couilles d’un gars qui cherchait à m’embrasser dans un ascenseur après l’avoir bloqué.

    En réponse, moi aussi, instinctivement, j’avais bloqué son érection! Ces événements ne venaient pas perturber mon quotidien, ne m’empêchait de vivre ma sexualité comme je l’entendais à l’intérieur du cadre social qui prévalait à l’époque (entendre ici un minimum de précaution). Tout au plus, cela faisait de bonnes anecdotes à raconter lors de soupers entre ami.es. Il m’a fallu du temps pour regarder ces comportements agressifs, harcelants, voire violents détachés de ma petite personne. Et j’ai pris conscience que, pour beaucoup de gais jeunes et moins jeunes, ces agressions de la part de gais, quel que soit leur degré de violence, pouvaient entraîner des traumatismes d’autant plus dommageables qu’elles provenaient de personnes de leur propre communauté; de personnes qui, par leur propre histoire, auraient dû être animées de bienveillance et de respect vis-à-vis des leurs. Il m’a fallu du temps pour prendre conscience aussi que j’avais accepté pendant des années que ces comportements violents, inacceptables, dégradants soient acceptés, banalisés, et que personne ne s’en souciait vraiment. Cela faisait partie de la game, en somme. Et pire, on minimisait ces incidents, comme n’étant pas si grave ou encore en rejetant sur la victime la responsabilité de s’être mis dans une situation de dangerosité potentielle.

    Aujourd’hui, explosent sur la toile, ou même par des plaintes déposées auprès de la police, des victimes qui refusent de se taire, qui refusent de porter le poids du silence, et parfois de la honte d’avoir subi des actes pour lesquels ils ont dû tenter de se dire, eux-aussi, que ce n’était rien, que ce n’était pas si grave. Et pourtant, leur vie en a peut-être été plus profondément affectée, bouleversée qu’elles ne l’auraient pensé. Elles ont pourtant bien été victimes d’agressions sexuelles. Leurs agresseurs n’ont jamais été inquiétés, et jamais il n’y a eu pour ces victimes une reconnaissance sociale et une réparation juridique des crimes qu’elles avaient subis. Pour ajouter l’insulte à l’injure, peut-être ont-elles croisé parmi leur entourage des gais qui, comme moi dans ma jeune vingtaine, leur aurait dit qu’elles se complaisaient dans leur malheur, ou pire, avec l’insolence qui me caractérisait (j’avais le verbe facile), leur reprochait de s’être mal débrouillées pour éviter d’être agressées.

    Sous-entendant ainsi et prétentieusement – pour ne pas dire connement – que moi, je savais bien me défendre, qu’il fallait que les autres en fassent autant. Mais combien sont-ils aujourd’hui, ces gais qui au cours de leur vie ont dû vivre avec les conséquences de ces agressions de la part de leurs pairs, qui ont dû bricoler leur vie pour qu’elle soit supportable en portant le poids de cette souffrance. Combien se sont tus et se taisent encore par honte, par peur, par la difficulté aussi à obtenir du soutien et de l’accompagnement s’ils décident de porter plainte? Bien sûr, on peut demander à des organismes communautaires d’ouvrir leurs portes à ces victimes et de leur offrir les services appropriés aussi bien psychologiquement que pénalement. Mais c’est à chacun de nous de changer nos comportements, et d’arrêter de minimiser la gravité des actes commis. C’est aussi à chacun de nous de ne pas tolérer ces actes quand nous en sommes témoins. Personne ne devrait être considéré comme une simple chose soumise au désir de gars qui n’ont jamais compris que le plaisir devait être partagé et non extorqué.

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