Mercredi, 29 juin 2022
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    Nicole Brossard, hommage à une sagesse visible

    Il y a de ces rencontres qui sont marquantes parce que les personnes, au même titre que leur œuvre et leurs dires, sont empreintes de sagesse. Nicole Brossard est l’une d’entre elles. En 2008, j’ai eu l’occasion de l’interviewer et plus d’une décennie plus tard, je ne peux que réaffirmer que Nicole Brossard est comme ce vin d’exception tiré d’une cuvée rare. Ses dires se savourent, un mot à la fois. Récipiendaire du Prix hommage de la Journée visibilité lesbienne 2022, Nicole s’est entretenue avec ferveur au sujet de l’amour des mots, de la langue et des femmes.

    Notre rencontre avec les mots débute à l’adolescence et vous publiez votre premier recueil de poésie, Aube à la saison, à l’âge de 22 ans. Nous sommes en 1965, aux prémices de la Révolution tranquille et avant la légalisation de l’homosexualité avec le bill omnibus.

    Puisque la poésie est liée à l’affirmation identitaire, était-ce difficile pour vous à l’époque de vivre votre lesbianisme, que ce soit dans la vie ou sur papier ?
    Nicole Brossard : Non, parce que j’avais un tel enthousiasme. Je créais mon propre espace à travers mon écriture et mon enthousiasme était tellement grand ! Le monde, entre guillemets, m’appartenait, même si je savais très bien qu’il ne m’appartenait pas comme femme ou comme lesbienne, mais il m’appartenait intérieurement. De là cet élan pour prendre la parole et faire naitre d’autres sensibilités, d’autres possibilités, un autre regard sur le monde.

    Donc ce sont les mots, la poésie, qui ont ouvert la voie ?
    Nicole Brossard : Absolument. J’ai toujours dit que quand la féministe, la lesbienne, l’indépendantiste ne trouvait pas les mots, c’est la poète qui les trouvait.

    À partir des années 1975 apparaissent vos premiers textes lesbiens et féministes. Vous serez tour à tour cofondatrice du journal féministe Les Têtes de pioche, fondatrice et co-directrice de la revue La Barre du jour et vous participerez à l’écriture de la notoire pièce de théâtre féministe La nef des sorcières, avec Marie-Claire Blais notamment.
    Nicole Brossard : On avait conscience qu’il s’agissait d’un moment historique […]. C’était vraiment une période d’initiation à une forme de conscience féministe et à un partage de cette lucidité dans une quête de solidarité. Tout arrivait en même temps dans un affolement de la conscience et de l’émotion et cela engendrait une énergie, certes qui créait parfois des angoisses et des inquiétudes, mais qui relançait la ferveur et la réflexion.

    En 1980, vous publiez un recueil de textes qui s’intitule Amantes, un point charnière dans votre écriture, avec l’essai La lettre aérienne et votre célèbre phrase forte de sens : « Une lesbienne qui ne réinvente pas le monde est une lesbienne en voie de disparition. » Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
    Nicole Brossard : Il est fort probable aussi que j’aie projeté sur la lesbienne, la poète. Et la poète, par définition, reste souvent la même, mais déplace des questions essentielles dans son univers, déplace les images, etc. La poète renouvelle aussi la démarche d’exister et la démarche du soi en tant que lesbienne, pour soi et dans son environnement.

    De l’environnement, on ne peut rien décider, mais de soi on le peut sans doute. […] Pour moi, il y a comme une trilogie, un parcours qui est la poésie avec Amantes, le roman avec Picture Theory dans lequel j’essaie de faire naitre une femme en trois dimensions, un hologramme, c’est la métaphore que j’utilise pour ce livre-là, j’essaie de créer « celle par qui tout peut arriver », si je peux dire, et qui serait une force, une puissance propice au changement et au renouveau. Le troisième livre c’est, bien sûr, l’essai La Lettre aérienne. On a donc là un trio, poésie-roman-essai, qui pour moi traduit toute cette période identitaire de questionnements, de plaisir et de tentatives de résoudre les énigmes et les mensonges patriarcaux sur les femmes, mensonges ou « fausses nouvelles », qui de tout temps ont mis la vie des femmes en danger ainsi que la qualité de vie en général.

    Justement dans L’amèr ou Le chapitre effrité (1988), vous dites : « Écrire je suis une femme est plein de conséquences ». C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, à l’heure où les frontières du genre semblent vouloir tomber et que nombre de lesbiennes féministes (je pense à Alice Coffin, par exemple) se font lyncher sur la place publique pour avoir écrit de tels mots.
    Nicole Brossard : Écrire est toujours plein de conséquences. Il y a des périodes où les conséquences sont moins graves, moins dramatiques, mais les conséquences sont toujours là, qu’elles changent la vie de manière positive ou négative. Il y a des sujets avec lesquels on n’en finit jamais comme la question de l’avortement, de l’amour lesbien, de la censure de certains mots, de l’interdiction de certains gestes. Écrire est toujours plein de conséquences parce que la circulation entre le réel et le rêve, l’imaginaire ou la fiction ne se fait pas sans transgression, sans délit de convention.

    J’ai toujours dit que quand la féministe, la lesbienne, l’indépendantiste ne trouvait pas les mots, c’est la poète qui les trouvait.

    Et pour vous quelles furent les conséquences ?
    Nicole Brossard : À l’époque, littéralement, il y a plusieurs personnes qui quelque part attaquaient la poète; sous-entendu : la féministe et la lesbienne. Il y avait eu toute une polémique dans Le Devoir en 1979, un peu avant la parution de La lettre aérienne. C’était inquiétant, mais il y avait aussi des personnes qui défendaient ma prise de parole. En ce sens, il y avait un équilibre qui se créait. De toute façon, il y avait en moi une telle ferveur pour, entre guillemets, résoudre l’énigme femme-féminin et essayer de comprendre par où les femmes étaient passées pendant des millénaires. Donc cette ferveur-là, elle a continué de s’activer. Je dirais qu’elle s’est particulièrement configurée dans Picture Theory et, bien sûr, dans La lettre aérienne et dans le contexte de plusieurs colloques féministes ou lesbiens. Par la suite, je publierai Baiser vertige, qui est une anthologie de textes lesbiens et homosexuels [qui commence avec un texte de Marie-Claire Blais et se termine avec un texte de Michel Tremblay] et j’en suis très fière.

    Dans notre entrevue en 2008, vous disiez « Dans toute œuvre, il y a du biographique et du témoignage, mais c’est le rapport à la langue qui fait que l’on est en mesure de partager un bien collectif d’émotions. C’est par la langue que ça advient. La langue filtre les subjectivités pour n’en garder que le meilleur. » J’ai parfois l’impression que notre rapport à la langue française et à son écriture se perd, que ce soit vis-à-vis de la culture anglophone ou de la culture du virtuel, qui priorise d’autres médias que l’écrit et la rapidité des abréviations.

    Quel avenir, selon vous, pour notre langue et donc pour notre collectivité ?
    Nicole Brossard : Je ne suis pas particulièrement optimiste, même si j’aimerais l’être. Je pense qu’on a encore les moyens de contester, de protester, de légiférer autour de la langue, mais je pense que le travail de sape qui se fait avec un bilinguisme artificiel, un snobisme enrobé de la notion de « cool » et une anglicisation numérique érodent peu à peu l’usage de la langue française. J’ai l’impression que cette érosion travaille déjà les contours de notre réalité, même si on a l’impression d’avoir encore des forces. Oui, il y a une génération qui parle bien, qui écrit bien. Auparavant le juron servait de paravent pour cacher un manque de vocabulaire, maintenant quelques mots anglais suffisent à donner une impression d’acquiescement, de refus, de partage, de sentiment.

    Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme LGBTQ+ qui écrit et hésite à coucher sur papier ses réalités ?
    Nicole Brossard : Se faire confiance, faire confiance à quelques personnes qui sont des intimes, mais surtout se faire confiance. Chacune connait intérieurement l’urgence ou le degré de nécessité qui l’habite. Certes, elle peut hésiter un certain temps, avoir peur, mais si ce qui est en elle vibre, il lui faudra tôt ou tard ouvrir la porte aux mots, au geste d’écriture. Pour certaines, écrire sera raconter, s’exprimer, enquêter pour comprendre, jouer avec les mots au point de ne plus pouvoir s’arrêter, oui, à cause du plaisir. Aujourd’hui, je présume que chaque femme peut oser et s’aventurer dans le grand espace de la langue. Lesbienne d’écriture me semble une belle appellation. J’aime la séquence : je veux écrire, j’ai besoin d’écrire : j’écris, j’écris cela.

    Si écrire c’est « entretenir le rêve », comme vous dites, continuez-vous de rêver ?
    Nicole Brossard : Oui, je continue de rêver et d’écrire. C’est physique et envoûtant. J’ai beaucoup écrit depuis 2019. Fin avril paraitra L’ongle le vernis, un recueil de poèmes avec des tableaux sonores de Symon Henry, le·la compositeur·trice, qui travaille depuis quelques années à un opéra sur Le désert mauve. L’écriture est mon quotidien de vitalité et, je l’espère, de lucidité.

    INFOS | L’ongle le vernis, de Nicole Brossard sera disponible dès le 19 avril aux Éditions du Noroit. www.lenoroit.com

    Nicole Brossard recevra Le prix Hommage de la Journée de visibilité lesbienne le 23 avril prochain lors de la JVL 2022.
    www.visibilitelesbienne.ca

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