Mercredi, 20 mai 2026
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    Philippe Besson : Le geste d’écrire c’est une façon de contrarier le silence !

    Auteur de vingt-cinq romans salués tant par la critique que par le public, Philippe Besson a construit une œuvre marquée par une forte exploration de l’intime et des récits LGBT. Il est présentement au Québec à l’occasion de la parution de son plus récent roman – Une pension en Italie – qui retrace, à travers les souvenirs d’un été toscan des années 60, l’omerta entourant un amour interdit et le prix à payer pour être soi-même.

    On dit souvent de vous que vous êtes un écrivain de l’intime. De fait, quand on vous lit, on a presque le sentiment de surprendre une confidence. Se livrer ainsi, est-ce un exercice naturel ou un défi persistant ?
    Philippe Besson : Pendant la première partie de mon parcours, j’écrivais des livres qui étaient estampillés « roman », je pouvais donc faire valoir que ce n’était pas moi et échapper à des questions comme : est-ce que ces sentiments-là, vous les avez éprouvés ? Je disais: non, ce sont mes personnages, cette histoire ne m’est pas arrivée. Et puis, sont venus des textes beaucoup plus autobiographiques où il n’était plus possible de cacher qu’on y retrouvait une part de moi.

    Je pense que ce temps m’a été nécessaire pour atteindre ce dévoilement progressif et cette capacité à dire les choses beaucoup plus directement. Le geste d’écrire, c’est une façon de contrarier le silence et, notamment, celui des sentiments. Lorsque j’étais enfant, une pudeur excessive régnait sur tout. Il y avait presque une obligation de se taire et de parler d’autre chose. Quand j’en suis venu à l’écriture, j’ai donc voulu que les sentiments soient au premier plan. C’est comme ça et c’est également pour ça que j’ai commencé à écrire.

    C’est également une façon pour moi de rendre hommage aux gens que j’aime ou que j’ai aimés. Il y a beaucoup de personnes dans ma vie qui ont été là et qui n’y sont plus. Et la seule occasion que j’ai encore de leur parler, c’est d’écrire des livres à leur sujet et de leur dire combien ils me manquent. Ce dévoilement, il n’est pas difficile parce que c’est justement comme un geste de libération ou de gratification à leur égard.

    Vous avez déjà raconté que votre premier roman – En l’absence des hommes – une histoire d’amour entre deux hommes pendant la Première Guerre mondiale, avait commencé à s’écrire à Montréal. Vous avez alors eu cette phrase très forte : « C’est parce que c’était là, et que c’était à ce moment-là que le livre est advenu. » Est-ce que le fait d’être loin de la France constituait une forme d’exil libérateur ?
    Philippe Besson : Je ne sais pas si ça me permettait de m’affranchir de certaines limites, mais, chose certaine, cet éloignement m’a été très utile pour commencer à écrire. Mon premier livre venait de loin. Quand j’étais enfant, adolescent, j’avais une imagination débordante : j’étais capable de raconter des histoires abracadabrantes, mais j’y mettais toujours suffisamment de détails à peu près plausibles pour qu’on finisse par y croire. Et j’aimais ça, l’idée que je semais le doute en racontant des mensonges. J’avais l’envie de raconter des histoires.

    C’est de là que vient mon désir de vivre d’autres vies que la mienne, d’être des personnages que je n’avais pas la chance de pouvoir être dans la vraie vie. Dans ma vingtaine, je me suis familiarisé avec les mots alors que je tenais une correspondance très intense et intime avec quelqu’un. Au moment d’écrire mon premier livre, ça ne m’a donc pas paru comme une montagne à gravir. J’avais l’impression que je saurai dire et que les mots viendraient. Et puis, j’avais cette histoire qui tournait dans ma tête depuis un petit bout de temps.

    Il y a une conjonction d’événements qui ont provoqué l’écriture du livre. Le premier, c’est un chagrin d’amour, puisque je venais de me faire larguer très sévèrement après une histoire de plusieurs années : j’étais donc plus bas que terre, parce que je n’avais pas vu le coup venir. À ce moment, je vivais entre Toronto et Montréal, dans le décalage horaire et dans une chambre d’hôtel. Un jour, alors que j’étais à Montréal, et je me suis levé au petit matin et je suis allé dans un café où j’ai commencé à écrire la première phrase de ce premier livre.

    Sans doute que la distance, l’éloignement, l’affranchissement avec mon propre pays ont aidé, comme si, tout d’un coup, mon monde habituel n’existait plus. Donc, je pense qu’il fallait me retrouver dans une autre atmosphère, un autre environnement, pour être capable de me lancer. Ce n’était cependant pas l’idée de devoir franchir des limites, mais plutôt d’être dans une disposition d’esprit et d’abandon.

    Dans plusieurs de vos romans, on retrouve des histoires d’amours cachées, empêchées, interdites. Qu’est-ce qui vous fascine autant dans ces amours impossibles ?
    Philippe Besson : C’est une réalité que j’ai vécue, puisque j’ai eu 18 ans au milieu des années 80 et que j’ai très vite compris que j’étais homosexuel. Et quand vous étiez homosexuel au milieu des années 80 dans un petit village du sud-ouest de la France, vous ne le disiez pas. Vous étiez contraint au silence parce que si vous parliez, vous vous exposiez aux moqueries, aux quolibets, aux insultes, aux injures et à la violence psychologique. Au collège, j’étais harcelé. Quand j’ai entendu « sale pédé » pour la première fois, c’est dans une cour de collège. Donc, la violence et l’homophobie arrivent très vite après la découverte de l’homosexualité. Vous êtes comme quelqu’un qui prend des coups et qui se protège des coups. Je n’en parlais pas à mes parents parce que je savais la question qui suivrait et que je ne pouvais pas y répondre, à ce moment-là.

    Donc, je viens de ça aussi, de cette obligation du silence, cette chape de plomb qui pesait sur nous parce qu’il n’était pas possible de vivre ouvertement et que, par ailleurs, il n’y avait pas de modèle ou de visibilité homosexuelle. Je n’avais pas l’idée qu’il y en avait d’autres, comme moi.

    En même temps, cette clandestinité, comme je l’ai racontée dans Arrête avec tes mensonges, elle pouvait aussi être extraordinairement joyeuse parce qu’elle tenait du secret. Il y avait un truc, c’était entre nous, ça n’appartenait qu’à nous. Mes amours avec Thomas Andrieu, que j’y raconte, c’était juste lui et moi, à l’abri du monde. C’était bizarrement assez agréable. Il y avait cette espèce de médaille et son revers. Mais oui, le silence, je sais très bien ce que c’est, puisque j’en viens. Et puis, ça s’est aggravé après avec le déferlement de l’épidémie de Sida où le discours qu’on entendait était : c’est bien fait pour eux.

    Le syndrome de la punition divine.
    Philippe Besson : Bien sûr, c’est la punition divine, mais c’est une maladie merveilleuse [pour les ultraconservateurs] parce que ça touchait les homosexuels, les noirs et les drogués. On aurait voulu faire un combo, qu’on n’aurait pas fait mieux. C’était terrible parce que, tout d’un coup, il y avait en face de nous des gens qui disaient: vous voyez, ils méritent ce qui leur arrive. À ce moment-là, je m’installais à Paris et j’ai des amis, des amoureux qui mourraient les uns derrière les autres. Ça vous plonge dans une forme de désarroi terrible.

    Il a fallu se battre, combattre, s’extraire. Bizarrement, c’est aussi cette homophobie qui m’a donné le goût du combat : ils sont nombreux, ils sont hostiles, mais au fond, l’homophobie, c’est de la connerie pure et simple. C’est assez jubilatoire et noble de se dire : ils sont cons, donc on va lutter contre des cons. Mon goût de la lutte vient sans doute de là.

    Question un peu champ gauche : dans les années 1960, Star Trek utilisait la sciencefiction pour aborder indirectement des enjeux comme le racisme. De votre côté, vous passez plutôt par la lorgnette du passé. Est-ce que ce décalage temporel vous permet de porter un regard critique sur le présent, mais de manière moins confrontante ?
    Philippe Besson : Ça ne s’est pas fait dans cette optique-là. Si le passé est présent dans mes livres, c’est parce que j’ai beaucoup évoqué mes souvenirs de jeunesse. Dans « Une pension en Italie », il ne s’agit pas de mes propres souvenirs, mais ça ramène à une époque révolue qui permet de dire au lecteur: ne croyez pas que parce que c’est passé que ça n’existe plus. Donc c’est plus une façon un peu contournée, oui, de poser le problème du présent, mais en expliquant que les choses se sont sans doute améliorées sous certains aspects, mais pas sur tout et qu’il faut continuer à lutter contre les régressions de toutes sortes qui se produisent.

    Dans « Une pension en Italie », vous racontez l’enquête que mène un petit-fils pour briser l’omerta entourant son grand-père, Paul, disparu de l’histoire familiale depuis les années 60 après un voyage en Italie. Comment cette histoire est-elle née ?
    Philippe Besson : Dans un premier temps, j’avais envie d’écrire sur la problématique des secrets de famille. Cette idée que, dans les albums de famille, il y a des photos qui ont curieusement disparu. Des gens qu’on n’évoque jamais dans les repas, des vérités officielles qui ont remplacé le réel : une forme d’embarras, de honte, de déni. Dans le livre, le narrateur comprend qu’il y a quelque chose qui s’est produit très longtemps avant sa naissance et qu’on a choisi de ne pas en parler. Mais il décide de poser des questions, puisqu’il est l’héritier de cette histoire : il est le petit-fils de Paul. La quête de la vérité, c’est aussi à la quête de ses origines.

    Ensuite, il y avait ce désir de raconter la condition de ces hommes et de ces femmes qui vivaient dans la clandestinité et le déni, qui risquaient leur intégrité physique et l’emprisonnement. On oublie trop souvent que, dans les années 60, en France, on embarquait les homosexuels et ils finissaient en prison. Donc, ça m’intéressait de raconter cette condition de la clandestinité obligatoire et du refoulement.

    Vous situez l’intrigue dans les années 60, un moment de grands paradoxes : à la fois très conservateur, mais également à la croisée d’une révolution des mœurs. Ce choix est-il le fruit du hasard ou forme-t-il une part essentielle de ce que vous vouliez raconter ?
    Philippe Besson : Oui, la période joue un rôle clé parce que le livre raconte un instant de bascule alors qu’un événement, une rencontre, va changer la donne. Et les années 60 sont des années de bascule. On les regarde comme des années d’insouciance, de libération, d’émancipation, mais on oublie aussi qu’elles suivent l’après-guerre, qui est marqué par le poids des conventions, des traditions et de la religion. Ça m’intéressait de raconter ce basculement d’années de claustration, d’enfermement, de chape de plomb vers des années d’émancipation, d’affranchissement et de libération. Si l’histoire se passe précisément dans ces années-là, c’est parce que la bascule est en train de s’y opérer. Au fond, Paul est la métaphore de cette bascule.

    Paul arrive à la pension avec, dans ses bagages, le roman d’E. M. Forster « Avec vue sur l’Arno », que beaucoup connaissent à travers le film « Chambre avec vue ». Bien que le livre date du début du XXe siècle, on y retrouve les échos du parcours de Paul et Sandro dans votre roman. Pourquoi ce choix d’un livre à l’intérieur du livre ?
    Philippe Besson : D’abord parce que c’est un livre qui m’a profondément marqué quand je l’ai lu la première fois, et le film aussi d’ailleurs, et que c’est également le récit d’un basculement. Cette jeune Lucie qui débarque à Florence avec sa vieille cousine qui lui sert de chaperon dans une pension. Et dans cette même pension, se trouve un duo formé par un père libéral et Georges, son fils un peu bohème. Lucie va échanger un baiser fougueux avec celui-ci, dans un champ de coquelicot et, tout d’un coup, ce baiser lui renvoie la possibilité d’une vie autre que celle qui lui est assignée. Et que peut-être, oui, ça existe la fièvre, la ferveur, l’aventure, la sensualité plutôt que la prévisibilité, l’ennui, le mariage qui condamne et qui tue.

    Une scène qui n’est pas sans évoquer le premier baiser de Paul et de Sandro.
    Philippe Besson : Donc, il y a cette idée de mettre les deux histoires en parallèle parce qu’elles se ressemblent, mais également parce que la première vraie discussion entre les deux hommes porte justement sur ce livre. Sandro demande à Paul : mais pourquoi elle s’empêche d’aimer ? Évidemment, tout va partir de là. Et donc ça m’intéressait de mettre les deux œuvres en parallèle. On a le droit, quand on écrit des livres, de rendre hommage à ceux qui nous ont inspirés.

    Un choix de roman curieux pour Paul. Pensez-vous qu’il l’a sélectionné par hasard ou que la rencontre entre ce livre et son lecteur était prédestinée ?
    Philippe Besson : Je ne sais pas pourquoi, mais je pense qu’on va vers des livres dont on ne sait pas exactement de quoi ils parlent, ni quel est leur contenu précis, mais dont on ressent qu’ils vont nous parler. Je me souviens quand j’ai eu 17 ans et que j’ai fait mes premiers véritables choix de lecture en librairie : j’ai choisi un texte d’Hervé Guibert alors que je ne savais même pas qui il était. C’est fou de se dire qu’à 17 ans, parmi les 100 ou 200 livres qui étaient devant moi, j’ai choisi ce livre. De temps en temps, on est irrésistiblement attiré par quelque chose dont on sait qu’il contient une vérité intime et qu’il va nous tendre un miroir.

    Que souhaiteriez-vous que le livre change, même modestement, chez vos lecteurs ?
    Philippe Besson : Vous avez raison de dire modestement parce que les livres, hélas, ce ne sont pas des révolutions, ça ne change pas le monde. On espère toujours que ça fait un peu bouger les lignes d’un millimètre ou deux. Ce ne sera jamais plus que cela, mais un millimètre ou deux, ce n’est déjà pas si mal. Parce qu’un millimètre, puis un autre, et un autre, ça finit par faire une bonne distance et ça finit par faire un écart.

    Ce qui m’intéresse, c’est allumer une petite lumière, éveiller une conscience, faire entendre une autre petite musique, donner à des gens une sensibilité nouvelle à telle ou telle question. Ce n’est pas de créer des chocs violents, des révolutions majeures, mais de bouger gentiment les lignes. Et quand vous bougez un peu les lignes, vous changez totalement de perspective à la fin. Donc, avançons modestement, calmement, mais résolument.
     
    INFOS | Un pension en Italie, de Philippe Besson, Éditions Julliard, 2026.

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