Vendredi, 1 juillet 2022
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    Robert Pelchat, un héros de notre histoire

    Nous sommes à Montréal dans le quartier populaire de l’est de la métropole, que l’on nomme aujourd’hui Hochelaga-Maisonneuve — ou HoMA pour les bobos branchés  ! C’est là qu’a vécu Robert Pelchat. En 1956, il emprunte un nom de plume, Robert de Vallières, et fait paraître Derrière le sang humain aux Éditions Serge Brousseau.

    Sous-titrée «Une étrange confession», c’est une sorte d’autobiographie romancée dans laquelle, sous les traits de Jacques, l’auteur relate divers épisodes de sa vie. Une vie singulière et hors-normes puisqu’elle est marquée par les affres et les tourments de l’homosexualité, considérée alors comme un vice honteux, une tare, au mieux une maladie à soigner.


    «  Le principal personnage de cet ouvrage », lit-on dans la « Préface », « est un homosexuel qui tente plusieurs fois de se suicider parce qu’il ne peut se libérer de sa chemise de force : son “imperfection”.  » Plus loin dans le récit, Jacques avoue à son copain André : «  Je veux que tu saches… que je suis un pédéraste, un homosexuel, un efféminé, un “fifi”, comme disent les plus cruels de ceux qui ne comprennent pas la souffrance morale qui nous habite. […] Je lutte sans cesse pour me délivrer de la fascination que m’inspirent ceux de mon sexe, et cela est pour moi une angoisse épouvantable 1.  »

    À une époque qualifiée souvent de «  grande noirceur  », publier un livre sur un tel sujet relève assurément de l’héroïsme  ! En effet, après Orage sur mon corps d’André Béland paru 12 douze ans plus tôt, ce serait le deuxième roman québécois abordant ouvertement le thème de l’homosexualité. Un exploit que voudront célébrer les Éditions Stanké en rééditant l’ouvrage en 1999, cette fois en révélant le véritable nom de l’auteur : Robert Pelchat.

    Malgré le climat de répression et de réprobation sociale généralisée qui règne en ce temps-là à l’égard des homos, la publication, étonnamment, connaiîtra un immense succès auprès du public. En témoignent de nombreux articles répartis dans la presse écrite. Notamment, Un livre courageux et profondément émouvant, publié dans L’Écho de Frontenac, soulignant que c’est «  le livre le plus en demande chez tous nos librairies  ». On offre même aux lecteurs la possibilité d’en commander un exemplaire en «  complétant le coupon ci-dessous » 2 ».

    Le 7  octobre 1956, l’hebdomadaire La Patrie indique que le livre sera «  en vente dès mardi  » et que l’auteur fera le lancement officiel au Sheraton Hall de l’Hôtel Mont-Royal. Tout en éludant la délicate question de l’homosexualité, on y rapporte que l’ouvrage «  traite des problèmes complexes de l’adolescence, les hantises et les passions qui surgissent à une époque où l’adolescent a besoin de conseils courageux 3.  »

    Un bémol toutefois à cet enthousiasme collectif : le commentaire incendiaire de l’écrivain et journaliste Roger Duhamel intitulé « De la littérature qui se veut instructive ». Tout en affirmant que le roman est «  lamentable  », il s’insurge contre l’aspect ampoulé de l’écriture : «  Admettons le thème, écrit-il, si déplaisant qu’il soit pour ceux qui n’appartiennent pas à la confrérie. Encore fallait-il le traiter dans une langue moins approximative et moins ridicule 4.  »

    Robert Pelchat n’écrira que ce seul livre. Cependant, il n’aura de cesse, tout au long des années, de s’impliquer activement dans sa communauté. Ainsi, en 1952, on annonce dans le journal qu’à titre d’administrateur, politicien, journaliste et écrivain, il «  sera le conférencier d’honneur lors du diner-causerie qui sera présenté au Club de rRéforme de Montréal 5.  » La même année, il posera sa candidature au Parti libéral dans la circonscription provinciale de Maisonneuve.

    Mais c’est surtout auprès de la jeunesse que Robert Pelchat s’est investi avec le plus d’ardeur. Déjà, à peine âgé de 20 vingt ans, il fondera une nouvelle association, l’Organisation iIdéale des jeunes d’Hochelaga «  dans le but de combattre la criminalité juvénile 6 »..

    Justement, ce sont les jeunes de la génération actuelle qui devraient lire cette étrange confession. Ceux-là qui croient que la libération gaie que l’on connaiît de nos jours est un fait acquis ayant toujours existé. À la fois sincère et d’une grande authenticité, elle constitue un vibrant témoignage de la condition des gais à ce moment-là. Des hommes condamnés à réfréner leurs désirs inavouables, à les refouler jusqu’à les renier, à vivre en paria de la société, en brebis galeuse, en lépreux hideux. «  Pour ma part, avoue l’auteur dans l’un des derniers chapitres, ma seule préoccupation est d’être heureux mais je sais, dans mon for intérieur, que je ne pourrai jamais le devenir tant et aussi longtemps que j’aurai cette plaie au cœur, la plaie de l’homosexualité, celle qu’on a appelée “la grande pourrisseuse” 7.  »

    PAR Serge Fisette

    NOTES :
    1 Robert de Vallières, Derrière le sang humain, Montréal, Éditions Serge Brousseau, 1956, p. 126.
    2 L’Écho de Frontenac, 8 novembre 1956, p. 4.
    3. La Patrie, 7 octobre 1956, p. 101.
    4. Roger Duhamel, «  De la littérature qui se veut instructive  », La Patrie, 28 octobre 1956, p. 82.
    5. La Patrie, 14 juin 1952, p. 18.
    6. Robert Pelchat, «  Bouclier des jeunes  », La Patrie, 3 avril 1944, p. 3.
    7. Robert de Vallières, op. cit., p. 371.
    8. Ibid., p.  240.

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