Mercredi, 8 février 2023
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    Plongée dans la tête d’un Libanais homosexuel en exil

    Fadi Malek est le nom de plume utilisé par l’auteur de la bande dessinée La fin du commencement (Nouvelle adresse) pour protéger son identité cachée auprès de sa famille. Avec les illustrations d’Anne Villeneuve, il nous raconte sa jeunesse libanaise, son impression de ne pas appartenir au monde, son homosexualité cachée, sa vie sous les bombes et son exil au Québec pour commencer à exister. Fugues s’est entretenu avec lui en échangeant des courriels.

    Pourquoi publier avec un nom de plume ?
    Fadi Malek : Pour la même raison pour laquelle j’ai décidé, en 1999, de quitter mon pays : il fallait que je m’éloigne pour me libérer. Cela dit, je voulais surtout éviter aux autres, ces gens qui m’aiment, les conséquences de ma décision. Si les deux dernières décennies m’ont permis de retrouver un sens à ma vie, je n’ai pas oublié toutes ces personnes qui vivent dans un monde très différent, comme sur une autre planète.

    Qu’est-ce qui t’a poussé à raconter ton histoire en bande dessinée ?
    Fadi Malek : Le projet était censé ressembler à un fanzine, mais l’éditeur d’Anne a vu le potentiel d’aller plus loin. La BD a été une belle découverte. La dimension visuelle mobilise davantage nos sens. Le lecteur est davantage imprégné et le message est plus clair, convivial et humain.

    Ton histoire est très personnelle. J’imagine qu’on ne remet pas nos mots entre les mains de n’importe qui. Qu’as-tu senti dans ta rencontre avec Anne Villeneuve pour être en confiance ?
    Fadi Malek : Anne est curieuse de nature et bienveillante par défaut. Sans aucune pression, elle voulait que le livre soit une bouffée de confiance pour moi et elle m’a donné tout le temps pour être rassuré. À chaque rencontre, elle voulait en savoir plus sur l’histoire et le contexte, jusqu’aux moindres détails. Elle voulait aussi que le livre soit un message d’espoir pour d’autres Fadi qui, quelque part, survivent en attendant leur début de commencement.

    Décris-moi le sentiment qui t’habitait quand tu te sentais différent.
    Fadi Malek : Je me sentais seul et désorienté, surtout en perte de repères et d’appartenance à quelque chose. J’avais l’impression de ne pas être normal, pas comme les autres. Ma confiance en moi était en chute libre. Par conséquent, j’ai pris la décision de faire profil bas, avec toutes les conséquences sur ma vie personnelle et professionnelle. Après le décès de mon père, j’ai dû jouer le rôle de « l’homme de la famille ». Tous les regards étaient désormais sur moi. Je vivais avec l’énorme pression de jouer le jeu. Je continuais de construire un personnage parallèle capable de survivre dans sa société.

    Tu as entendu et vu des choses qui te laissaient comprendre le rejet de l’homosexualité d’une majorité de Libanais durant ta jeunesse. Est-ce que les paroles de ton oncle — ouvert, brillant et doté d’un grand cœur — ont été la goutte qui a fait déborder le vase dans ton malaise et ton envie de partir ?
    Fadi Malek : La conversation avec mon oncle m’a fait comprendre que j’étais seul. Cela a accentué le sentiment d’être différent, un aliéné, malgré tous les efforts. J’ai aussi ressenti de la frustration au quotidien et le dégoût de moi-même, de me voir jouer le jeu. La goutte qui a fait déborder le vase a été la discussion avec un collègue au travail qui pensait qu’il n’y avait pas d’échappatoire et que je resterais à jamais dans ce « cercueil » où je travaillais. J’avais l’impression d’être un mort-vivant au quotidien. Je faisais tout pour ne pas réussir et ne pas attirer l’attention. Il fallait rester sous le radar. Donc, je demeurais caché, triste et sans motivation. J’ai « réussi » à devenir invisible pour les autres et pour moi-même.

    Pourquoi as-tu choisi de quitter le Liban ?
    Fadi Malek : En touchant le fond et en n’ayant plus rien à perdre, j’ai trouvé le courage d’agir. J’étais devenu l’ombre de moi-même. Partir était la seule option qui me restait. Je me suis toujours dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas et que ce n’était pas normal que ma vie soit une impasse après l’autre, juste parce que je suis qui je suis. Et j’avais toujours la conviction que, quelque part sur cette vaste planète, je serais plus en paix. Le Canada était et reste un des rares pays qui accueille régulièrement des immigrants d’origine libanaise.

    Ta vie est-elle mieux (ou pas) au Canada ?
    Fadi Malek : Quand tu fais tout pour être invisible, tu le deviens, même pour toi-même. Tu commences à vivre pour les autres, leurs projets, leur avenir. Au Québec, j’entends régulièrement les gens me dire : « On te respecte comme tu es » ; « C’est toi qui sais » ; « Tu vas à ton rythme ». Ici, j’ai compris que j’ai une valeur. Ici, je me suis retrouvé.

    Quel effet l’écriture de cette bande dessinée a-t-elle eu sur toi ?
    Fadi Malek : Une libération et le courage de faire face aux souvenirs éprouvants du passé. La bande dessinée m’a permis un certain recul, une objectivité pour voir plus clair et faire la part des choses. J’ai depuis un regard plus bienveillant envers mon histoire et envers
    moi-même.

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