Alors que les traitements antirétroviraux ont transformé le VIH en infection chronique maîtrisable et que le principe « U = U » (indétectable = intransmissible) est solidement établi scientifiquement, la stigmatisation liée au VIH connaît un regain préoccupant aux États-Unis.
Un nouveau rapport du Williams Institute, rattaché à la faculté de droit de l’UCLA, révèle qu’en 2024, 43 % des adultes américains adhéraient à au moins une croyance stigmatisante envers les personnes vivant avec le VIH (PVVIH). En 2021, cette proportion était de 31 %. En trois ans à peine, la progression est marquée — et alarmante.
La peur et le blâme
Le rapport distingue deux grandes formes de stigmatisation. La première, qualifiée de « stigmatisation fondée sur la peur », repose sur des croyances exagérées ou erronées concernant les modes de transmission du VIH. Elle se traduit par un malaise à côtoyer des personnes séropositives, alimenté par la désinformation.
La seconde, dite « fondée sur le blâme », renvoie à l’idée que les personnes vivant avec le VIH auraient adopté des comportements « immoraux » ou « répréhensibles » et qu’elles seraient, en quelque sorte, responsables — voire méritantes — de leur infection.
En 2024, 31 % des adultes interrogés exprimaient une stigmatisation liée à la peur, tandis que 26 % adhéraient à des attitudes de blâme. Plus préoccupant encore : la proportion de répondant·e·s cumulant ces deux formes de stigmatisation est passée de 8 % à 14 % entre 2021 et 2024.
Pour Jordan Grasso, analyste de données et auteur principal du rapport, « la stigmatisation du VIH demeure un obstacle majeur à la lutte contre l’épidémie aux États-Unis ». Les perceptions erronées sur la transmission, combinées aux jugements moraux, « façonnent l’opinion publique de manière à nuire à la santé et au bien-être », contribuant à des problèmes de santé mentale, à une moindre adhésion aux soins et à une qualité de vie réduite pour les personnes concernées.
Une fracture idéologique
L’étude, basée sur les données représentatives du General Social Survey (GSS), met aussi en lumière des clivages sociaux et politiques.
Les adultes hétérosexuels (45 %), les personnes ayant un diplôme d’études secondaires ou moins (51 à 52 %) et les personnes s’identifiant comme conservatrices (61 %) étaient plus susceptibles d’exprimer des opinions stigmatisantes. Les conservateurs étaient plus de deux fois plus nombreux que les libéraux à adhérer à des affirmations relevant de la stigmatisation par le blâme (43 % contre 12 %, les modérés se situant à 21 %).
Ces chiffres ne surprennent pas dans un contexte politique marqué par un retour des discours moralisateurs sur la sexualité, la santé reproductive et les droits LGBTQ+. Ils illustrent toutefois à quel point le VIH reste prisonnier d’un imaginaire punitif hérité des années 1980.
Criminalisation persistante
La stigmatisation ne se limite pas aux perceptions individuelles : elle s’inscrit aussi dans le droit. Actuellement, 32 États américains disposent de lois criminalisant spécifiquement les personnes vivant avec le VIH, et 28 imposent des peines aggravées liées au statut sérologique. Nombre de ces lois ont été adoptées au plus fort de la crise du sida et ne reflètent pas les connaissances scientifiques contemporaines sur la transmission, la prévention et le traitement.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont d’ailleurs souligné que la criminalisation du VIH peut décourager le dépistage et accentuer la stigmatisation.
Nathan Cisneros, codirecteur du projet sur la criminalisation du VIH au Williams Institute, rappelle que certaines lois sanctionnent des comportements qui ne présentent « aucun risque ou un risque négligeable » de transmission, comme le fait de cracher. « Mettre fin à l’épidémie nécessite de moderniser ou d’abroger ces lois et d’investir dans des interventions fondées sur des données probantes pour réduire les croyances stigmatisantes enracinées dans la peur et le blâme », insiste-t-il.
Et au Canada?
Le Canada n’est pas à l’abri de ces dynamiques. Si la stigmatisation sociale y semble moins ouvertement polarisée qu’aux États-Unis, la criminalisation du VIH demeure un enjeu majeur. Pendant des années, le Canada a été reconnu comme l’un des pays occidentaux appliquant le plus sévèrement le droit criminel en matière de non-divulgation du statut sérologique. Bien que des directives fédérales publiées en 2018 aient limité les poursuites dans les cas où la charge virale est indétectable, la législation n’a pas été entièrement réformée. Des accusations peuvent encore être portées dans certaines provinces, notamment lorsque le condom n’est pas utilisé, même en l’absence de transmission. Les organismes communautaires réclament depuis longtemps une réforme en profondeur du Code criminel afin d’aligner le droit sur l’état actuel des connaissances scientifiques et sur le principe U = U.
Un recul qui inquiète
Pour les communautés LGBTQ+, ces données résonnent douloureusement. Le VIH a longtemps servi de prétexte à la marginalisation des hommes gais, des personnes bisexuelles et trans, et à la construction d’un discours moral associant maladie et déviance.
Voir la stigmatisation augmenter en 2024, malgré quarante ans de mobilisation communautaire et des avancées scientifiques majeures, soulève une question troublante : assistons-nous à un retour du stigmate comme outil politique?
À l’heure où les droits LGBTQ+ sont contestés dans plusieurs États américains, où les discours conservateurs gagnent du terrain et où la désinformation circule massivement en ligne, le VIH demeure un révélateur des tensions sociales profondes.
La science a progressé. Les traitements sont efficaces. Les personnes vivant avec le VIH peuvent mener des vies longues et en santé. Pourtant, les représentations collectives semblent, elles, parfois régresser.
Pour espérer mettre fin à l’épidémie, il ne suffira pas d’innover en laboratoire. Il faudra aussi déconstruire les peurs, combattre les jugements moraux et moderniser des lois héritées d’une époque où l’ignorance et la panique dictaient les politiques publiques.
En 2026, la lutte contre le VIH demeure indissociable d’un combat plus large : celui contre la stigmatisation — sociale, politique et institutionnelle.

