Vendredi, 17 avril 2026
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    Les éditions sans fin célèbrent leur dixième anniversaire

    Il y a une décennie déjà, Dominique Bourque et feu Johanne Coulombe fondaient les Éditions sans fin. Le titre de cette maison d’édition publiant exclusivement des livres à thématique lesbienne, qui cumule aujourd’hui près d’une dizaine d’ouvrages, a été inspiré par la pièce de théâtre de Monique Wittig intitulée Le voyage sans fin (1985). Ce titre « affirme notre détermination à exister envers et contre tous », ce que les lesbiennes ont fait depuis l’Antiquité. « Nous ne nous laisserons pas effacer, arrêter, intimider ; nous continuerons à lutter pour pouvoir vivre notre vie comme nous l’entendons et pour l’élaboration d’un monde meilleur », explique la cofondatrice Dominique Bourque, qui se prête ici au jeu de l’entrevue.

    Quelle est la genèse des Éditions sans fin ?
    Dominique Bourque : On a pris cette décision le 15 novembre 2015, à la suite des attentats du 13 novembre qui ont fait 130 morts en France. Il y a eu des attaques qui ont visé le Bataclan, les terrasses et un événement sportif. C’était une attaque au mode de vie français, peut-être qu’on peut parler d’un mode de vie occidental, où la culture prend une place très importante, la liberté d’expression, le dialogue, le plaisir. Pour Johanne et moi, ça a été un choc ! On a
    considéré qu’il était important de miser sur la liberté d’expression. Ce qu’on souhaitait faire, c’est offrir une plateforme pour les lesbiennes dont on n’entend à peu près jamais parler.

    Quelles thématiques vouliez-vous privilégier ?
    Dominique Bourque : Nous trouvions important de montrer qu’elles avaient des perspectives originales sur le monde, qui s’exprimaient dans des analyses scientifiques, des engagements militants et également des œuvres de création. Alors, on a voulu que ces trois volets-là soient mis de l’avant dans les éditions qu’on a appelées « Sans fin » pour insister sur la pérennité de la culture. Pour nous, c’est un combat constant qu’il faut ramener sans cesse à l’avant de la scène politique, publique et sociale.

    Contrer l’invisibilité des lesbiennes est donc au cœur de votre mission ?
    Dominique Bourque : On s’est dit : on a beaucoup été en retrait, donc on va essayer maintenant de prendre une place, notre place, en démontrant la vie, la possibilité d’entendre le point de vue des lesbiennes, de voir ce qu’elles font et sur quoi elles misent, quelles sont leurs priorités. Alors, depuis dix ans, on a publié une dizaine d’œuvres et on a parallèlement organisé cinq colloques et des activités variées, dont « Tout le monde en parle », qui reprenait le concept de la populaire émission, mais pour mettre de l’avant le collectif Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui. Sans compter la coproduction du film du même nom, que j’ai coréalisé avec Johanne Coulombe et toi (Julie Vaillancourt), qui revient sur le collectif, AHLA : 40 ans plus tard, qui sera d’ailleurs présenté en Italie cet été, après avoir été présenté dans plus d’une dizaine de festivals à travers le monde depuis sa sortie en 2022.

    Aurais-tu pensé que cette mission des Éditions sans fin serait toujours d’actualité, sinon plus, 10 ans plus tard ?
    Dominique Bourque : Quelque part, oui, mais il faut nuancer le mot « actualité »… Parce que, nous, les lesbiennes, on n’a jamais été d’actualité. Mais le concept de la liberté d’expression, oui. J’étais convaincue qu’il fallait aller dans cette direction-là, en sachant qu’on n’aurait pas tellement d’écho réel, surtout pas dans le monde médiatique officiel. Ça, je ne me faisais aucune illusion. Déjà dans mes classes à l’Université d’Ottawa, quand je parle de lesbianisme, je vois les gens rouler les yeux et regarder au ciel…

    Pourquoi selon toi ?
    Dominique Bourque : Les lesbiennes, ça n’intéresse pas, et les gens ne questionnent même pas leur rapport indifférent au lesbianisme. C’est comme un automatisme et ça montre à quel point on a été, si tu veux, portraitisées comme des êtres […] peu intéressants, rétrogrades, un peu douteuses, ou hyper chialeuses, selon les perspectives. Le problème que nous soulevons, nous, les lesbiennes, c’est la façon dont la société est structurée. Une très vieille structure patriarcale qu’on traîne depuis des millénaires. C’est ça, le problème. On la sent parce qu’on est dans un recul, parce qu’on voit ce que ça fait aux femmes, et notre liberté, par contraste. On n’est pas prises, nous, lesbiennes, dans des stéréotypes, sauf ceux qu’on nous impose, car dans notre vie au quotidien, on fait ce qu’on veut et dans nos relations, il n’y a rien de figé, on décide. C’est ça, la différence.

    Avec les Éditions sans fin, vous avez un lectorat niché, les lesbiennes féministes, même radicales. Est-ce que cette spécificité-là engendre un lectorat qui est peut-être moins nombreux, mais plus fidèle ?
    Dominique Bourque : Exactement un lectorat de fidèles qui s’élargit maintenant avec les
    années. Il y a une consolidation, un enracinement et donc un élargissement du lectorat qui a toujours été transatlantique. Parce qu’on a notre public au Québec, puis on a aussi notre lectorat en France, où on a fait des lancements à répétition à Paris, à Toulouse.

    L’auteure et militante Gloria Escomel chapeaute désormais les Éditions sans fin avec toi ?
    Dominique Bourque : Oui, un beau cadeau des 10 ans ! C’est une belle continuation, car depuis longtemps, elle participe à lire des manuscrits ; elle était en dialogue avec Johanne et moi. Là, je lui ai dit, « écoute, Gloria, j’adorerais ça que tu te joignes à nous ! » C’est important parce que c’est quelqu’un qui appartient à une autre génération ; il ne faut pas oublier les aînés dans un monde dans lequel ils sont plus libres, prennent plus de place, sont plus actifs et plus en santé. L’autre personne dont l’appui m’est très précieux est Danielle Chagnon. Elle a été mon interlocutrice depuis le départ de Johanne, qui est décédée subitement d’un cancer en 2021.

    Justement, des défis lors de ces 10 dernières années ?
    Dominique Bourque : Le plus gros défi, à mes yeux, à moi, c’est le décès de Johanne, c’est sûr. Parce qu’on était dans une très grande complicité, parce qu’il y avait énormément de respect entre nous, parce qu’on travaillait tellement bien ensemble, je suis vraiment entrée dans un deuil profond et je me suis accrochée aux Éditions sans fin parce que c’est important pour Johanne. Aussi, ce qui est difficile, c’est que plusieurs de nos ouvrages publiés étaient associés à des êtres qui disparaissaient, qui étaient disparus, Nicole Claude-Mathieu, Colette Guillaumin, sans oublier l’hommage à Danielle Charest, au sein d’un numéro double, avant la fondation des Éditions sans fin. Donc, il y a comme une sorte de tradition qui s’est installée pour rendre hommage à des femmes, des lesbiennes qui sont disparues. C’est à la fois porteur, mais aussi triste. Il y a un devoir de mémoire, clairement. On réfléchit, on écrit des ouvrages, on collabore au dialogue pour une meilleure société.

    Le plus récent ouvrage des Éditions sans fin s’intitule Osez l’amour lesbien : défis et délices. Son double lancement fut un succès. Contente de l’accueil ?
    Dominique Bourque : Oser l’amour aux lesbiennes, c’est la grande question ! C’était la question de Sapho, mais ça continue, cette idée-là d’oser. Les gens ont osé se pointer au lancement aussi ! C’est un ouvrage qui a pris des proportions importantes, avec 16 collaboratrices d’horizons, d’âges et de générations différentes, avec des réflexions singulières. Ça, j’ai trouvé que c’était enthousiasmant, c’était positif.

    Quelles sont les publications/projets à venir ?
    Dominique Bourque : J’ai acheté les droits du manuscrit de Daniela Danna. Pour l’instant, son titre de travail est L’amour entre femmes dans l’histoire. C’est un livre sur les amies et les compagnes qu’elle a publié à la fin des années 90 et qui a connu un énorme succès en Italie. C’est un regard historique et je trouvais que c’était intéressant, pour les 10 ans, de produire une traduction de cet ouvrage-là. Ça montre aussi notre ouverture aux autres cultures, une ouverture sur le monde.

    INFOS | Pour vous procurer les ouvrages des Éditions sans fin et demeurer à l’affût des prochains événements, consultez le site Web : https://leseditionssansfin.com/

    Pour en savoir plus sur le documentaire Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui :
    40 ans plus tard, consultez le site Web du Groupe Intervention Vidéo :
    https://www.givideo.org

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