Dimanche, 17 octobre 2021
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    Se battre pour les droits LGBT en Jamaïque — Entrevue avec Maurice Tomlinson

    La Jamaïque est reconnue pour être un des pays les plus homophobes. Les raisons sont tout autant historiques que religieuses. Les personnes LGBT ne sont pas en sécurité et ne bénéficient d’aucune protection. De plus, la loi anti-sodomie datant de 1868, de l’époque coloniale anglaise, prévaut toujours pouvant entraîner des peines d’emprisonnement et de travaux forcés allant jusqu’à dix ans. Malgré ce contexte sombre, depuis de nombreuses années, des militants LGBT tentent de faire changer les choses. Entre autres, Maurice Tomlinson, un avocat de formation qui tente de faire invalider la loi anti-sodomie qui serait contraire aux articles sur la liberté individuelle contenue dans la nouvelle Constitution adoptée à Kingston en 2011.

    Présent à Montréal lors du 8e Festival des films et des arts LGBTQ+ Afro-Caribéens, Maurice Tomlinson a tout de suite rappelé qu’aujourd’hui on ne pouvait plus travailler sur les droits des LGBT dans un pays sans avoir le soutien des groupes LGBT à l’international.

    Comment devient-on militant LGBT en Jamaïque compte tenu des risques nombreux ?
    Je suis né dans ce pays, j’y ai grandi et j’y ai fait mes études de droit. Les droits humains m’ont toujours passionné et donc naturellement je me suis investi dans des causes qui me touchaient plus particulièrement comme l’orientation sexuelle. Petite anecdote, je me suis marié avec un citoyen canadien en 2011, mais un journal jamaïcain a réussi à obtenir une photo et l’a publiée en une en sous-titrant : un militant LGBT s’est marié au Canada. J’ai ressenti une grande détresse car nous voulions que ce mariage reste secret en raison de l’hostilité que cela pouvait entraîner et je suis parti rapidement au Canada. Mais comme je suis enseignant et que je ne voulais pas perdre mon poste, je retourne en Jamaïque pour de courtes périodes et en prenant des mesures de sécurité.

    Comment t’es venue l’idée d’attaquer légalement le gouvernement jamaïcain pour l’abolition de la loi anti-sodomie ?
    Je représentais au départ un client qui subissait des menaces, mais en cours de route, il a décidé de laisser tomber de peur qu’il y ait des répercussions sur sa famille. Alors, comme militant, j’avais été, moi aussi, souvent menacé, j’ai donc décidé de porter plainte à la police. Quand je suis arrivé, les policiers m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire, qu’ils haïssaient les gais, que ça les rendait malades. Et leur officier supérieur m’a affirmé que tant que les lois ne seraient pas changées, ils ne changeraient pas leur attitude vis-à-vis de l’homosexualité. D’où l’idée d’engager des procédures contre le gouvernement, en vertu, entre autres, de la nouvelle Constitution qui est très clair sur le respect de la liberté individuelle, le consentement sexuel entre adultes, ou encore la nécessité pour tout citoyen de recevoir la protection nécessaire. La loi anti-sodomie concerne tout le monde, mais bien évidemment ce sont les gais qui sont le plus souvent accusés de l’avoir transgressée. Je me suis donc porté partie civile. Mais il fallait qu’un défenseur public accepte aussi de représenter cette demande. Le premier que j’ai rencontré a refusé sous prétexte que les gais n’avaient qu’à rester invisibles et comme cela ils n’auraient aucun problème avec la Justice et la police. Le second a bien voulu être le défenseur public. Ce qui augure mal, c’est que le procureur chargé de trancher dans cette plainte est ouvertement homophobe. Mais, ce qui est important, c’est que les médias parleront de cette poursuite, et aussi les médias à l’étranger via les médias sociaux.

    Un changement légal peut-être un grand pas. Mais qu’en est-il des changements de mentalité ?
    C’est sûr qu’un changement légal ne changera pas la culture homophobe du jour au lendemain. Cependant, par exemple, des lois interdisant la discrimination aurait une répercussion dans la représentation de l’homosexualité dans les médias. Les journaux, les émissions de télévision, etc., pourraient être poursuivis en justice. Mais peut-être, le plus important, c’est tout le travail que nous faisons en parallèle pour changer les mentalités, avec des événements comme des Prides, des programmes de sensibilisation.

    Nous en avons un destiné aux policiers. Mon mari est un ancien officier de police canadien et il a été à l’origine d’un programme de sensibilisation aux réalités LGBT au Canada. Nous avons adapté ce programme pour la police jamaïcaine. Et puis, comme nous savons que ce sont les Églises qui tiennent les discours les plus homophobes, nous tentons de rencontrer régulièrement des responsables reli-gieux pour expliquer que s’ils n’acceptent pas l’homosexualité, ils n’ont pas à promouvoir la haine. Et cela change tout doucement. Par exemple, un pasteur a voulu montrer que les personnes LGBT étaient les bienvenues dans son église et lors d’une Gay Pride, il a lavé les pieds de lesbiennes. Un geste qui n’est pas passé inaperçu car le soir même, toutes les télés en parlaient, et les journaux le lendemain publiaient des photos. Je pense qu’il faut continuer à travailler avec les églises et que, petit à petit, nous verrons une évolution.

    Est-ce que vous avez des allié-e-s dans la société qui peuvent vous aider ?
    On commence tout juste à recevoir le soutien d’hommes et de femmes politiques. Un soutien discret encore mais là encore c’est une première brèche. Nous approchons aussi les syndicats et tous les autres groupes de défense des droits humains, et il y là aussi une ouverture. Enfin, et ce n’est pas négligeable, le soutien des groupes LGBT à l’extérieur, comme le Réseau juridique canadien VIH/sida. Ces groupes nous apportent un soutien logistique, car il est bien clair que nous ne recevons aucune subvention, et qu’une cause contre le gouvernement coûte cher, et nous apportent une visibilité puisqu’ils relaient dans les médias ce qui se passe en Jamaïque.

    Combien de temps cela prendra avant qu’un jugement ne soit prononcé ?
    Deux ou trois ans, mais c’est difficile d’être précis. Et puis, si nous échouons, nous remontrons jusqu’à ce qui est l’équivalent de la Cour suprême. Effectivement, tout cela prend beaucoup de temps mais il faut bien commencer quelque part.

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