Vendredi, 3 Décembre 2021
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    Un espion gai sur Netflix

    Voici une toute nouvelle série d’animation originale de Netflix, du producteur Gabe Liedman (Brooklyn Nine-Nine, Inside Amy Schumer ainsi que l’excellente série d’animation Big Mouth ), qui offre aux spectateurs un spectacle inhabituel : un pastiche d’espionnage gai.


    Tel que révélé dans une bande-annonce explosive, la Queer Force (ou Q-Force) se compose d’un groupe d’espions qui, malgré leur niveau de compétence hors normes, sont relégués à la surveillance des dépanneurs de West Hollywood en raison de l’homophobie crasse de l’American Intelligence Agency (AIA). En effet, il y a 10 ans, au moment où la politique «don’t ask, don’t tell» de l’armée étatsunienne est levée, l’agent Steve Maryweather (interprété en VO par Sean Hayes, de Will and Grace) fait sa sortie du placard et se fait instantanément mettre à l’écart de l’AIA, alors qu’il en était jusqu’à ce moment l’étoile montante.

    Désormais surnommé «agent Mary» (un terme d’argot désignant un homme efféminé) par ses collègues hétérosexuels, il décide de monter une équipe d’élite qui pourrait faire ses preuves dans les missions qui lui serait confiées. Après dix ans de vaines attentes, il passe outre et enquête sur un homme au comportement suspect, qui se révèle cacher de sinistres secrets, et sauve ainsi rien de moins que la planète.

    Suite à ce tour de force, la Q-Force reçoit la légitimité recherchée, au grand déplaisir du directeur homophobe de l’AIA Dirk Chunley (Gary Cole) qui se voit contraint d’offrir des missions à ses membres. À une condition de taille : travailler avec Buck (David Harbour), un hétéro à la limite de l’intolérance, du sexisme et de la suffisance, chargé de les garder à l’œil. Le groupe se compose également de Stat (Patti Harrison), une pirate informatique pansexuelle, Twink (Matt Rogers), une drag queen québécoise spécialiste de l’art du déguisement, Deb (Wanda Sykes), une mécanicienne-ingénieure lesbienne et V (Laurie Metcalf), l’assistante-directrice de l’AIA.


    L’accueil réservé à la série jusqu’à présent a été extrêmement polarisé : certains adorent et d’autres n’y voient qu’un ramassis de clichés tournant en ridicule la réalité LGBTQ+. Je me situe entre ses deux pôles, préférant me dire qu’il ne faut pas prendre la série au premier degré. Ne vous fiez surtout pas au premier épisode pour juger de la qualité générale de la série, puisqu’on y installe avant tout la prémisse et les personnages. Les intrigues et les enjeux gagnent par la suite en complexité, et le côté à la fois outrancier et moqueur devient plus intense. Ceci dit, la série aligne effectivement un cortège de stéréotypes – ou de clins d’œil complices, selon le point de vue que l’on adopte –, mais toujours dans une perspective d’autodérision, et ce en articulant une critique tout simplement jubilatoire du machisme et de l’hétérocentrisme.

    Il faut d’ailleurs souligner que cette généreuse volonté de pastiche sait très bien faire flèche de tout bois : qu’il s’agisse des personnages LGBTQ+ ou hétéros, chacun correspond à des archétypes et des clichés sans cependant verser dans l’unidimensionnalité. Ils ont même tous, au contraire, une vie personnelle qui est finement explorée et présentée. À témoin de cet angle résolument caustique et de second degré, on peut citer le discours de l’agent Mary, lors d’une remise des diplômes, qui tient à remercier «l’AIA, Céline Dion et les pubs Calvin Klein avec Mark Wahlberg pour avoir fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui», une discrimination antigaie chez les décorateurs intérieurs, un jeu-questionnaire lesbien dont dépend la survie de la planète ou une pub vantant les mérites des cigarettes de maternité.

    Au cours des dix épisodes de la première saison, l’équipe affrontera ses démons personnels (Twink fait face aux flashbacks de son père avec le Cirque du Soleil), un trafic de plutonium, un complot au cœur de l’EuropeVision (parodie – vous l’aurez déjà compris; les jeux de mots sont tous très peu subtils – du célèbre concours de chant Eurovision), des aspirants acteurs réduits en esclavage pour jouer dans des séries de superhéros (référence aux productions de la CW), une machination visant à laver le cerveau des espions LGBTQ+ et des zombies gais.


    Comme la série semble s’adresser à un large public, on pourrait s’attendre à ce que les scènes amoureuses ou de nudité soient d’une très grande sobriété. Cette impression prend cependant fin dès le visionnement du troisième épisode, Le secret de Backache Mountain, qui présente une reconstitution très (très) explicite de la scène de la tente du film Brokeback Mountain.

    La question centrale demeure de savoir si le pari du pastiche et de l’autodérision est remporté : est-ce drôle? Bien qu’on ne s’esclaffe pas à s’en tenir les côtes, il faut avouer que chaque épisode s’écoute avec grand plaisir. Certaines scènes laissent même une impression indélébile, et on s’attache rapidement aux différents personnages et à leurs travers. Par ailleurs, la mécanique scénaristique s’avère très efficace et on se surprend à en faire une écoute en rafale. Et personnellement, j’attends même une deuxième saison avec grande impatience : quelles seront les conséquences du mariage forcé de Buck et de l’aveu de l’agent Mary?

    Bien que le doublage français (voir la bande-annonce) ait été réalisé en France, il verse rarement dans les habituels travers franchouillards et offre même de très beaux jeux de mots. Certaines références propres à la culture nord-américaine y sont quelquefois plutôt approximatives, mais l’ensemble s’écoute quand même fort agréablement et les voix françaises de plusieurs des personnages sont parfois même plus nuancées, voire supérieures à la version originale – notamment pour l’agent Mary.

    Si vous appréciez l’humour au deuxième degré, les pastiches et l’autodérision, la série est pour vous. Que la Q-Force soit avec vous!


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