Mercredi, 17 août 2022
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    Un héros de notre histoire, l’artiste Normand Moffat

    Certains artistes en arts visuels ont des vies totalement extravagantes alors que d’autres se satisfont d’une existence paisible et sereine. Pensons à l’excentrique Salvador Dali versus le sage René Magritte, lequel peignait dans la salle à manger de son appartement, avec comme unique modèle son épouse Georgette. Pensons, plus près de nous, à l’exubérant Armand Vaillancourt actif dans toutes les causes et tous les combats, à l’inverse d’un Jean-Paul Lemieux qui a choisi de couler des jours plus tranquilles, enseignant à l’École des beaux-arts de Québec et se réfugiant dans son havre isolé de L’Isle-aux-Coudres.


    L’artiste Normand Moffat, assurément, fait partie de la deuxième catégorie. En témoignent une vie de couple avec le même compagnon depuis plus de trente ans, ainsi qu’un travail dit « alimentaire » étalé lui aussi sur quelques décennies — ce qui lui a permis, dit-il, « d’acheter sa liberté de créer ». Un métier plutôt inhabituel, celui de préposé aux bénéficiaires, bien loin de la carrière convenue de professeur privilégiée par la plupart des artistes.


    Cette pratique au sein du milieu hospitalier aura nécessairement une incidence sur sa vie et sur sa démarche de création. Amené chaque jour à côtoyer ses frères humains dans les circonstances douloureuses de la maladie, de la souffrance et de la mort, il développera envers les autres de la compassion et de l’empathie. Ainsi, dans les années 1980, il réalisera une sculpture en moulant la main et les pieds d’un ami avant que ce dernier ne soit emporté par le sida. Posée au sommet d’une colonne, la main enserre une bougie entre ses doigts légèrement repliés. On imagine un phare au milieu de la nuit ; on imagine une lumière éclairant les ténèbres. Intitulée Je vous aimais, elle se veut un hommage à ces êtres chers disparus lors de la pandémie. 


    « J’aime la solitude, précise Normand Moffat, la réflexion en profondeur et surtout les gens auprès desquels je vais puiser à la source et à la… ressource. Dans mes œuvres, toujours il est question de dialoguer, de communiquer, mais aussi d’amener le regardeur à prendre conscience des personnes qui l’entourent et à se regarder lui-même face au monde. Nous, les artistes, avons une mission, soit de montrer le vrai côté des choses sans tricher, telle est ma devise de vie 1. »

    Normand Moffat, La fragilité du solide, 2005. Acrylique, bois, papier, toile, feuille d’argent. 211 x 203 cm. Photo : Bruno Tenti.


    Cette vérité-authenticité, elle se conjugue chez lui selon trois axes principaux : l’intégration de lettres de l’alphabet référant à la connaissance, les éléments architecturaux et la représentation du corps masculin. Tour à tour peints, dessinés, gravés ou sculptés, ces motifs récurrents sont déclinés de diverses façons dans des matériaux aussi variés que la toile, l’acrylique, le papier, le contreplaqué, le bronze, la feuille d’argent et d’or.


    Manipulés par ses soins dans un long et méticuleux processus de fabrication, proche de celui de l’artisan, il en résulte des œuvres comme autant de fenêtres ouvertes sur un monde idéalisé, sublimé. Tout le contraire de celui auquel il est confronté dans sa tâche journalière de soignant. Un monde de rêve où le chatoiement des dorures vient contrer laideur et noirceur ; où les métaux précieux et pérennes dénient la fragilité et la fugacité de la vie.


    Même son personnage central ne vieillit pas, à l’exemple du portrait de Dorian Gray dans le roman d’Oscar Wilde. Il n’est pas atteint par les affres de la vieillesse et la décrépitude, tels ces patients dont il s’occupe avec attention à l’hôpital. Ce n’est pas un corps blessé mais resplendissant, un éternel jeune homme, souvent représenté en pied, et dans de multiples contextes, jusqu’à constituer une sorte de figure générique.


    À l’instar de l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, symbole suprême de la perfection, il devient une sorte d’archétype universel. C’est un corps en majesté à l’image même de ces représentations du Christ en majesté montrant un être glorieux, tout à l’opposé de celui souffrant sur la Croix. S’il demeure un homme discret, c’est à coup sûr par sa générosité indéfectible envers les plus démunis et par la fidélité à son œuvre que Normand Moffat devient un héros de notre histoire.  Par la ténacité et la persévérance qu’il a su déployer au fil des ans à inventer du beau, du flamboyant qui nous transporte dans un…


    ailleurs meilleur ! Captant et figeant des moments hors du temps connu, des fragments de splendeur. Là où le deuil est aussi lueur d’espoir.


    Serge Fisette


    NOTE | 1. Courriels de l’artiste, 24 décembre 2018 et 11 août 2021.

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