Samedi, 1 octobre 2022
• • •
    Publicité

    Sophie Labelle change le monde une BD à la fois

    Ses personnages se nomment Stéphie, Ciel, Eiríkur et Raquel. Leurs histoires parlent de transidentité, de non-binarité, d’orientation sexuelle, de prénoms et de pronoms choisis. Leurs échanges sont, malgré une candeur inhérente à la jeunesse, teintés d’une compréhension du monde bien plus avancée que la moyenne. Avec la bande dessinée Assignée garçon, née sur le Web en 2014 et disponible depuis peu en librairie, Sophie Labelle transforme la vie de plusieurs personnes et devient, bien malgré elle, la cible d’innombrables haters.

    Si la version papier de son œuvre lui permet d’atteindre un nouveau public, elle prépare également sa sortie des sombres méandres du Web. « Avec les haters, la pression de créer en ligne est énorme », explique la bédéiste en entrevue. « Je ne souhaite à personne de vivre avec ça pour le reste de sa vie. Mon but est de prendre ma retraite de l’Internet un jour. Pour ça, il faut que mon travail soit accessible en dehors des réseaux sociaux. »

    Que ceux qui imaginent quelques rares insultes d’inconnus (en diminuant leur portée sur la santé mentale de la créatrice) se détrompent, la haine dont Sophie Labelle est victime est aussi diverse que vicieuse. « Je reçois des menaces de mort quasiment tous les jours de la part de personnes avec de réels profils sur les réseaux sociaux. La police ne veut rien faire, parce que ça se passe en ligne et que ce n’est pas local. »

    Elle est aussi victime de campagne de salissage par des membres de forums de droite, dont certains affichent ouvertement leur appartenance au néonazisme. « Ils me disent que je devrais juste faire de la BD comme une autre artiste trans qui ne fait pas de vague et qui lèche les bottes des transphobes… »
    En 2017, son adresse personnelle a même été balancée publiquement, ce qui l’a poussée à déménager pour assurer sa protection. « Ça n’a pas pris de temps avant qu’ils me trouvent. J’avais seulement quelques milliers de followers qui s’intéressaient à ma bande dessinée quand des groupes entiers de haters se sont ligués contre moi pour attaquer la page Facebook et insulter tout le monde dans les commentaires. J’essaie de voir ça comme une preuve qu’il faut que je continue. »

    La beauté l’emporte sur la laideur
    Il lui arrive néanmoins de se demander si cela vaut la peine de poursuivre son travail dans ces conditions. « Heureusement, les réactions positives sont beaucoup plus nombreuses. Chaque semaine, des gens viennent me dire qu’ils ont transitionné après avoir lu ma bande dessinée ou qu’elle lui a ouvert les yeux sur leur propre vécu. Je reçois aussi beaucoup de messages de parents me disant que la BD a eu un impact positif sur leur enfant trans et des jeunes qui m’écrivent que la BD leur permet de passer à travers des journées plus difficiles. Ça me touche particulièrement et ça me donne le courage de continuer malgré tout. »

    En lisant l’avant-propos d’Assignée garçon, on apprend que Sophie Labelle a souvent abandonné des projets créatifs en cours de route. Mais pas celui-ci. « Le fait que j’aie une audience enthousiaste me nourrit beaucoup en confiance et en idées. » Si la bande dessinée était à l’origine un moyen pour la jeune militante de ne plus avoir à répéter sans cesse les mêmes choses à propos d’enjeux LGBTQ+ de base, elle a peu à peu transité vers une façon d’outiller les gens. « J’ai réalisé que les personnes LGBTQ+ sont particulièrement nombreuses à s’intéresser à mon travail. Je me suis demandé pourquoi et je me suis rendu compte à quel point elles étaient en manque de représentation positive qui permet une forme d’empowerment [autodétermination, NDLR]. C’est devenu mon objectif de montrer une palette diversifiée de personnages LGBTQ+ auxquels on peut s’identifier. »

    Malgré le ton didactique de plusieurs dialogues et les passages ayant le pouvoir de décloisonner les esprits ou d’informer, Sophie Labelle affirme ne pas chercher à faire de l’éducation. « J’écris souvent sans penser à l’impact de la bande dessinée. J’ai seulement des choses à exprimer. Si les gens se sentent éduqués en lisant ça, c’est un peu hors de mon contrôle. »

    Depuis toujours, la bande dessinée est d’abord et avant tout son refuge. « Ça a longtemps été mon principal médium pour m’exprimer, moi qui ne parlais pas beaucoup à l’école. Le fait d’avoir cet espace-là dans lequel je pouvais me laisser aller m’a toujours procuré beaucoup de joie. Il n’y a aucune limite en bande dessinée. Même le contenu le plus intime, je n’ai pas à le montrer au public. Bien sûr, j’aime partager mes œuvres publiquement, mais je sais qu’il y aura toujours un espace dans lequel je vais pouvoir m’exprimer. »

    INFOS | ASSIGNÉE GARÇON : AMBIANCE TRANS DE FEU, Sophie Labelle / DENT-DE-LION 2022 assigneegarcon.com

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité