Il est une heure trente du matin. Je cherche mes bas au pied de son lit pendant qu’il remet son jeans. Je connais même pas son nom. Je connais par contre la marque de son shampoing, sa couleur préférée et son signe astrologique (il était tatoué sur sa jambe). Y’a une minute, on était collés comme du velcro. Là, on agit comme deux collègues après un party de bureau qui a mal tourné. C’est fou la vitesse à laquelle on est redevenus des étrangers.
C’est ça que je trouve spécial dans le one night. Ce moment précis où nos cerveaux reprennent le contrôle et réalisent qu’ils n’ont plus rien à se dire maintenant que le désir est réglé. Le désir avait une logique, une direction. Tant qu’il était là, on savait où ça s’en allait. Quand il s’éteint, il reste juste deux personnes qui ne se connaissent pas dans le même lit. Sauf qu’une fois que c’est fini, on ne peut pas juste partir comme un sauvage. On ne veut pas non plus avoir l’air de quelqu’un qui utilisait l’autre, même si l’autre a fait exactement pareil. Alors on se retrouve à essayer de quitter élégamment un gars qu’on n’a jamais vraiment accueilli.
Je lui dis que je me lève tôt demain. Je mens. On se crée souvent une vie ultra-disciplinée dans ces moments-là. Le rendez-vous à la banque le dimanche matin, le long trajet de retour alors qu’on était à 300 mètres de distance sur Grindr, le poisson rouge à nourrir… Ce sont les mensonges les plus polis du monde. Les deux savent que c’est faux, les deux font semblant que c’est vrai.
Il me raccompagne jusqu’à la porte. Il est déjà à moitié ailleurs. Moi aussi. On parle météo. Je complimente son chat obèse. Il me dit « on se revoit » sur un ton qui dit le contraire. Je souris comme si j’y croyais. On sait tous les deux que personne ne va écrire. Pas par méchanceté, juste parce que ce n’était pas construit pour durer. C’était un moment pour calmer quelque chose, rien de plus.
Y’a quand même quelque chose d’absurde là-dedans. Au début, on est directs. On dit ce qu’on veut, nos préférences, sans se gêner. Mais au moment de partir, cette franchise-là disparaît. On est capables d’être transparents sur le plus intime. On devient flous sur le plus simple.
J’ai voulu être honnête une fois. Le gars et moi, ça cliquait clairement pas. J’ai dit : « C’était le fun, mais je pense pas qu’on va se revoir. » Il m’a regardé avec des grands yeux, bouche à moitié ouverte. J’avais juste dit ce qu’on pensait tous les deux. J’ai passé pour un trou de cul. Alors que quand je mens, même quand c’est zéro subtil, je passe pour quelqu’un de bien. Depuis, je reviens aux formules qui ne veulent rien dire. C’est plus simple. C’est plus lâche aussi, mais au moins ça protège l’ego de chacun.
En quittant son immeuble, je repense aux autres au revoir que j’ai vécus. Il y a eu les gars qui devenaient hyper affectueux juste avant que je parte. Caresse sur la joue, petit bisou dans le cou. Ça rendait le départ plus chaleureux, même si ça ne changeait rien à la suite. Il y a aussi ceux qui se mettaient à parler sans s’arrêter. J’en ai écouté un pendant quinze minutes parler de sa famille. Je suis sorti de là avec plus d’informations sur sa mère que sur lui.
D’autres se levaient rapidement du lit, puis partaient presque en courant, comme si rester une minute de plus allait leur donner l’air de vouloir s’attacher. Ceux-là, j’étais content qu’ils partent et me bloquent trente secondes plus tard.
Ceux qui me reviennent le plus, ce sont ceux qui auraient voulu que ça continue, mais qui ne disaient rien. J’ai souvent été comme eux. On reste là à enfiler ses souliers en espérant que l’autre va proposer quelque chose en premier. C’est étrange, quand même : être nu devant quelqu’un gêne moins que de lui dire qu’on voudrait rester.
Puis les rares qui m’invitaient à rester juste assez longtemps pour un verre d’eau dans la cuisine, assis à moitié nus. C’est là qu’ils me disaient leur nom. Je leur disais le mien. On s’était vus nus avant de se présenter. On faisait tout à l’envers. Certains d’entre eux sont même ensuite devenus des amis.
Curieusement, je me souviens plus de comment les gars partent, ou comment je pars, que de ce qui s’est passé avant. Si je me fie à tous les au revoir que j’ai vus, la manière dont quelqu’un quitte une chambre en dit souvent plus sur lui que la façon dont il y entre. Moi, selon la nuit, je suis soit un fuyard, un collant, un menteur poli ou un tendre maladroit.
Je me demande ce que l’autre a pensé quand je suis parti. Est-ce qu’il a remarqué que j’ai mis mes souliers trop vite ? Est-ce qu’il a repensé lui aussi à la façon dont ça s’est terminé ? Ou est-ce qu’il était juste content de retrouver son lit seul ? Je ne le saurai jamais. En même temps, c’est ça un one night. Ce n’est pas forcément fait pour apprendre à se connaître.

