Il y a des festivals qui s’installent, et d’autres qui surgissent. Depuis un quart de siècle, le Festival du Jamais Lu appartient résolument à la seconde catégorie. Né pour offrir une tribune aux textes encore jamais montés, il célèbre en 2026 sa 25ᵉ édition avec une programmation à la fois foisonnante et profondément réflexive, tournée vers une idée centrale : celle de la transmission.
Du 1er au 9 mai, au Théâtre Aux Écuries, le Jamais Lu propose 25 projets pour souligner ses 25 ans — une équation symbolique qui marque autant un anniversaire qu’un passage. À la direction artistique pour la première fois, Éric Noël (qui a fait la couverture de Fugues en avril 2025) signe une édition charnière, quelques mois après le départ de la fondatrice Marcelle Dubois, qui aura dirigé l’organisme pendant 24 ans. Un changement de garde qui imprègne toute la programmation.
Des voix queer bien présentes dans les écritures contemporaines Si le Jamais Lu ne s’affiche pas explicitement comme un festival LGBTQ+, il n’en demeure pas moins un espace où les voix queer trouvent, année après année, un terrain d’expression privilégié. Cette 25ᵉ édition ne fait pas exception : plusieurs textes et propositions témoignent d’une volonté claire de complexifier les récits identitaires et de faire entendre des perspectives encore trop peu représentées sur scène.

Dans Tombée de moi de Lyraël Dauphin, Raya, une femme trans, est appelée à chanter aux funérailles de son amie d’enfance, un retour forcé dans une ville qu’elle abhorre. Coincée entre passé et présent, elle traverse un véritable purgatoire affectif, dans un texte à la fois vif et mordant, où l’humour côtoie une lucidité désarmante sur les attachements qui nous construisent — et parfois nous enferment.
Dans un autre registre, Maison pas de porte de Kariane Lachance propose une fable ancrée dans le nord de l’Ontario, où une maison sans porte et un coffre de cèdre semblent dicter une trajectoire de vie toute tracée. En s’attaquant aux rôles de genre en milieu rural, le texte met en lumière le poids des attentes sociales et la difficulté d’y échapper, rejoignant ainsi des préoccupations qui résonnent fortement avec les expériences queer.
Enfin, Un lamantin rose bonbon de Thibaut Nogara Granier déploie une écriture éclatée, à la croisée du réel et de l’imaginaire. Tandis qu’un jeune homme attend celui qu’il aime pour se rendre au carnaval de Cayenne, l’image d’un lamantin égaré dans les marais de Kaw vient ouvrir un espace poétique où désir, attente et dérive se répondent. Une proposition singulière qui, par son décalage, participe, elle aussi à élargir les formes et les récits.
Une sensibilité queer dans la ligne éditoriale
Au-delà des œuvres elles-mêmes, la ligne éditoriale du festival — centrée cette année sur la transmission — entre en résonance avec des enjeux profondément ancrés dans les communautés LGBTQ+. La question de ce qui se transmet, de ce qui se perd, et de ce qui doit être réinventé, est au cœur des histoires queer, souvent marquées par des ruptures générationnelles, des héritages invisibilisés ou des filiations choisies.
Le rituel d’ouverture Jamais Lune, avec sa distribution entièrement féminine et sa volonté de faire émerger des paroles intimes et inédites, participe également de cette sensibilité. En valorisant des voix longtemps marginalisées et en créant un espace collectif de parole, l’événement s’inscrit dans une tradition de rassemblements artistiques qui ne sont pas sans rappeler certains gestes performatifs issus des cultures queer.
Enfin, la diversité des formes proposées — lectures, happenings, cabarets, performances — témoigne d’un refus des cadres rigides, une approche qui rejoint les esthétiques queer contemporaines, souvent hybrides, indisciplinées et résolument ancrées dans le présent.

La grande soirée de clôture du 25 festival Jamais lu!
Présentée par Fugues, la grande soirée de clôture du 25ᵉ Festival du Jamais Lu s’annonce comme un moment aussi festif que profondément symbolique. Intitulé Cimetière des chars à gaz et espèces en voie d’apparition, ce cabaret théâtral réunit des duos d’auteur·ices — de Rébecca Déraspe à Jean-Paul Daoust — invité·es à imaginer ensemble ce qui doit disparaître… et ce qui mérite d’émerger. Nourries d’une rencontre préalable autour d’un repas, ces prises de parole croisent les imaginaires et esquissent un inventaire sensible de nos héritages à laisser derrière comme des futurs à inventer. Entre les textes,
des performeur·euses incarnent des figures en devenir, ajoutant une dimension incarnée et poétique à la soirée. Sous la direction de Nathalie Claude et avec DJ Flip Phone aux platines, le cabaret se transforme ensuite en véritable célébration dansée — comme un passage nécessaire de la parole au corps, du deuil à la fête.
Un espace pour imaginer autrement
En filigrane, le Jamais Lu apparaît ainsi comme un lieu où les récits queer peuvent exister sans nécessairement être étiquetés comme tels. Un espace où la différence, sous toutes ses formes, est non seulement accueillie, mais mise en mouvement.
À l’heure où les enjeux LGBTQ+ continuent de traverser les sphères culturelles et politiques, cette ouverture — discrète mais réelle — participe à faire du festival un laboratoire d’imaginaires inclusifs. Un endroit où les identités se racontent autrement, et où les possibles restent, justement, à écrire.
INFOS | Le Festival JAMAIS LU!, du 1er au 9 mai 2026.
https://jamaislu.com

