Jeudi, 18 juin 2026
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    Aux amis absents

    Il y a un moment déjà que Sylvain prépare son quarantième anniversaire. Son copain Julian lui a bien offert de prendre l’organisation en charge, mais il a vigoureusement décliné. « Pas que je doute que tu ferais du bon travail. Je suis sûr que tu y mettrais plus de cœur qu’Osman, Nick, Nico et Yan… Quoique je ne peux pas me plaindre, je suppose : que mes amis fassent l’effort, c’est déjà plus que d’autres. »

    C’est qu’il tient à ce que les choses soient faites d’une certaine manière pour ce cap important. Aussi, ce qu’il veut célébrer, au-delà de quatre décennies d’existence, c’est l’ensemble de ce qui contribue à son bonheur présent : sa productivité artistique, son amour stable et joyeux et la perspective d’étendre celui-ci dans un projet familial désormais décidé.

    Pour l’occasion, et vu le budget que lui permettent ses récents contrats éditoriaux, il réserve la salle de réception de l’Hôtel Zéro1. N’étant pas lui-même de nature particulièrement extravertie, il ne ferait pas
    confiance à son propre réseau pour remplir la salle; mais il est certain que les réseaux de ses amis compenseront amplement. Et en effet, la liste des invités dans l’événement qu’il a créé sur les médias sociaux pour organiser sa fête s’allonge bien vite quand ses amis se mettent à y inviter les leurs, qui y invitent les leurs, etc.

    D’autres introvertis réagiraient avec appréhension; lui s’en enchante. Même s’il n’aime pas briller sous le feu des projecteurs, il adore rassembler des gens et créer des circonstances de rencontre et d’échange. Il a ainsi l’occasion, d’une certaine manière, d’être l’auteur des histoires qui s’y déroulent – même s’il sait bien que, dans ce cas-là, ses personnages ne peuvent que lui échapper. Il se dit qu’un jour, il fera peut-être comme Alexandre Dumas, l’auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, qui organisait des fêtes et s’en retirait pour écrire afin de pouvoir les financer. Il s’est néanmoins préparé un discours qu’il a hâte de livrer. Il se dit que, s’il ne le fait pas à ce moment, il ne le fera sans doute jamais. Au tournant de la trentaine, il était trop timide même pour imaginer s’y risquer.

    Au tournant de sa cinquantaine, il aura en tête le soin de sa marmaille et n’aura sûrement pas l’énergie d’organiser un événement comme celui-là. Et aucun autre anniversaire d’ici à ce qu’il devienne père ne serait assez symboliquement significatif pour qu’on l’écoute aussi longtemps qu’il le souhaite.

    Il est tenté de l’écrire au complet pour l’avoir comme aide-mémoire, mais il se connaît trop bien et sait qu’il finirait par le lire et y perdrait grandement en intonation. Il se contente donc de se faire un plan en points de forme pour se rappeler ce qu’il veut aborder : des anecdotes avec chacun de ses amis ainsi qu’avec Julian et Léanne, pour les remercier d’être dans sa vie, de le soutenir autant qu’ils le font et de l’inspirer.

    La soirée commence. Les invités arrivent, lentement mais sûrement. D’abord, ceux que Sylvain connaît : il est content d’avoir du temps libre pour leur parler, prendre de leurs nouvelles et leur donner des siennes. Puis des gens qu’il connaît moins, et à qui il demande s’ils connaissent surtout Osman, Nick, Nico ou Yan. On lui répond assez souvent en connaître plusieurs, et il s’amuse alors – déformation professionnelle – à tisser une toile d’araignée mentale des relations de son cercle d’amis rapproché.
    Lui dont les notifications sont d’habitude toujours éteintes, il les a activées ce jour-là en prévoyant qu’il y aurait quelques urgences. Mais, se sentant si sociable et bien entouré, il se contente de sentir son cellulaire vibrer contre sa cuisse sans réagir.

    Ceci dit, plus la soirée avance, toujours sans qu’il ait vu signe de la présence d’Osman, de Nick, de Nico ou de Yan, plus commence à monter en lui un sentiment qui se trouve à mi-chemin entre la tristesse et l’inquiétude. En parallèle, les quelques flûtes de mousseux qu’il a enfilées pour se désinhiber en vue de son discours commencent à faire effet et diminuent tous les mécanismes d’autogestion affective qu’il a chèrement construits avec les années.

    Il n’ose pas y croire, et pourtant, serait-ce possible… Il s’excuse d’une conversation entamée pour se rendre à la salle de bain et prendre ses messages. Il en trouve trois qui lui confirment ce qu’il craignait : Osman, pour un coup de fatigue; Nick et Nico, pour un imprévu familial; Yan, à cause du travail, lui ont écrit qu’ils ne pourraient pas être présents.
    Son premier réflexe est de penser qu’ils se sont consultés pour l’abandonner. Puis il redevient raisonnable et se dit qu’au contraire, s’ils avaient été informés de l’absence des autres, probablement qu’ils auraient fait le nécessaire pour venir à sa fête. Et il n’est pas trop tard pour le leur dire… mais il n’ose pas.

    Pour s’aider à se ressaisir, il se regarde dans le miroir, s’asperge les joues d’eau froide, mais rien n’y fait : bientôt, des larmes se mêlent à l’eau, des sanglots lui échappent et il s’écroule par terre.
    Un atroce mal de tête le réveille le lendemain matin. Une fois gavé d’ibuprofène et d’eau, il retrouve Julian au lit.

    « Comment s’est finie la soirée?

    — J’ai dû te raisonner un peu pour que tu donnes ton discours. C’était un peu malaisant quand tu as trinqué aux amis absents, mais je pense que les gens ont fait les liens nécessaires en voyant que ni Osman, ni Nick et Nico, ni Yan n’étaient là. Et après, tu as socialisé comme un p’tit fou!

    — Maudite amnésie alcoolique… Au fond, c’est peut-être pas si mal. Ça m’aura fait faire des premiers pas que je n’aurais sans doute pas osé faire autrement. Et ça me forcera à sortir plus pour reparler aux gens et me refaire un souvenir des événements. On n’a pas quarante ans tous les jours, quand même; je tiens à m’en “rappeler”. »

    Il lève un verre imaginaire : « Aux amis absents, merci de m’avoir fourni des amis présents! »

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