Au Québec, l’accès à la prophylaxie préexposition (PrEP) demeure inégal. Trouver un professionnel de la santé à l’aise avec la PrEP, la Doxy-PPE ou les réalités LGBTQIA+ peut s’avérer difficile à l’extérieur des grands centres urbains. Pourtant, les besoins sont bien réels. Les données canadiennes les plus récentes estiment qu’au moins 122 000 personnes pourraient bénéficier de la PrEP au pays, mais que seulement 19 % d’entre elles y ont effectivement recours. Pendant ce temps, les nouveaux diagnostics de VIH sont en hausse au Québec depuis 2021 et près de la moitié sont posés à un stade tardif de l’infection.
C’est pour répondre à cette réalité que la Pharmacie A. Ben Abdennabi & E. Thibaudeau, située dans le Village à Montréal, a lancé en 2023 ToutPrEP, un service de téléconsultation accessible partout au Québec. Sans remplacer les options déjà existantes — cliniques spécialisées, médecins de famille ou infirmières praticiennes spécialisées (IPS) — le modèle vise à simplifier l’accès à la prévention du VIH et à combler certaines lacunes du réseau.
Pour les personnes vivant à l’extérieur de Montréal, cette approche représente une solution concrète qui évite souvent de devoir se déplacer vers un grand centre urbain. « La PrEP est un outil extrêmement puissant. On estime qu’elle a déjà permis de réduire significativement le nombre de nouvelles infections au VIH. Pourtant, une grande proportion des personnes qui pourraient en bénéficier ne l’utilisent toujours pas », explique Emmanuel Thibaudeau, pharmacien et cofondateur du service.
Selon lui, le problème n’est pas tant l’existence du traitement que les nombreux obstacles qui continuent d’en limiter l’accès.
Des obstacles qui perdurent
Dix ans après l’arrivée de la PrEP couverte par le régime public québécois, les barrières
demeurent étonnamment similaires. La stigmatisation liée au VIH continue d’influencer les comportements. Plusieurs personnes associent encore la PrEP à des comportements jugés « à haut risque » et ne se reconnaissent pas dans les profils traditionnellement ciblés par les campagnes de prévention.
« Beaucoup de gens pensent encore que la PrEP ne les concerne pas. D’autres hésitent à parler de leur sexualité avec leur médecin ou craignent le jugement », explique Emmanuel Thibaudeau. Les difficultés d’accès au système de santé demeurent l’un des principaux obstacles. Dans plusieurs régions, les personnes intéressées doivent parcourir de longues distances pour consulter un professionnel ou se heurtent à des intervenants peu familiers avec la PrEP. « Il y a encore des gens qui demandent la PrEP et qui repartent sans prescription parce que le professionnel consulté ne connaît pas suffisamment le traitement ou ne se sent pas à l’aise de l’offrir », constate Emmanuel Thibaudeau.
À cela s’ajoutent les contraintes administratives liées aux analyses de laboratoire, les préoccupations entourant les coûts, ainsi que certaines inquiétudes concernant les effets secondaires.
Une approche simplifiée
C’est pour répondre à ces réalités qu’est né le service. La prise de rendez-vous se fait en ligne ou via ClicSanté. L’équipe clinique, composée de pharmaciens et d’infirmières, travaille dans le cadre d’une ordonnance collective. Une consultation téléphonique de 25 à 40 minutes permet d’évaluer les besoins de la personne et de présenter les différentes options de PrEP, qu’elle soit quotidienne, à la demande ou injectable.
« Chaque personne a une réalité différente. Pour certaines, l’injection est plus simple parce qu’elle évite d’avoir à penser à un comprimé tous les jours. Pour d’autres, la formule orale à la demande correspond mieux à leur mode de vie. Notre rôle, c’est de présenter les options et d’aider la personne à choisir celle qui lui convient », explique Emmanuel Thibaudeau.

Un service adapté à chaque situation
L’évaluation ne s’arrête pas au choix du traitement. L’équipe vérifie également si les dépistages requis ont été effectués récemment et peut, au besoin, prescrire les analyses nécessaires. « On s’adapte vraiment au parcours de chaque personne. Certains patients ont déjà accès à des services de dépistage près de chez eux et ont simplement besoin d’un prescripteur pour la PrEP. D’autres préfèrent qu’on coordonne l’ensemble du processus. »
Le modèle de téléconsultation répond également à des contraintes concrètes. Avant même que la prescription soit finalisée, l’équipe peut vérifier la couverture offerte par les assurances privées ou publiques. Cette étape permet d’éviter les mauvaises surprises au moment de récupérer le médicament. « Dans le modèle traditionnel, certaines personnes découvrent seulement à la pharmacie le montant qu’elles devront payer. Nous pouvons discuter des coûts dès le départ et explorer immédiatement les différentes options disponibles si le prix représente un obstacle », souligne le pharmacien.
Combler les lacunes régionales
Grâce à son modèle à distance, le service rejoint aujourd’hui des personnes partout au Québec. Selon Emmanuel Thibaudeau, un peu plus du quart de la clientèle vit à l’extérieur de la région montréalaise. « Dès qu’on s’éloigne des grands centres, l’accès devient plus difficile. Nous voulions offrir une solution qui fonctionne autant pour quelqu’un qui habite Montréal que pour une personne vivant en région. »
Le service semble également rejoindre une clientèle qui n’utilisait pas déjà les ressources existantes. Selon l’équipe, environ 80 % des personnes suivies n’avaient jamais pris la PrEP auparavant et ne se faisaient pas dépister régulièrement. Un constat qui suggère que ce modèle rejoint des personnes pour qui l’offre actuelle ne répondait pas entièrement aux besoins ou aux contraintes du quotidien.
L’avenir de la PrEP en pharmacie
À l’heure actuelle, l’équipe travaille dans le cadre d’une ordonnance collective qui permet aux pharmaciens et aux infirmières d’assurer l’évaluation et le suivi des patients selon un protocole rigoureux. Mais Emmanuel Thibaudeau espère que les choses évolueront bientôt. Le projet de loi 67, actuellement à l’étude, pourrait éventuellement permettre aux pharmaciens québécois de prescrire directement certains médicaments préventifs, dont la PrEP. Pour Emmanuel Thibaudeau, l’objectif n’est pas que ce modèle demeure unique, mais qu’il inspire d’autres initiatives ailleurs au Québec. « Plus il y aura de professionnels capables d’offrir la PrEP, plus les gens pourront y avoir accès rapidement, peu importe où ils vivent. » Dans un contexte où les nouveaux diagnostics de VIH sont toujours en hausse, l’amélioration de l’accès à la PrEP demeure l’un des leviers les plus prometteurs pour renforcer la prévention partout au Québec.
INFOS | Pour plus d’infos sur la PrEP et le service de téléconsultation : ToutPrEP, un service de la Pharmacie A. Ben Abdennabi & E. Thibaudeau https://www.toutprep.com


