Le Défi 28 jours sans alcool vient de se terminer. Pour plusieurs, c’est devenu un rituel annuel. Un mois pour voir comment on fonctionne sans boire, pour observer nos réflexes. Ça force un peu l’introspection.
Ça m’a ramené à l’été qui m’a fait arrêter de boire. C’était il y a deux ans. J’avais rencontré du nouveau monde, le genre de personnes qui sortent souvent, qui aiment veiller tard. Pis moi, j’étais tanné de ma routine. J’avais besoin de changer d’air. Je me suis laissé aller comme jamais. Très vite, je suis devenu le gars qui sort six, parfois sept soirs par semaine. Je rentrais chez moi quand le soleil se levait, je dormais deux heures et je travaillais à huit. Le café me tenait debout. Le reste suivait tant bien que mal.
Étrangement, j’étais vraiment bien là-dedans. On aurait dit que je rattrapais des folies que je n’avais jamais vécues plus jeune. Les soirées se finissaient souvent dans la rue, à rire, à parler de tout et de rien, à chercher un fast-food encore ouvert. Je vivais chaque nuit comme si c’était la dernière de l’été. J’en profitais au maximum, sans penser au lendemain.
C’était presque hypnotisant, la façon dont tout s’enchaînait. Je prenais un verre, puis un autre… J’aimais vraiment le feeling que ça me procurait. J’étais plus sociable, plus smooth, moins dans l’analyse constante, moins pris dans ma tête. Mon cerveau roule à mille à l’heure, sans pause, sans bouton « mute ». L’alcool me donnait un break mental que je suis incapable d’obtenir normalement.
Ça fonctionnait trop bien. C’est ça, le problème. Quand quelque chose fonctionne aussi vite, tu te fais croire que ce n’est pas grave d’en reprendre encore et encore. On ne parle d’ailleurs jamais assez de ça : combien de gens utilisent l’alcool, pas seulement pour fêter, mais aussi comme anti-bruit mental ? Comment l’alcool calme-t-il les cerveaux hyperactifs ?
À force de veiller, l’alcool a pris plus de place. Je me suis mis à boire seul chez moi. Il y a même eu des soirs où je me faisais des shooters pour réussir à m’endormir. À un moment, j’ai compris que quelque chose clochait. Je n’ai jamais été un gars qui boit. Deux ou trois fois par année, tout ou plus. Chez nous, il y a assez de bouteilles pour ouvrir une SAQ Express (mon chum est sommelier) et je n’y touche presque jamais. Si c’était juste de moi, elles seraient encore là dans 100 ans.
J’ai commencé à voir les effets. Je me levais irritable. Je devenais moins présent dans mon couple. Je perdais du focus au boulot. Mon énergie générale en prenait un coup. Je me faisais croire que j’étais en contrôle, mais, au fond, je savais que je tirais trop sur l’élastique. Malgré ça, je n’étais pas prêt à arrêter. Le « moi » quand je buvais me plaisait peut-être un peu trop.
Quand on parle d’alcool, on pense tout de suite aux gros dérapages. Le vrai danger, c’est souvent la pente douce. L’habitude qui s’installe tranquillement. Le petit ajustement social qui finit par devenir une béquille. Le réflexe qui passe sous le radar parce que tout le monde fait la même chose, ou presque.
Fin août, j’ai finalement tout arrêté d’un coup. Mon corps était épuisé, ma tête aussi. Je ne blâme personne. Ce sont mes choix. Les autres vivaient leur vie tout simplement. Je suis retourné à ma petite vie bien rangée qui avait commencé à me manquer. Je suis resté sobre plusieurs mois. C’était étonnamment facile, surtout parce que je ne sortais quasi plus. Dans mon cas, c’est vraiment en contexte social que ça se joue.
Quand j’ai recommencé à sortir, j’ai tout de suite vu le réflexe revenir : prendre un verre pour être dans l’ambiance, arriver au même niveau, enlever la gêne. Quand on arrive sobre à une soirée déjà entamée, personne ne juge, mais on sent le décalage. Ça crée une pression intérieure, car on veut être bon, intéressant et allumé.
Sortir sobre demande une adaptation. On doit accepter d’être dans une pièce où tout va plus vite que soi. Les gens me demandent souvent pourquoi j’ai arrêté l’alcool. Curieusement, jamais personne ne m’a demandé pourquoi j’avais commencé. Comme si boire allait de soi, alors qu’arrêter, ça exigeait une explication.
Ça m’a fait réfléchir sur plein d’affaires. Pourquoi on se trouve moins intéressant quand on est sobre ? Pourquoi on a l’impression d’être trop « carré » sans alcool ? Pourquoi on a autant de misère à arriver avec notre vraie énergie, même si elle est plus basse que celle des autres ?
Je n’ai plus envie de fonctionner comme ça. Depuis le 24 décembre dernier, je ne bois plus. Je sors encore, je vois des amis et je me laisse aller comme je suis. Je veux assumer ma vitesse, ma façon d’être, mon calme, mes silences. Je ne cherche pas à dire comment il faut vivre ou à convaincre qui que ce soit. J’ai simplement compris que, pour moi, c’est un terrain glissant.
Avec du recul, cet été-là reste un de mes préférés. J’ai vécu de superbes moments… et plusieurs dont je n’ai aucun souvenir. C’était un été incroyable, mais qui devait finir. Il m’a montré où se trouve ma limite. Je dois m’écouter et rester vigilant, même quand c’est tentant.

