Afin de célébrer la 500e publication du Fugues, qui constitue en soi une prouesse pour un magazine LGBTQ+ qui se présente en version papier depuis 1984, j’avais envie de réfléchir à ces lieux de militantisme qui m’habitent depuis la jeune vingtaine. Militante un jour, militante toujours.
Militer, c’est s’engager dans l’action pour une cause qui nous tient à cœur, mais, à mon sens, c’est souvent une posture politique, voire un état d’être. Certains sont militants dans le sang. Vous savez, ceux qui s’insurgent et montent aux barricades pour défendre la veuve et l’orphelin dès qu’il y a injustice? Personnellement, une simple injustice peut perturber mon sommeil pendant des jours (cela dit, tout perturbe mon sommeil). J’ai fait mon coming out début vingtaine, aidée par les Anne Trister, À tout prendre, Il était une fois dans l’est et autres représentations cinématographiques LGBT de ce monde. J’écrirai d’ailleurs un mémoire de maîtrise sur le sujet, puis, près de 20 ans plus tard, j’en publierai un livre chez McGill Queen’s University Press. Sans même le savoir, l’écriture fut mon premier lieu et geste militant : une façon de m’engager dans la réflexion quant à la représentation des LGBT au cinéma et, intrinsèquement, dans la société. Le cinéma, qui deviendra pour moi un autre lieu militant, m’a permis de réfléchir ma place en société et de la revendiquer.
Je me souviens qu’après avoir fait mon coming out et vu tous ces films à l’université, j’ai enlevé mes lunettes roses. On dit que le cinéma fait rêver et divertit; certes, les grands films nous font aussi réfléchir et portent en eux des germes militants. Mon premier film, réalisé pour le compte de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), était d’ailleurs un compte rendu des premiers Outgames mondiaux tenus à Montréal à l’été 2006. Lors de ce stage à la CDPDJ, j’avais participé à la recherche menant au rapport De l’égalité juridique à l’égalité sociale – Vers une stratégie nationale de lutte contre l’homophobie (2007), qui dressait un portrait de l’homophobie et proposait des mesures concrètes. Cet important rapport, chapeauté par Monik Audet, a d’ailleurs mené à la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie en 2009, une politique qui demeure à ce jour l’une des pièces maîtresses de l’action gouvernementale en matière de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Militer, c’est aussi, et surtout, poser des actions dans l’ombre, parfois même bénévoles, pour faire avancer nos sociétés. Parlant d’implication bénévole, j’ai ensuite été chargée des communications sur le conseil d’administration de l’Ensemble vocal Extravaganza, pour lequel j’étais choriste.
Après l’écriture et le cinéma, la musique sera pour moi un autre lieu militant privilégié. Ayant écrit un texte pour publiciser le prochain concert de la chorale, je l’ai envoyé au Fugues. Quelques mois plus tard, j’étais embauchée comme journaliste pigiste au magazine. Au-delà de textes sporadiques, sur la culture et la communauté, j’avais cette section nommée Inter-vues qui proposait des portraits de lesbiennes impliquées dans la communauté, afin de rendre visibles leurs paroles et leurs initiatives. J’aime bien ce caractère militant inhérent au journalisme, particulièrement dans le communautaire. On ne le fait pas pour la paye, mais pour la cause. Une cause qui, socialement, n’a pas toujours été acceptée ou en vogue, rappelez-vous! Je me souviens avoir, quelques fois, été traitée comme une sous-journaliste, pratiquant un sous-métier, avec un sous-sujet, lors de conférences de presse avec les médias grand public.
Pour moi, écrire pour Fugues, c’est d’autant plus un geste militant : c’est aller à contre-courant. Bien sûr, il y a une époque où associer son nom et sa photo à un magazine LGBT était plus préjudiciable, et certains de mes collègues pourraient vous en parler davantage, mais il m’est déjà arrivé d’avoir des commentaires désobligeants lors de mes débuts dans le métier, il y a 18 ans.
C’est notamment pour cette raison que j’ai accepté, il y a près d’une dizaine d’années, d’écrire une chronique, qui s’accompagne inévitablement d’une photo — c’est la règle dans le métier — non pas par narcissisme, mais pour identifier la réflexion à une personne réelle qui, je l’espère, sans nécessairement être considérée comme un modèle, peut inspirer celles et ceux qui auraient « honte » de leur orientation sexuelle à s’accepter. Bref, devenir en quelque sorte le porte-étendard d’une cause est nécessairement un geste militant. C’est également pour cette raison que, dans mon premier album à titre d’auteure-compositrice-interprète intitulé Confessions (2014), j’avais décidé de me « confesser » authentiquement par le biais de mes chansons, pour dévoiler mon homosexualité, mes ruptures amoureuses et les tares sociétales. Je crois que la musique est un art puissant pour passer des messages et même militer pour certaines causes. Prenez la chanson Imagine de John Lennon : c’est un appel à l’action pour la paix par l’engagement social, et ce message des années 70 ne perd pas de sa pertinence aujourd’hui, tout comme ces jeunes hippies au Festival de Woodstock en 1969 qui désiraient protester contre la guerre du Vietnam par le pouvoir de la musique. Mon second album, Flower Power Soul (2017), rend d’ailleurs hommage à cette époque.
Rendre hommage, c’est aussi mettre de l’avant les figures militantes qui se sont battues avant nous et célébrer leur engagement. C’est aussi pour cette raison que j’ai écrit la chanson En Plein Cœur, en 2019, pour Maison Plein Cœur, qui a pour mission de soutenir les personnes vivant avec le VIH et que j’ai été porte-parole pour l’organisme pendant des années. Mon action communautaire ne s’arrête pas là. J’ai aussi été responsable des communications pendant cinq ans au Réseau des lesbiennes du Québec. Avec la directrice générale de l’époque, Julie Antoine, j’ai eu la chance de militer en ce lieu en utilisant mes forces militantes : l’écriture, le cinéma et la musique. Je pourrais vous parler de la fameuse anthologie Archives lesbiennes d’hier à aujourd’hui (2023), qui revisite l’histoire lesbienne de la Grèce antique à aujourd’hui, où j’y ai mis mes talents de journaliste à profit, ou encore de la myriade de personnalités du milieu présentées dans les livres de Portraits pour les Journées de visibilité lesbienne, sans oublier notre bande dessinée Lesbo-Queer (2019).
Et que dire des films réalisés, qui ont été présentés dans plusieurs festivals à travers le monde : du film expérimental Femmes (Ré)flexions identitaires (2018), au film d’animation Amour irisé (2022), sans oublier le documentaire Amazones d’Hier, Lesbiennes d’Aujourd’hui, 40 ans plus tard (2022), co-réalisé avec Dominique Bourque et feu Johanne Coulombe, qui voyage encore en festival près de quatre ans après sa réalisation. Je crois fortement en l’art comme lieu de militantisme. En ce sens, militer, c’est aussi, pour moi, produire de l’art. Lorsque l’art est diffusé, il rejoint son public, passe son message, génère l’engagement et parfois même l’action. Enfin, je pourrais également citer des lieux militants plus conventionnels. Je ne compte plus les fois où j’ai manifesté dans la rue avec une pancarte, pour les droits des femmes, des LGBT, où j’ai pris part à des évènements où la visibilité et l’engagement peuvent devenir une forme de militantisme, que ce soit lors des défilés de Fierté Montréal, la Dyke March, la Journée de visibilité lesbienne, lors de la journée du 17 mai contre l’homophobie, en faisant une conférence au GRIS, en chantant avec les Nanas, en prodiguant la tournée « Empowerment des femmes LGBT » dans les universités, et enfin, en enseignant le cinéma aux jeunes, en leur présentant des œuvres d’artistes militants qui voient le monde différemment et qui s’engagent à travers l’art. Et surtout, en leur montrant à développer leur pensée critique afin qu’un jour, ils deviennent eux-mêmes militants .

