Jeudi, 18 avril 2024
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    Pasolini, la raison d’une vie, 1ère partie : « Pasolini », « Sur Pier Paolo Pasolini » et « Le mot amour » de René de Ceccatty

    On ne reviendra jamais assez sur Pier Paolo Pasolini et son œuvre. C’est pourquoi après notre article dans le numéro de Fugues de novembre dernier, et l’actualité nous en donnant l’occasion, nous en consacrons un autre (en deux parties, cette fois) sur cet homme des passions et des polémiques, sur cet artiste puissant qui a toujours refusé le consensus et les compromissions.

    Plusieurs livres sur lui ont été récemment publiés dont ceux d’Hervé Joubert-Laurencin, Le dernier poète expressionniste : Écrits sur Pasolini (aux Éditions Les Solitaires intempestifs); de Bertrand Lavergeois, Pasolini : L’alphabet du refus (aux Éditions du Félin); et de Marco Tullio Giordana, Pasolini, mort d’un poète, un crime italien (aux Éditions du Seuil). Mais nous nous attarderons dans un premier temps sur ceux de René de Ceccatty, probablement celui qui, en France, connaît le mieux l’œuvre de Pasolini pour en avoir traduit plusieurs titres et pour l’avoir longtemps fréquentée et analysée. 

    Les Éditions Gallimard ont eu l’heureuse initiative de créer pour leur collection de poche « Folio » une série intitulée « Biographies » et de demander à cet effet des textes inédits à des spécialistes. Outre qu’il soit romancier et dramaturge, ainsi que traducteur de l’italien et du japonais, René de Ceccatty était la personne idoine pour écrire une biographie – condensée mais complète – sur ce romancier, poète, dramaturge, cinéaste, théoricien et observateur féroce de la société italienne qui a été sauvagement assassiné en 1975.

    Pour écrire son Pasolini, il s’est presque essentiellement appuyé sur l’œuvre écrite du créateur, en particulier sur ses textes autobiographiques. Il a mis en évidence les relations entre sa création cinématographique et littéraire, ses prises de positions et sa vie personnelle, tout en s’éloignant du sensationnalisme et en refusant les anecdotes futiles. Il n’a pas peint Pasolini en saint ni en martyr ; il ne nous l’a pas offert en exemple ni en légende.

    Pas de déification pour un artiste et un intellectuel qui a toujours voulu ébranler les certitudes, contester les a priori, aller à l’encontre des normes. Pas de statue pour cet anti-dogmatique forcené, irrécupérable, dont la vie fut une suite de scandales et de procès, mais aussi, peut-être plus évident que jamais, un long chemin semé de peines et de souffrances, de tristesse et de solitude, malgré l’argent et la célébrité.

    René de Ceccatty s’en est donc tenu au plus près de l’œuvre, tant et tellement qu’il confirme combien elle a été structurée, dans ses soubassements et ses déplacements, par l’autobiographie. Le livre témoigne parfaitement de la vie même de Pasolini en replaçant précisément ses textes avec la place primordiale de sa mère dans son existence, le rôle effacé de son père, la mort de son frère assassiné par des partisans italiens, son exclusion du Parti communiste, sa fuite et son installation à Rome, la présence de son ami-amant Ninetto Davoli, ses nombreux voyages, son amour des garçons, etc.

    Il explique l’apparition des œuvres en frioulan d’abord, comme Poésie à Casarsa et La meilleure jeunesse. Puis ensuite en italien comme Poésie en forme de rose paru la même année que le film L’Évangile selon saint Matthieu, comme Transhumaniser et organiser les multitudes publié l’année du Décaméron et des Contes de Canterbury, comme Pétrole écrit en même temps que la préparation et le tournage de Salò ou Les cent vingt jours de Sodome.

    Toutes les activités créatrices se recoupaient, se nourrissaient et se détruisaient en même temps, faites de redondances et de contradictions, menées dans l’exaltation et l’incompréhension, dans la jubilation et l’angoisse. Avec ses fragments de vie repris dans la littérature et le cinéma, on en conclut que l’œuvre entière était une sorte de journal longuement entretenu. Un journal intime, très intime, qui rend compte de l’œuvre en train de s’élaborer. On constate combien la vie fut dure et éprouvante pour cet homme obsédé jusqu’à en être malade par l’amour, marqué par une sombre culpabilité, pourvu d’une lucidité brûlante, taraudé par un désespoir sans mesure.

    Sur Pier Paolo Pasolini / René de Ceccatty

    Puisque l’œuvre de PPP est inséparable de sa vie, on pourra compléter la lecture de cette biographie succincte, toujours juste et surtout jamais pieuse ni clémente (certaines positions de l’Italien sont clairement désignées comme réactionnaires), par un autre livre de René de Ceccatty, Sur Pier Paolo Pasolini. Ce volume est la reprise revue et augmentée d’un essai publié en 1998 chez un petit éditeur français, Les Éditions du Scorff. Y sont réunis articles et conférences qui se sont étalés sur dix-sept ans, soit entre 1987 et 2004.

    Dès l’entrée en matière, l’auteur insiste pour dire que Pasolini a été lié profondément à sa vie depuis sa lecture en 1970 du roman Théorème. Et que les textes rassemblés dans ce volume sont le témoignage d’une des étapes de sa vie et montrent combien le créateur italien a été déterminant pour ses propres livres et son activité intellectuelle.

    Il écrit aussi qu’il défendra « toujours l’œuvre de Pasolini, la liberté de sa parole, l’inventivité de son esthétique cinématographique, le génie de sa poésie, la férocité de sa critique des tièdes, des veules, des conformistes, son courage, sa faculté d’exposition, sa curiosité, sa vitalité, sa vérité ». Il est évident que de Ceccatty aime et aimera toujours Pasolini, et que c’est par devoir autant que par affection qu’il s’oblige à continuer d’écrire sur son œuvre, non pas tellement d’ailleurs pour la faire connaître mais pour mieux la faire lire et voir.

    Sur quatre grandes sections, il aborde tous les aspects de la vie artistique et personnelle de PPP : ceux du poète et romancier, ceux du cinéaste et du dramaturge, ceux de ses rapports avec les autres artistes et écrivains et ceux de sa mort (qui relève d’un complot politique). Ces essais, écrits dans une langue simple, ne peuvent que persuader le lecteur de retourner encore et toujours à l’œuvre incontournable de Pasolini.

    Marias Callas et Pier Paolo Pasolini

    Ce lecteur pourra s’offrir en guise de conclusion un dialogue inventé pour la scène par René de Ceccatty entre Maria Callas et Pier Paolo Pasolini, dans Le mot amour. On sait que Callas tomba littéralement amoureuse du cinéaste au moment du tournage de Médée; on dit même qu’elle voulait, sinon le marier, du moins vivre avec lui. Amour malheureux donc, amour inabouti, ambigu, impossible.

    Dans le tumulte et les tourments, les deux protagonistes arrivent trop tard, quand tout a été dit et consommé par le film, et parce que leur relation était faite d’une incompréhension insurmontable. Pourtant tous les deux voulaient faire du bien à l’autre, le comprendre, l’aider à créer, à être également aimé du public. Tous les deux sont seuls, se sentent trahis, se croient abandonnés. Tous les deux sont dans la perte de l’amour, dans une tragédie que les mots de René de Ceccatty nous font entendre jusqu’à la douleur.

    Pasolini / René de Ceccatty. Paris: Gallimard, 2005. 258p. (coll. Folio, série Biographies, no 6)

    Sur Pier Paolo Pasolini / René de Ceccatty. Paris: Éditions du Rocher, 2005. 296p.

    Le mot amour / René de Ceccatty. Paris: Gallimard, 2005. 213p.

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