Samedi, 1 octobre 2022
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    L’amour naît quand tombe la nuit

    When Night Is Falling est un conte de fées moderne, réalisé en 1995. La réalisatrice torontoise Patricia Rozema y fait l’apologie de la découverte de soi, du courage, de l’acceptation de ses désirs, de l’affrontement de ses peurs et de la liberté d’être qui l’on veut et de vivre selon ses propres choix. À voir — ou à revoir — sur EncorePlus.


    Camille enseigne la mythologie dans un collège religieux. Elle aime Martin, théologien dans la même institution mais ne se sent pas prête pour une union qu’on leur demande de légaliser au plus vite. Sa rencontre avec Petra, irrésistible jeune femme, acrobate dans un cirque ambulant, lui fait découvrir un monde chaotique et vibrant, peuplé de créatures étranges. Dans cet univers merveilleux et imprévisible où elle oublie prudence et raison, elle bascule dans une nouvelle façon d’aimer. Se découvrant une seconde nature, Camille doit bientôt choisir entre cette femme qui la désire et l’homme qui l’aime toujours.

    Il serait raisonnable pour Camille d’épouser son collègue et compagnon Martin afin qu’ils puissent tous les deux prendre la direction du collège de théologie que leur supérieur va bientôt quitter. Mais dans cette vie bien réglée, les émotions, et bientôt la passion, font voler en éclat un quotidien peut-être justement trop réglé. Toute l’histoire de Camille est celle d’un dérapage incontrôlé suscité par Petra l’acrobate, rencontrée dans des circonstances anecdotiques.

    On dit que la vie, c’est ce qui arrive pendant qu’on est occupé à autre chose. C’est particulièrement vrai de cette aventure amoureuse où Camille, paradoxalement, doit se perdre et ne plus se comprendre afin de mieux se retrouver. Le virage est vertigineux comme un saut d’acrobate, et ce n’est pas la personnalité de Petra, semblant tout l’opposé de Camille, qui lui facilite les choses.

    Le film de Patricia Rozema tend vers un certain symbolisme. En témoigne tout un réseau de sens et de correspondances que l’on comprend sans grande difficulté au fil du film. Le cours de mythologie que donne Camille au sujet des métamorphoses et du changement présenté comme une part indispensable de l’existence est évidemment une annonce de la métamorphose qui l’attend elle-même dans la suite de l’histoire. Les numéros d’équilibrisme que Camille contemple avec une crainte mêlée de fascination la première fois qu’elle découvre le cirque où travaille Petra renvoient aussi à l’équilibre délicat qu’elle va devoir retrouver dans sa propre vie.

    Ce symbolisme est un parti pris qu’il vaut mieux accepter, sous peine de trouver certaines transitions étranges, voire de juger invraisemblables certains détails du dénouement qui ne prennent sens que dans ce réseau de symboles. L’image, la musique et les partis pris de réalisation portent assez bien ce symbolisme du scénario pour que l’ensemble ne paraisse pas forcé. Allié à la grande beauté des images et au romantisme de cette liaison passionnée, inattendue et en butte à toutes sortes d’obstacles, ce symbolisme participe à la naissance d’une vraie poésie à l’écran. C’est que la première qualité de When Night is Falling est la beauté de ses images. Un grand soin est apporté aux décors, aux textures, aux lumières. L’austérité de la faculté de théologie et de l’appartement que partagent Camille et Martin laisse bientôt place à l’univers bigarré et mouvant du cirque, que le film se fait un plaisir d’évoquer à travers des jeux d’ombres et de lumières, de silhouettes, de déguisements.

    Cette poésie annonce, accompagne et alimente la sensualité des rencontres entre Camille et Petra, pour produire certaines des plus belles scènes érotiques entre femmes qu’il ait été donné de voir au cinéma. Le film en montre juste assez pour éveiller l’imagination, et aussitôt la suggestion et le symbole prennent le relai, tissant un jeu de comparaisons et de correspondances d’une grande beauté. La musique, discrète et enveloppante, renforce la volupté des scènes d’intimité et garantit la continuité de cette sensualité sous-jacente qui envahit Camille et dont elle prend conscience très progressivement. Filmer la volupté n’a rien de facile et Patricia Rozema s’en sort de manière remarquable.

    Les performances des deux actrices et de l’acteur qui forment le trio amoureux central du film renforcent encore ses qualités. Le scénario leur offre trois personnages disposés en deux couples qui fonctionnent chacun très bien, tout en étant menacés chacun par des faiblesses et des tensions différentes, où les zones d’ombre de chaque personnage ont leur part. Le calme et la pondération de Camille (Pascale Bussières) dissimulent et refoulent un besoin de sensualité et d’aventure que lui révèle brutalement sa rencontre avec Petra (Rachael Crawford). Cette dernière, rentre-dedans et impulsive, doit accomplir un mouvement inverse pour laisser voir sa part de douceur à Camille, se mettre à l’écoute de son calme et comprendre ce par quoi elle passe. Or Camille s’accorde à merveille avec son compagnon Martin (Henry Czerny), et c’est toute l’habileté du scénario que de ne pas montrer celui-ci sous un jour caricatural, car Camille et lui partagent non pas seulement le goût des études théologiques, mais aussi une complicité bien réelle que le film montre aussi.

    When Night Is Falling figure parmi les plus beaux films d’amour entre femmes et parmi les films les plus nuancés sur la fluidité de l’amour. Quand on se rappelle qu’il est sorti en 1995, au temps où la visibilité de l’amour lesbien était loin d’être un fait accompli, cela donne envie de saluer encore davantage la qualité de son propos.


    INFOS | Vous pouvez visionner gratuitement When Night Is Falling sur
    ENCORE PLUS www.youtube.com/encoreplusmedia

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