Jeudi, 8 Décembre 2022
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    Rencontre avec Harvey Fierstein

    «Oh mon pauvre», m’a dit Harvey Fierstein alors que je traversais des symptômes complets de COVID lors de la sixième vague de Montréal, au début d’avril, malgré le fait que j’ai été vacciné et reçu mon rappel. Il était hors de question que je retarde notre entrevue – pour laquelle j’avais travaillé longtemps et durement pour l’obtenir – ​​puisqu’il y a peu d’occasions d’interviewer Fierstein qui fait la promotion de I Was Better Last Night, ses mémoires qui viennent d’être publiées par Penguin Random House Canada et qui sont extrêmement divertissantes.


    Ce best-seller poignant et hilarant de cette icône culturelle — qui est un acteur et un dramaturge accompli, quatre fois lauréat d’un Tony Award et militant des droits homosexuels —, révèle des histoires inédites personnelles sur ses luttes et conflits, sur le sexe et la romance, et sur sa carrière légendaire.

    À cause du COVID, je n’avais pas pu terminer la lecture de l’ouvrage au moment de l’entretien. Quand je lui ai dit, au début de notre conversation, Fierstein m’a répondu de sa voix rocailleuse : «Tu ne sais pas encore si je meurs à la fin du livre, c’est ça ? Je ne vais pas te gâcher la fin alors!» Lors de cet échange amical, Fierstein a été à la fois généreux et franc comme vous pourrez le lire…

    La rédaction de tes mémoires était-elle un projet pandémique?
    Harvey Fierstein : Absolument! Regarde tous les livres publiés en ce moment ! (Rires) Tout le monde était coincé à la maison avec le COVID. Tout le monde a écrit un livre à faire peur! J’avais tous ces projets en cours, puis tout d’un coup tout a été mis en attente. J’ai d’abord fait le ménage de mon bureau. Après, comme nous étions toujours en confinement, j’ai fait cinq courtepointes. Voyant ça, mon agent m’a dit : «Pourquoi n’écris-tu pas tes mémoires ?» Je lui ai répondu : «Je n’écris pas vraiment de longue prose». «Essaie», m’a-t-il rétorqué en insistant. Alors je me suis assis et j’ai
    commencé. Au final, je me suis retrouvé avec un best-seller sur la liste du New York Times ! Merde !


    Comment as-tu sélectionné ce qu’il fallait mettre dans tes mémoires, mais aussi ce qu’il ne fallait PAS y mettre ?
    Harvey Fierstein : Eh bien, j’ai commencé écrire plusieurs histoires qui ne se retrouvent pas toutes dans le produit final, principalement parce qu’elles m’ennuyaient en les relisant. Alors ces histoires sont allées aux poubelles. En gros, j’ai demandé conseil à Shirley MacLaine parce qu’elle a écrit neuf autobiographies… Elle m’a dit de laisser ma mémoire décider, que la mémoire elle-même me guidera. De laisser mes vrais souvenirs me guider le long du chemin.


    Puis je lui ai demandé comment décider quoi mettre dans le livre ? Je me fiche des trucs sur moi, car je les assume. Mais il y a beaucoup de gens dans ma vie qui sont décédés, comment est-ce que je les représente adéquatement? Et Shirley m’a dit, encore une fois, «c’est ta mémoire. Tu n’écris jamais vraiment sur quelqu’un d’autre. Lorsque tu écris ce genre d’ouvrage, tu écris toujours sur toi-même et sur la façon dont cette personne t’a affecté, influencé». Alors encore une fois, j’ai fait confiance à ma mémoire.

    Quand on y pense, c’est tout le contraire de l’écriture dramatique. Dans l’écriture dramatique, on essaie vraiment de rester en dehors de cela. Une fois que tu as tous tes personnages, tu veux leur donner une voix, qu’ils parlent. Tu ne veux surtout pas — comme c’est le cas des mauvaises pièces — sentir que c’est l’écrivain qui parle, qui fait la leçon. Il y a plusieurs écrivains très célèbres dont je ne citerai pas les noms et on sait toujours que c’est leur pièce parce qu’on a l’impression qu’ils donnent une conférence, qu’ils veulent passer un message. Ce n’est pas ça écrire pour la scène ou pour le cinéma ou la télé. Mais exprimer sa propre voix, c’est ce que doit être l’écriture d’un mémoire. Tu veux que le lecteur ressente la véritable voix de la personne qui écrit et ressentir que ce qui est écrit, c‘est pour lui…


    Tu écris que Carol Channing (une célèbre actrice et chanteuse de Broadway, décédée en 2019 à l’âge de 97 ans) est venue dans les coulisses lorsque Torch Song a été monté pour la première fois à l’Actors Playhouse et t’a dit «C’est la version gaie de Raisin in the Sun» (N.D.L.R. : une pièce considérée comme l’une des meilleures pièces jamais écrites et à avoir été montées à New York). Comment était-ce d’être LE succès en ville?
    Harvey Fierstein : Tu le dis comme ça, mais ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti à ce moment. Ce que ça a fait, c’est d’ouvrir plus de portes. Ce n’était pas que j’étais le succès de la ville, mais j’ai rencontré ceux qui avaient du succès en ville. Je dînais avec Chita Rivera (une légende de Broadway). Je rencontrais des gens célèbres et devenais ami avec des gens que j’admirais auparavant de loin. J’avais l’habitude de taquiner Elaine Stritch (une actrice et chanteuse de Broadway, décédée en 2014) en disant que lorsque je suis entré dans l’industrie, elle était déjà prête à prendre sa retraite, et que nous avions ‘dorénavant’ le même âge! C’est une chose amusante qui se produit lorsqu’on se trouve sous les projecteurs, devant les yeux du public. Le succès, je ne voyais pas ça comme un accomplissement. J’avais simplement un travail à faire.


    Quel était ton objectif ?
    Harvey Fierstein : Mon objectif n’a jamais été d’être acteur ou écrivain. J’étais ce qu’on appelait dans les années 1950, «un artiste». C’était un autre mot pour dire qu’une personne était gay : «Oh, il est artistique.» Je savais donc que je serais dans le domaine de l’art, mais je ne pensais en aucun cas être un grand artiste ou un artiste reconnu. Le processus a été lent. Je sortais du milieu Off Off Broadway, un monde que vous n’avez pas vraiment au Canada.

    Tu sais, dans les années 70, j’ai fait un voyage d’un bout à l’autre du Canada dans une minivan Volkswagen, à la recherche de ce genre de communauté. Nous avons trouvé à Vancouver de quoi de similaire, mais ce n’était pas assez grand pour moi, pour que je reste là bien longtemps. Si cela avait été le cas, je serais resté et ne serais sans doute jamais revenu aux États-Unis. Parce que je venais de tomber amoureux de Vancouver. En tant que jeune gai, j’ai adoré le fait que tu as choisi d’être fier dès le début et que tu as choisi d’écrire sur la vie queer et les personnes queer. Je n’ai pas choisi – je n’ai tout simplement jamais été dans le placard de ma vie. Parce que je viens de ce côté de l’art expérimental du monde. Aucun de nous n’était dans le placard ou n’y avait été.


    Ta carrière a été étroitement liée à l’évolution du drag. En passant, je vénère totalement feu le grand Craig Russell… Je me demandais ce que tu pensais de l’intégration au fil des ans de la culture drag à la culture en général?
    Harvey Fierstein : Je n’ai rencontré Craig Russell qu’une ou deux fois. Nous n’étions pas des amis, plus des connaissances. Et Craig n’allait déjà pas bien quand je l’ai rencontré. J’étais plus proche de Charles Pierce (un personnificateur féminin, particulièrement connu pour ses imitations de Bette Davis), à qui j’ai fait appel pour le film Torch Song Trilogy. Quand j’ai pratiqué le drag dans mon univers de théâtre expérimental, c’était d’une certaine manière une audacieuse transgression sur la sexualité. C’était censé être risqué. Nous voulions brasser les conventions et déranger… — we meant to fuck with your head. Nous faisions du drag qui osait dévoiler quelque chose qui faisait peur et remettait en cause rien de moins que la sexualité à l’époque. L’art de la drag maintenant — car c’est devenu un art — est très glamour et souvent magnifiquement réalisé.

    Mais il ne s’agit plus de questionner la sexualité et de remettre en question. Dans son émission, RuPaul a eu une femme drag queen et des drag queens hétéros. Le drag n’est plus tellement une question de sexualité. Il ne s’agit plus tant d’oser et de provoquer le public. Le Drag, ce n’est pas la même chose qu’avant. Il s’agit plus d’un art qui possède vraiment sa propre esthétique fabuleuse et ses codes. Et les drags d’aujourd’hui, sont d’une race différente. Je les adore. Une de mes bonnes amies est Bianca Del Rio et Nina West joue mon rôle dans la version en tournée de Hairspray. Et je viens de faire quelques apparitions aux côtés de Ginger Minj. Je les adore toutes, vraiment.


    Récemment, tu as parlé de ton identité de genre. Te considères-tu comme non binaire ?
    Harvey Fierstein : Toute la question de non-binarité est un concept tellement récent. L’idée de non-binaire ne s’est jamais présentée comme une possibilité pour moi. J’observe donc avec beaucoup d’intérêt les gens qui passent par ce processus d’affirmation. Pour ma génération, il s’agissait de se battre pour la liberté sexuelle, il s’agissait de dire que l’homosexualité et l’hétérosexualité sont absolument égales. La génération suivante était plus politiquement normative. Ils ont été la génération – juste après l’arrivée du sida – qui a adopté l’égalité du mariage, ce qui a conduit à de nombreuses mesures vraiment positives pour tous.

    Aujourd’hui, la nouvelle génération semble questionner le concept même de genre. Est-ce que je me considère comme non binaire ? Sérieusement, je ne sais vraiment pas comment me qualifier et comment considérer ce que je suis… J’ai 70 ans et j’ai navigué jusqu’à présent en faisant les choses sans étiquette. Je suis une fille quand je veux être une fille. Et je deviens un gars, quand je veux l’être. En faisant ce que je fais – être capable de jouer des rôles de drag, d’être un homme, d’être une femme – j’arrive à exprimer toutes ces parties de ma personnalité à travers mon travail.


    Y a-t-il des jours où tu souhaiterais pouvoir redevenir anonyme ?
    Harvey Fierstein : En tant qu’écrivain, l’une de mes choses préférées était de m’asseoir dans un centre commercial, dans une aire de restauration et d’écouter les gens parler. C’est ainsi, comme témoin anonyme, que tu comprends ce que les gens pensent et agissent. C’est comme ça qu’on sait à quoi ressemblent les gens. Un écrivain doit être anonyme, un écrivain doit pouvoir disparaître, donc ça me manque.


    Dans tes mémoires, tu écris qu’en 1981 «le sexe était devenu une habitude» et que tu n’as plus jamais eu de relations sexuelles anonymes. Tu écris : «L’ennui était probablement la raison pour laquelle j’ai échappé à la peste imminente.» Le sexe anonyme te manque-t-il ?
    Harvey Fierstein : Tu sais, nous sommes des gars ! Les gars n’ont qu’à ouvrir leurs fermetures éclair, s’amuser et ensuite aller manger une pizza. Tout ne doit pas être une romance. Alors, ça me manque. Mais cela n’a rien à voir avec l’anonymat. C’est une autre époque… Bien que j’aie entendu dire que les buissons de Central Park sont de retour et qu’il y avait de nouveau de l’action dans le boisée après toutes ces années. Quoi que les gens fassent, j’espère qu’ils le font en toute sécurité. Je veux juste que tout le monde soit bien et en sécurité et que personne ne soit agressé ou malade et qu’ils passent un bon moment.


    Cette entrevue a été traduite par Yves Lafontaine


    Pour lire la version originale en anglais, visitez la section ENGLISH sur Fugues.com
    INFOS | I Was Better Last Night par Harvey Fierstein, Penguin Random House Canada, 2022.

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