Dimanche, 10 mai 2026
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    Thomas Waugh à nu

    L’auteur montréalais Thomas Waugh se décrit comme « un fils de prédicateur devenu professeur de porno ». Professeur distingué émérite en études cinématographiques et en études interdisciplinaires de la sexualité à l’Université Concordia, où il a enseigné pendant 41 ans, de 1976 à 2017, Waugh est un pionnier de la théorie et de la critique du cinéma queer.

    La remarquable carrière de Waugh à Concordia comprend aussi l’organisation de La Ville en Rose, premier colloque québécois en études queers en 1992 ; la mise sur pied d’une mineure en études interdisciplinaires de la sexualité ; la fondation de la série marquante de conférences communautaires sur le VIH/sida à Concordia ; ainsi que la création du projet Queer Media Database Canada-Quebec. Au fil des décennies, Thomas Waugh a publié plusieurs ouvrages historiques, dont Hard to Imagine: Gay Male Eroticism in Photography and Film from their Beginnings to Stonewall (1996) et Outlines: Underground Gay Graphics From Before Stonewall (2002).

    Sur la couverture de son tout récent mémoire, Writing in the Flesh: Essays on My Lives, My Bodies, My Families, My Places, My Movies (McGill-Queen’s University Press), Waugh apparaît tel un Platon ou un Aristote des temps modernes dans une photo prise par le photographe montréalais Nick Bostick. Waugh, aujourd’hui âgé de 78 ans, s’est récemment prêté au jeu d’une entrevue franche avec Fugues.


    Tu as commencé à écrire ton mémoire en 2020. Comment as-tu décidé quoi inclure ?

    Thomas Waugh : Je suis quelqu’un de très franc, et la discrétion n’est pas l’un de mes points forts. Il n’y a pas eu beaucoup d’autocensure. Cela dit, je voulais que le livre puisse aussi faire sens pour des personnes en dehors de mon milieu.

    Ce livre a-t-il été plus difficile à écrire parce qu’il est le plus personnel ?
    Thomas Waugh : D’une certaine manière, il a peut-être été plus facile à écrire. Je n’avais pas à maintenir tout l’appareil savant qu’exigent les ouvrages universitaires souvent trop lourd. Il y a bien sûr beaucoup de citations et de notes de bas de page, mais pas le genre d’appareil académique rigoureux et un peu obsessionnel que doivent avoir les ouvrages savants. Donc ce fut un plaisir de l’écrire et de revisiter de vieilles photos de famille. Comme je suis la personne la plus âgée encore en vie dans ma famille, j’ai découvert que j’en suis devenu un peu le patriarche.

    Il y a beaucoup de photos révélatrices ! Comment as-tu géré la question du consentement pour les histoires, les anecdotes et les images dans ton mémoire ?
    Thomas Waugh : Il y a huit ou neuf magnifiques dessins de l’artiste montréalais Cumpug. Il les a réalisés à partir de photographies de personnes que j’étais un peu hésitant à exposer. J’ai donné des pseudonymes à plusieurs personnes quand j’étais un peu nerveux, et j’ai obtenu la permission et la confiance des autres. Je suis honoré qu’ils m’aient donné leur accord et j’espère qu’ils sont contents. Je pense que oui. Je n’ai reçu aucune menace de mort !

    Le Bain Colonial — ouvert depuis 1914 — occupe une place importante dans ton mémoire, tout comme dans ta vie. Quand as-tu découvert cette institution du Plateau ?
    Thomas Waugh : J’ai fréquenté quelques saunas gais à partir des années 1970, surtout quand je vivais à New York. Mais ce n’était pas vraiment mon truc. Je n’aime pas trop le sexe anonyme ; je préfère avoir des relations sexuelles avec des gens que je peux apprendre à connaître, dont je connais le nom. J’ai découvert la tradition des bains de vapeur russes et turcs dans la quarantaine et la cinquantaine, en rendant visite à mon ami Steve dans l’ex-Union soviétique et dans les pays baltes. Ces établissements sont merveilleux : cet espace partagé de sueur, de masculinité, de nudité et d’amitié. Et je me suis dit : depuis les années 1970, j’habite à un pâté de maisons de ce bain de vapeur montréalais. Pourquoi n’y suis-je jamais allé ? Alors j’y suis allé, et c’était merveilleux. Le Colonial était un espace partagé non seulement par des hommes gais relativement discrets et des clients juifs et musulmans, mais aussi par des Russes, qui portent leurs chapeaux de feutre. Je suis devenu un habitué et j’ai fini par y traîner mes amis. À un moment donné, au cours du présent siècle, j’y suis aussi allé avec des doctorants gais plus âgés dans le cadre de ma carrière d’enseignant — avec leur consentement, bien sûr. Nous avons eu de merveilleuses discussions sur la théorie queer et la méthodologie universitaire sur le toit. Même si j’ai fini par avoir quelques ennuis pour avoir mêlé mon profil pédagogique universitaire à mon profil social queer, ce dont je parle dans mon mémoire.

    Tu as bâti autour de toi une communauté un peu comme celle des Radical Faeries, mais sans la dimension religieuse.
    Thomas Waugh : Je ne suis pas très bon en spiritualité. On m’a imposé la religion pendant les vingt premières années de ma vie — je suis fils de prédicateur.

    J’ai interviewé à plusieurs reprises l’icône de la littérature gaie Edmund White, et je l’ai finalement rencontré en personne lors d’un salon littéraire chez toi en 2013. Il y avait plusieurs écrivains formidables, dont le cinéaste Bruce LaBruce. J’ai l’impression que toi et Edmund étiez des esprits frères très sex-positifs. Comment ce salon est-il né ?
    Thomas Waugh : C’est très flatteur d’entendre ça. Je suis sex-positif. Il est mon idole à bien des égards. Qu’il repose en paix. Edmund était en ville pour le Festival littéraire international Blue Metropolis de Montréal, et un ami — honnêtement je ne me souviens plus lequel — est entré en contact avec lui et l’a invité à venir chez moi. C’était merveilleux !

    Dans ton mémoire, tu écris que tu es un fétichiste absolu des poils corporels. Que penses-tu des hommes gais qui les enlèvent ?
    Thomas Waugh : J’essaie de les en empêcher. Enfin, je suis très indulgent. Si je rencontre un nouvel ami et qu’il a une repousse de poils sur la poitrine, j’essaie de regarder ailleurs. Mais en neuvième année, j’étais un intellectuel prépubère à lunettes, alors que tous mes amis étaient devenus de séduisants adolescents velus. Mais pas moi. Nous allions au cours d’éducation physique et notre professeur disait : « Sous la douche, les garçons ! » Et je paniquais : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » C’est devenu une sorte de fétiche érotique pendant mes années de secondaire, et encore aujourd’hui je suppose que je suis une sorte de locker-room queen. Ça a été très formateur.

    Comment était l’expérience d’écrire pour The Body Politic ?
    Thomas Waugh : J’avais vraiment l’impression d’être à l’avant-garde. J’adorais leur politique et j’étais un peu jaloux que nous n’ayons pas quelque chose de semblable à Montréal. Il y avait de bonnes publications queer ici, mais rien avec l’esprit de corps ou la politique éditoriale collective de The Body Politic. J’ai donc écrit pour eux et développé une forme d’esthétique de la critique cinématographique qui comportait une dimension politique. J’ai beaucoup aimé travailler avec ce collectif et faire partie de cette histoire.

    Je t’ai interviewé pour la première fois dans un article de couverture en mars 1996, à propos du fait que tu avais fondé en 1994 à Concordia le cours interdisciplinaire HIV/AIDS: cultural, social and scientific aspects of the pandemic, le premier du genre offert dans une université en Amérique du Nord.
    Thomas Waugh : Nous étions en quelque sorte un collectif de professeurs et d’étudiants engagés. Les assistants du cours étaient merveilleux. Je suis très fier de cet engagement pionnier. C’était avant l’introduction de la trithérapie en 1996. Nous vivions cette crise.

    Les gens mouraient comme des mouches. C’était un moment très effrayant. Ce cours était une réponse universitaire, une réponse politique qui devait être apportée. Et je crois que nous avons eu un impact. Je croise encore des gens qui ont suivi le cours ou assisté aux conférences publiques et qui me disent que cela a changé leur vie. J’en suis très fier.


    Tu écris que ton mémoire a été rédigé « sous l’ombre de ma deuxième pandémie ». La société a exigé que les hommes gais ajustent leur vie face au VIH, alors que tant de gens ont refusé d’ajuster la leur face à la COVID. Que pensais-tu de cette hypocrisie homophobe ?
    Thomas Waugh : La façon dont les gens se promenaient en 2020 en parlant de la pandémie comme s’il n’y en avait jamais eu auparavant m’a mis hors de moi.

    Je possède encore un superbe carton promotionnel de La Ville en Rose, premier colloque québécois en études queers que tu as organisé en 1992. Comment ce colloque a-t-il
    contribué à créer une communauté ?

    Thomas Waugh : C’était un colloque bilingue tenu à Concordia qui a vraiment réuni des universitaires queers francophones et anglophones d’une manière qui n’avait jamais eu lieu auparavant. Les deux communautés ne se parlaient pas beaucoup. Nous nous sommes donc réunis, nous nous sommes écoutés et nous avons fait de merveilleuses découvertes sur le travail, les identités et les écrits des uns et des autres, également à travers le clivage des genres. Les universitaires avaient aussi tendance à être isolés et à ne pas vraiment se soucier de ce qui se passait autour d’eux, comme Sex Garage ou la pandémie. Il fallait confronter cela, et je crois que nous avons fait des percées. S’attaquer à ces divisions a été une contribution importante. Merci de t’en souvenir.

    Dans ton mémoire, tu écris : « À 15 ans, je ne me voyais pas comme faisant partie d’une . » Plus de 60 ans plus tard, comme militant queer vétéran, tu as vu plusieurs formes de communauté au fil des décennies. Y a-t-il un dénominateur commun qui les anime ?
    Thomas Waugh : Ce n’est pas une communauté homogène. La grande force et la richesse des communautés queer, c’est qu’elles sont multiformes, multigénérationnelles et multiculturelles. Je me concentre surtout sur le cinéma. La richesse et la diversité du cinéma queer dans le présent siècle sont renversantes. En ce moment, j’organise une projection pour célébrer l’arrivée d’un nouveau colocataire. Nous faisons souvent des soirées cinéma nudistes ici, et le prochain film sera Mambo Italiano.

    Ce film de 2003 a été scénarisé par mon meilleur ami Steve Galluccio à partir de sa célèbre pièce !
    Thomas Waugh : Cela fait partie de cette immense richesse du cinéma queer diversifié. Et ça a été fait à Montréal !

    Quand on parle de communauté, à l’ère numérique, où en sommes-nous aujourd’hui?
    Thomas Waugh : Eh bien, je suis un dissident. Je n’utilise pas les médias sociaux. Je préfère de loin marcher dans les rues pour manifester — même si je le fais moins maintenant, parce que je titube un peu. Mais les contacts interpersonnels et intergénérationnels, la communauté et les réseaux sont tellement importants. J’adore passer du temps avec des gens dans la vingtaine qui découvrent toutes ces choses, les écouter et les challenger.

    Les personnes dans la soixantaine et la soixante-dizaine, c’est notre travail. Nous avons la responsabilité d’éduquer et de mettre au défi les jeunes générations, puisque tant de nos contemporains ont été perdus lors de la première pandémie. Nous devons les remplacer.

    Que ressens-tu quand les gens te qualifient de légende vivante ?
    Thomas Waugh : On dirait une publicité de Blackglama !

    INFOS | Writing in the Flesh: Essays on My Lives, My Bodies, My Families, My Places,
    My Movies, de Thomas Waugh, est publié chez McGill-Queen’s University Press.

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