Mercredi, 17 juillet 2024
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    À propos du militantisme

    En faisant la chronologie des différentes étapes qui ont mené à la reconnaissance légale des minorités sexuelles et de leur conjugalité, on peut s’enorgueillir que le Québec et puis le Canada aient été des pionniers à l’échelle internationale dans cette avancée historique des droits pour une catégorie de la population stigmatisée et discriminée depuis des siècles. Cependant, pour en arriver là, il a fallu le courage, l’engagement et la persévérance de personnes qui, individuellement ou via des organismes, ont été les artisan.e.s de ces victoires qui ont profités à l’ensemble de nos communautés. Tous n’ont pas eu la même reconnaissance que certain.e.s dont les noms circulent encore aujourd’hui.

    Cela dit, la liste des artisan.e.s de nos luttes serait trop longue pour être intégrée à ce texte, mais ils et elles ont porté le devenir de nos communautés, qu’ils et elles en soient remercié.e.s. On se rappellera que Fugues, au cours de ces 40 années d’existence, leur a donné un peu de visibilité, un espace pour s’exprimer. Il suffit de se replonger dans les anciens numéros pour découvrir qui ont été ces bâtisseurs et bâtisseuses.
     
    Défense des droits
    À l’instar de nombreux pays occidentaux, dès le début des années 70, au Québec, des groupes se succéderont pour demander des changements législatifs, entre autres l’abrogation de toutes les lois discriminatoires à l’égard des minorités sexuelles. À Montréal, au milieu des années 70 se crée l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec (ADGQ). Le « e » entre parenthèses tente d’inclure les lesbiennes dans ce mouvement. L’ADGQ sera aussi l’organisme qui organise la manifestation pour protester, en 1977, contre une descente policière dans un bar, le Truxx. À cette époque, la police considérait que la plupart des bars gais étaient des maisons de débauche, justifiant ainsi les descentes et, bien sûr, les arrestations. L’ADGQ sera aussi à l’origine des premières marches gaies.
      
    Le « e » entre parenthèses ajouté à « gai » dans le nom de l’ADGQ n’est pas anodin. Le Québec ne fait pas exception à ce qui se passe dans d’autres pays quant à la difficulté pour un bon moment d’amarrer les luttes gaies avec celles des lesbiennes. Dans la foulée des mouvements féministes, les associations de lesbiennes vont se constituer en parallèle des associations gaies. Quand des passerelles ponctuelles se forment entre ces deux blocs, la méfiance est de mise. Entre autres, les lesbiennes considèrent que les enjeux soulevés par les gais relèguent au second plan les enjeux lesbiens. Et cette relation parfois difficile entre les lesbiennes et les gais perdure encore un peu aujourd’hui. Ces dernières considèrent avec une certaine justesse que l’agenda de nos communautés est déterminé par des hommes gais blancs, même si aujourd’hui l’accent est mis sur les réalités trans et une plus grande diversité culturelle.
     
    Le sida et la suite des choses
    Dans les années 80, l’arrivée du sida va sonner, en quelque sorte, le glas des mouvements gais tels qu’on les connaissait. Les militants, dont le travail était essentiellement tourné vers l’abolition des lois discriminatoires ou encore la protestation contre les exactions de la police, ne sauront pas apporter de réponse claire face à l’arrivée de l’épidémie, ni mettre en place des structures pour répondre aux besoins des personnes atteintes, ni faire pression auprès des autorités pour qu’elles prennent conscience de la gravité de la situation.
     
    Heureusement, une nouvelle génération de militants dédiés à cette cause va apparaître. Certains vont se consacrer à offrir des services, alors que d’autres vont se regrouper, entre autres, dans l’association Act Up Montréal qui va multiplier les coups d’éclat et les manifestations reprochant l’inaction aussi bien des gouvernements que du monde médical et de la recherche. En 1989, lors de la cinquième Conférence internationale sur le sida, tenue à Montréal, les militants d’Act Up se font entendre bruyamment par des manifestations, des sit-ins. Avec d’autres militants venus de Toronto et de New York, ils dénoncent le prix des médicaments et le peu de recherche sur le virus, mettant en miroir le nombre de personnes qui décidaient. Leur action va être déterminante et changera radicalement le milieu médical qui prendra plus en compte, à partir de ce moment-là, la voix des premières personnes
    concernées, c’est-à-dire les malades.
     
    Le rapport : de l’illégalité à l’égalité
    Au début des années 90 se crée la Table de concertation des lesbiennes et des gais de Montréal. On y retrouve bien sûr des organismes communautaires, des personnes à titre individuel, et la présence d’organismes sida. Table se focalisera comme l’ADGQ l’avait fait auparavant, sur la défense des droits. Siège aussi à cette fameuse table un groupe composé de quatre personnes qui seront à l’origine du comité Dire enfin la violence. La bande des quatre, comme on la surnommait, axe son action sur deux plans : Le premier est d’aller sur le terrain, entre autres les parcs de cruise pour parler de prévention et aussi offrir du soutien aux gars qui se font prendre les culottes baissées par la police. L’autre axe consiste à interpeler les autorités pour que des changements législatifs interviennent et que des enquêtes soient menées suite à une série de meurtres. À la même époque, la Commission des droits de la personne du Québec, souvent sollicitée par les organismes œuvrant auprès des minorités et par des personnes en leur nom propre, organise une consultation publique à partir de mémoires qui lui sont envoyés et publie un rapport déterminant en 1994, intitulé De l’illégalité à l’égalité, et comprenant un très grand nombre de recommandations pour en finir avec les discriminations.
     
    Ce rapport est un document majeur, car à travers les recommandations il servira de base sur laquelle se fonderont les luttes à venir, dont celles de la reconnaissance juridique des couples de même sexe. Rappelons qu’en pleine pandémie du sida, les conjoints survivants n’ont aucun droit, n’ont aucune reconnaissance sociale. Le décès de leur conjoint leur étant volé d’une certaine façon. Dans le même mouvement, et de la part de couples lesbiennes, il y a le souhait que le statut de parents soit reconnu pour le couple, et non uniquement pour l’une des deux.
     
    Entre concertation et manifestations, discussions ou confrontations
    Cependant, s’il y a consensus pour exiger la reconnaissance des conjugalités de même sexe, tous et toutes ne sont pas sur la même longueur d’onde en ce qui a trait au statut à obtenir (et sur les moyens pour l’obtenir) : celui des conjoints de fait, celui du mariage, ou encore un statut intermédiaire, comme l’union civile (qui n’existait pas au Québec pour les couples hétérosexuels). Certains et certaines rappellent que le mariage est de compétence fédérale et qu’il faudrait que l’ensemble des communautés LGBGT à travers le Canada le demandent. D’autres pensent que la possibilité d’être reconnu.e.s comme conjoint.e.s de fait serait suffisante, même si les droits à la parentalité n’étaient pas pris en compte. Ils et elles fondent leur argument sur une possible réaction de la population québécoise qui ne serait pas prête à accorder le mariage aux gais et aux lesbiennes. Peur d’ailleurs qui n’est fondée sur aucun sondage, rapport ou encore qui serait née de manifestations d’opposant.e.s. Pour l’anecdote, un des seuls politiciens ouvertement gais et ministre à l’époque rêve d’un Pacs (Pacte civil de solidarité), c’est-à-dire un contrat entre 2 personnes majeures, de sexe différent ou de même sexe, mais n’ayant pas forcément un lien de conjugalité.
     
    En revanche, il y a consensus autour de la lutte contre la violence et la discrimination.
     
    Des divergences apparaissent aussi dans les stratégies à mettre en place pour obtenir de la part du législateur des changements juridiques. Certain.e.s, généralement en faveur de l’obtention du statut légal de conjoint de fait, font du lobby discrètement auprès des élu.e.s. À l’époque, le représentant d’un organisme préfère, comme il sera dit à l’époque, les petits-déjeuners avec des ministres. Membre de la Table de concertation du Grand Montréal, il s’en sert pour avoir la légitimité d’orienter les perceptions des élu.e.s dans ce qu’il faut faire.
     
    D’autres choisissent de se regrouper en demandant le soutien d’organismes de la société civile. Ainsi naît, en 1998, la Coalition québécoise pour la reconnaissance des conjoints et conjointes de même sexe, dans laquelle on retrouve des représentant.e.s des organismes communautaires, mais aussi des représentant.e.s de centrales syndicales ou encore de la Fédération des femmes du Québec (FFQ). Un rapport de force peut ainsi s’établir, mais surtout apparaître comme soutenu par une grande majorité des gais et des lesbiennes du Québec et donc gagner en légitimité.
     
    Enfin, une troisième voix se fait entendre, plus bruyante, où on retrouve des militants qui
    réclament l’union civile sans passer par l’étape « conjoints de fait ».
     
    Malgré les divergences, les changements législatifs graduels (souvent forcés par des décisions de la cour) vont satisfaire les un.e.s et les autres, d’autant plus que malgré le changement de couleur des gouvernements à Québec, Parti libéral du Québec ou Parti québécois, il y a progressivement une ouverture pour accueillir les demandes des groupes communautaires. Les ministres de la Justice seront très sensibles aux discriminations juridiques qui existent envers les gais et les lesbiennes. Et lors de l’adoption de la loi reconnaissant les couples de même sexe comme conjoints de fait dans l’ensemble des lois et des règlements du Québec, tout comme la création de l’union civile, il n’y aura pas réellement d’opposition au moment des votes en chambre. Le témoignages en commission parlementaire, d’un grand nombre de représentant.e.s d’organismes de gais et de lesbiennes, auront ému et sensibilisé bien des députés.
     
    Ces années de lutte conduisent à des changements majeurs dans la manière de revendiquer des droits ou de lutter contre l’homophobie et la transphobie. Après l’adoption du mariage pour tous et toutes au Canada en 2005 et les gains législatifs, des ponts se créent avec les différentes instances gouvernementales, marqués par la volonté d’avancer main dans la main. 
     
    De gouvernements et d’élu.e.s qu’il fallait convaincre, ceux-ci vont devenir des partenaires avec lesquels travailler en bonne intelligence. Rien d’étonnant alors qu’à la suite de la publication, en 2007, du rapport De l’égalité juridique à l’égalité sociale, on en vienne à créer le Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie — principal interlocuteur aujourd’hui des groupes communautaires —, et que l’on se soucie de financer les groupes communautaires LGBTQ.
     
    De nos jours, le Conseil québécois LGBTQ (qui a succédé à la Table de concertation) veille aux intérêts des organismes communautaires, tout en se portant à la défense des droits des personnes LGBTQ. On privilégie la concertation et les bonnes relations avec les instances décisionnelles. D’une certaine manière, le Conseil est devenu un organisme de lobbyisme pour les communautés LGBTQ, comme il en existe pour bien d’autres groupes de la société civile. Est-ce que le militantisme à la manière des années 70 a totalement disparu ? Pas forcément. D’ailleurs, tout récemment, 114 organismes soutenant les droits LGBTQIA2E+ et regroupés sous l’étiquette Nous ne serons pas sages ont lancé, le 18 mars dernier, une nouvelle campagne de mobilisation contre l’homophobie et la transphobie. Ils exigent des actions concrètes et rapides du gouvernement du Québec. Et Fugues, comme c’est le cas depuis plus de 30 ans, continuera à se faire l’écho des initiatives, comme des débats, qui agitent le milieu communautaire, aux côtés de toutes celles et ceux qui continuent à se battre pour que cessent homophobie et transphobie. 

    INFOS | Cet été, Fugues présentera 40 ans de FUGUES et d’histoires LGBT+ dans le cadre du Festival Fierté Montréal, au début août, qui proposera une plongée dans les moments marquants des communautés LGBT+ du Québec, de 1984 à aujourd’hui.

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