Émile Pineault ne craint pas de surprendre. Avec Bottommost, c’est aller à la découverte de soi et de l’autre par des chemins détournés, au-delà des codes habituels. Une approche et une découverte de l’intimité qui brouillent les frontières habituelles.
Quand on regarde le descriptif de Bottommost, présenté au FTA, on peut y voir une certaine critique de la société actuelle et de la condition des artistes. Est-ce intentionnel ?
Émile Pineault : Oui, dans ce projet, Baco Lepage-Acosta et moi, on s’est beaucoup
intéressés à la figure des chien·nes. Sur scène, on se bagarre, on se renifle, on empile nos corps, on se traîne, on se pousse. Il y a une forme de brutalité, mais aussi beaucoup de douceur et de soin envers l’autre. Comme dans mes projets précédents, je m’intéresse aux états de vulnérabilité, d’humiliation et de honte. Je ne les vois pas comme intrinsèquement négatifs, mais plutôt comme des états qui peuvent être constructifs, libérateurs, voire sources de plaisir. La figure du chien nous permet d’explorer ces zones-là : entre le domestique et quelque chose de plus sauvage, d’immoral ou de « sale », des aspects souvent moins acceptés dans les relations humaines. On joue avec ces codes, entre relations de chiens, relations humain-chien et relations humaines. C’est une forme de jeu, une exploration.
On a l’impression que vous, Baco et toi, cherchez à repousser certaines limites ?
Émile Pineault : Oui, on cherche à jouer avec des zones taboues, des désirs désavoués. L’idée est de créer une forme de plaisir autour de choses qui peuvent paraître dérangeantes, voire monstrueuses, même dans un cadre de spectacle. On pousse les limites : qu’est-ce qu’on peut faire, montrer, ressentir dans ce contexte-là ?
À travers ces thèmes — humiliation, BDSM — peut-on aussi reprendre du pouvoir sur soi ?
Émile PineaulT : Oui, il y a une vraie notion d’apprentissage, de connaissance de soi et de l’autre. On est partis d’une prémisse très simple : faire comme les animaux, comme les chiens, qui apprennent à se connaître en se sentant, en se rapprochant physiquement.
À partir de là, on explore l’intimité, le fait d’aller profondément dans la relation à l’autre, mais aussi dans sa propre intimité. Le désir est souvent opaque, même pour soi-même.
On pense savoir ce qu’on désire, mais on est constamment surpris par ce qui émerge dans une relation, qu’elle soit sexuelle ou humaine. On travaille aussi sur le consentement et la prise de risque. Les dynamiques de domination et de soumission existent autant chez les chiens que chez les humains — simplement, on ne les nomme pas toujours de la même manière. Cette prise de risque peut être effrayante, mais aussi très excitante.
Comment Baco et toi, vous êtes-vous rencontrés, et comment le projet est-il né ?
Émile Pineault : On vient tous les deux du milieu du cirque. On a ensuite quitté ce milieu pour aller vers la danse et la performance. On a aussi partagé certaines expériences difficiles liées au cirque — des blessures, des situations humiliantes —, ce qui a créé un premier lien. Plus tard, j’ai été très intéressé par son corps : un corps formé au cirque, mais transformé par la danse. Je lui ai proposé de travailler avec moi sur un projet encore flou. En studio, on est devenus très proches, presque sans s’en rendre compte. Notre amitié s’est construite en même temps que le spectacle. Cette intimité a nourri la création. Dans la pièce, on joue d’ailleurs sur cette ambiguïté : on ne sait jamais vraiment si on est amis, amants, frères… les relations restent mouvantes, indéfinies.
Tu as présenté en 2023 un solo très centré sur toi, Rock Bottom.
Pourquoi as-tu choisi Bottommost ?
Émile Pineault : Mon travail était très centré sur moi, sur ma propre perspective. Ici, j’avais envie d’explorer la relation à l’autre. Avec Baco, je voulais aussi intégrer une autre vision : c’est une personne trans non binaire, avec une relation au corps et à la sexualité différente de la mienne. Plutôt que de renforcer ce que je connaissais déjà, je voulais complexifier mon regard, ouvrir à quelque chose de proche, mais aussi différent.
Un mot de conclusion ?
Émile Pineault : J’ai l’impression qu’on revient aujourd’hui vers quelque chose de plus pudique, plus socialement acceptable. C’est compréhensible, notamment avec la prise de conscience autour des abus et des violences sexuelles, en particulier envers les femmes. Mais en même temps, cela pose la question de ce qu’on peut encore explorer, montrer et ressentir — et comment continuer à le faire de manière consciente et consentie.
INFOS | Bottommost d’Émile Pineault, présenté du 2 au 6 juin, 20 h, dans le cadre du FTA, à la Salle polyvalente du Pavillon Sherbrooke de l’UQAM. Spectacle présenté par Fugues.

