Quoi de plus banal qu’une nouvelle année scolaire ? Pourtant, à l’aube de son secondaire 5, Gaspard voit sa routine bouleversée par l’arrivée de Dave, un nouvel élève au comportement intrigant. Très vite, il découvre que, derrière son apparente jeunesse, se cache une réalité surprenante, puisque celui-ci se révèle être un policier infiltré !
Gaspard (Félix-Antoine Bénard) vit seul avec sa grand-mère et, depuis que sa mère l’a abandonné, il est en quête constante d’affection : une fragilité qu’il dissimule derrière des capacités intellectuelles et créatives hors normes. Il doit cependant composer avec son copain, Mathieu (Matai Stevens), qui refuse d’envisager que leur relation puisse être autre chose qu’un bon coup et qui le largue dès que Gaspard évoque qu’il voudrait un peu plus. La rencontre de Dave (Anthony Therrien) et la découverte de sa véritable identité, un policier chargé de démanteler un réseau de trafic de drogue, arrivent donc à point nommé, puisqu’elles viennent nourrir son amour immodéré des séries policières.
« J’te gage que j’va trouver le coupable avant toi ! » Une promesse audacieuse, qui traduit bien la volonté de Gabriel, malgré les refus répétés du policier, de s’immiscer dans l’enquête, puisqu’il connaît bien tous les coupables potentiels : autant les étudiants que les profs. Qui tire donc les ficelles du trafic de drogue à l’école secondaire : un élève, la directrice, un enseignant ? Cela dit, au-delà du plaisir de résoudre une énigme, Gabriel cherche surtout à se soustraire à une homophobie ordinaire, feutrée, rarement frontale, mais qui l’isole et l’intimide à coups d’indifférence et de vérités jamais dites ou assumées.
Mais, alors qu’il se complaît au jeu d’un univers qui lui rappelle le côté ludique et rassurant des séries télé, une réalité angoissante s’impose peu à peu, marquée par l’intimidation et la violence. De son côté, Dave tente de prouver qu’il a l’étoffe d’un policier, tout en composant avec son ambivalence à l’idée de devenir père, alors même qu’il côtoie au quotidien la misère des jeunes. Une alliance improbable se tisse ainsi entre les deux « étudiants », au point que l’on en vient bientôt à se demander à qui réfère le titre cryptique de la série.
Écrite par Simon Boulerice, la série capte avec justesse la marginalisation propre aux petites villes : l’auteur dit d’ailleurs s’être inspiré de sa propre adolescence. Fidèle à son habitude, il propose des personnages finement développés, ce qui permet aux interprètes de livrer des performances marquantes, à commencer par Anthony Therrien, déjà vu dans Six degrés, qui propose un jeu criant de vérité. Félix-Antoine Bénard livre quant à lui une performance empreinte de force et de fragilité. Même son de cloche pour Josée Deschênes, dans le rôle de Claudette, la grand-mère, qui porte sur ses épaules des scènes bouleversantes. Enfin, impossible de passer sous silence Matai Stevens, qui propose un Mathieu déchiré par sa difficulté à assumer sa marginalité.
On peut également noter la présence de Simon Boulerice dans le contre-emploi truculent d’un inspecteur bienveillamment bourru et un tantinet manipulateur, qui n’hésite pas à donner à Dave des conseils assez glauques au regard de ses relations avec un étudiant de sa classe : « Arrange-toi pour qu’il ait le goût de t’embrasser ». Il aurait été facile de verser dans une intrigue télégraphiée, avec des personnages cantonnés dans des rôles polarisés : les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Or, Simon Boulerice prend le contrepied et met plutôt en scène des êtres tiraillés, pris dans des engrenages dont ils tentent de se dépêtrer. Même si le récit nous amène parfois à en détester certains, il y a peu — voire pas — de véritables « vilains » : on finit par éprouver de l’empathie pour chacun et par comprendre ce qui le pousse à agir.
Une qualité rare dans un paysage télévisuel qui retombe trop souvent dans des clichés vus et revus. Entre un scénario finement ciselé, des répliques percutantes, des émotions à fleur de peau et des performances marquantes, la réalisation d’Éric Piccoli offre un objet télévisuel auquel il est difficile de résister, au point que la tentation est grande de vouloir le dévorer en rafale. Avant de conclure, les plus fins limiers auront sans doute remarqué que la prémisse rappelle celle de la série — et de l’hilarant film — 21 Jump Street, même si le traitement est tout autre. Dans 21 Jump Street, l’enquête sert surtout de prétexte pour déconstruire, avec humour, les clichés de l’adolescence, du secondaire et du film policier, en misant sur les décalages générationnels et l’absurdité des rôles sociaux.
M’infiltrer dans ta vie, pour sa part, adopte un ton résolument réaliste : l’infiltration y devient un véritable levier narratif pour explorer la construction identitaire, l’adolescence queer, la solitude et le pouvoir de la manipulation.
INFOS | Les huit épisodes de la série de Zone 3, M’infiltrer dans ta vie sont disponibles, en français, sur TV5 Unis / UnisTV.

