Mercredi, 17 août 2022
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    “Hotel de Dream” d’Edmund White

    En 1900, dans le Sussex anglais, l’écrivain américain Stephen Crane, qui a à peine vingt-huit ans et qui est un des auteurs les mieux payés de sa génération, se meurt de tuberculose. Cora, sa compagne, une ancienne prostituée qui tenait en Floride un bordel appelé «Hotel de Dream», organise un voyage au cœur de la Forêt-Noire allemande pour tenter une guérison, même si elle sait que les jours de Stephen sont comptés. 

    Ce dernier rencontre au cours de son long périple vers l’Allemagne des amis, comme les écrivains Henry James et Joseph Conrad. Le roman­cier, qui sent sa fin arriver, dicte, chapitre par chapitre, son nouveau roman à Cora, une histoire inspirée par sa rencontre, extraordinaire pour lui, quelques mois plus tôt, dans les rues de New York, avec un garçon nommé Elliott.

    Échappé d’un milieu fermier où son père et ses frères abusaient de lui, il vend « officiellement » des journaux, mais il le fait en se rendant chez des gens, car il vit de la prostitution. Imberbe et efféminé, il se maquille. C’est ce « garçon maquillé » qui donne son titre à la supposée fiction que Crane raconte avec peine à Cora.

    Elliott fait la connaissance d’un banquier de 42 ans, Theodore Koch, qui sera foudroyé par sa beauté. Mais le jeune homme a un dangereux protecteur en la personne de Johnny Presto qui, jaloux, sème la catastrophe en anéantissant tout de la vie de Theodore – mariage et fortune —, le poussant même à voler 5 000 $ de son institution. Après la mort de Crane, Cora confiera, comme l’aura demandé son compagnon, le manuscrit à Henry James, qui choisit de brûler ce roman « honteux ».

    Délaissant l’autobiographie, qui l’a rendu célèbre, et renouant avec le roman historique auquel il s’est essayé avec Fanny (Plon : 2004; 10/18 : 2006), Edmund White s’adonne avec Hotel de Dream au récit en abyme, soit au roman dans le roman, par l’intégration de la fiction de Crane dans sa propre fiction. L’écrivain de Mes vies (Plon : 2006) prend à la fois beaucoup de liberté avec le supposé récit de Crane et est extrêmement rigoureux en ce qui concerne les données temporelles (il s’est beaucoup renseigné).

    Il a ima­giné que Stephen Crane avait écrit «Le garçon maquillé» en se référant au fait que ce dernier a bel et bien écrit un texte mais portant un autre titre, «Fleurs d’asphalte», et dont il ne reste plus aucune trace. Dans le roman de White, c’est Henry James qui immole par le feu le livre scandaleux de Crane.

    On ne lâche pas ce roman qui, dans sa construction comme dans son style, est fort traditionnel, malgré les deux récits qui s’emboîtent et, à la fin, s’enchevêtrent. Mais c’est peut-être plus au mythe de cet écrivain mort jeune auquel s’attaque Edmund White. Prosateur au style clair et retenu, Stephen Crane était célébré dans son temps et avait connu à 24 ans la gloire avec La conquête du courage, récit antimilitariste qui eut une longue carrière.

    On le plaçait sur le même pied que Henry James, justement. Grand voyageur, il passait pour être un grand humaniste. Et l’on parlait beaucoup à l’époque de sa beauté. Une icône, en quelque sorte. Et naturellement, son roman inachevé, qui a été détruit, demeure une énigme autant qu’une légende.

    Cette légende est la trame de Hotel de Dream, lui donne son impulsion, et permet à White, par la transposition des us et coutumes de l’époque, et, surtout, de la censure et des tabous, de s’en prendre à la répression de la sexualité et à l’oppression des homosexuels. Son roman est une sorte de réquisitoire dénonçant les injustices sociales et la misère générale qui régnaient au XIXe siècle — comme elles règnent aujourd’hui. On peut le prendre comme la peinture exacte des bas-fonds du New York de la fin de l’avant-dernier siècle, mais également comme une variation sur la préhistoire de la communauté homosexuelle.

    Mais le romancier sait surtout décrire les passions. Et celle, dévorante, aveuglante du banquier Koch qu’il décrit, est émouvante. Son histoire, qui peut être lue comme la version en négatif de celle de Dorian Gray, est, comme toutes les autres œuvres d’Edmund White, stimulante, méti­culeuse et élégante.

    White est un jongleur qui éblouit, comme le prouve le double drame qu’il invente, celui de Crane et celui d’Elliot, et ce, sans paraître artificiel. L’émotion passe par la profondeur du propos, mais aussi par les obsessions que l’on connaît de cet écrivain américain, comme son goût de la provocation, que son pré­cé­dent livre, Mes vies, entre autres, cultivait. Malgré une traduction déficiente, Hotel de Dream, dont le titre, il faut le dire, fait barbare et qui, d’ailleurs, n’a presque aucun rapport avec le récit, est un livre touchant.

    Hotel de Dream / Edmund White, traduit de l’anglais (États-Unis) par André Zavriew. Paris: Plon, 252p. (coll. Feux croisés)

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