Samedi, 4 février 2023
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    Farah Alibay, la revanche d’une nerd

    Farah Alibay raconte son parcours, ses embûches et ses exploits sur Mars et sur Terre dans une biographie. Elle nous a fait voyager sur la planète Mars alors qu’elle était aux commandes du robot d’exploration Perseverance, en février 2021. En septembre dernier, avec la publication de son livre Mon année martienne, elle nous faisait voyager à nouveau, mais cette fois en nous transportant dans son univers, au cœur de sa vie et de son parcours. Entretien avec l’ingénieure en aérospatiale Farah Alibay, qui se décrit comme une « femme racisée, fille d’immigrants et personne queer ».

    « Quand j’étais petite, je lisais beaucoup, beaucoup. Je rêvais de devenir autrice », m’avoue-t-elle en rencontre vidéo de chez elle à Los Angeles. Eh bien, c’est maintenant chose faite ! Même si elle ne pensait jamais publier une autobiographie… à 34 ans !

    « Il me semble que je suis jeune pour écrire une biographie ! », ajoute-t-elle avec son sourire rayonnant. Si elle a accepté de mettre par écrit sa vie, c’est avant tout pour une raison : « J’ai vécu beaucoup de solitude en grandissant. J’avais pas de role model comme femme de couleur œuvrant en science. Je me suis dit que mon histoire pourrait peut-être en inspirer d’autres ». Après une heure de discussion avec Farah, je suis convaincu qu’elle deviendra aussi un modèle pour les personnes queers.

    Parcours terrien
    « Mes ancêtres viennent de l’Inde », me raconte-t-elle. « Ils ont quitté ce continent à la fin des années 1800 pour aller à Madagascar. » Plusieurs générations plus tard, les parents de Farah immigrent au Québec, à Joliette plus précisément. Farah se souvient du racisme dont elle a été victime. « Si tu m’avais donné l’option de devenir blanche aux cheveux blonds, je l’aurais pris ! C’est pas que j’avais honte de ma culture, mais c’était juste trop difficile de vivre ça. Surtout au secondaire. » À cette époque, elle ne se reconnaissait pas dans les standards de beauté présentés dans les magazines, à la télé. « À cause de ma couleur de peau, je me disais que personne ne me trouverait belle. » Un cri du cœur qui s’exprime aussi dans son livre : « Alors que je découvrais ma place dans le monde et ma sexualité, le monde me criait : tu ne nous ressembles pas, il n’y a pas de place pour toi ici, tu ne seras jamais aimée ».

    Ouch !
    Et, avec l’adolescence, les sentiments amoureux qui pointent. Elle se sent attirée tant par les gars que par les filles, mais pas question d’en parler ouvertement. « J’étais déjà assez différente comme ça, je n’avais pas besoin d’en rajouter une couche en parlant de mon orientation sexuelle ! Je voulais juste être “normale”, être comme tout le monde. » Ce n’est que plusieurs années plus tard que Farah réalise que personne n’est comme tout le monde, qu’« on est tous soi-même et ce sont nos différences qui sont nos forces ».

    Crédit Photo : Farah Alibay et sa famille : Compte Facebook personnel

    « The talk »
    C’est vers l’âge de 12 ans que Farah découvre son attirance pour les gars et les filles. « Dans ma tête, c’était juste normal de trouver une fille belle. Mais je réalisais pas vraiment que j’étais attirée sexuellement vers ces personnes-là. J’allais dans une école de filles. J’ai grandi avec des amies très, très proches, mais je n’ai jamais été en amour avec une fille quand j’étais jeune, jamais eu de crush amoureux. Je sais pas si c’est moi qui ne me donnais pas cette permission ou si c’est vraiment que je n’avais pas rencontré une fille qui me plaisait. » Pourtant, Farah se souvient très bien de l’ouverture d’esprit de ses parents sur le sujet.

    Elle n’avait que 10 ou 11 ans quand elle a eu LA discussion, « THE talk » comme elle le souligne : « Ma mère m’avait dit : “Écoute, peut-être que tu vas aimer les filles, peut-être les garçons ou peut-être que tu vas aimer les deux et c’est correct, on t’aime comme tu es !” C’est beau quand même ce discours. On était dans les années 90, dans une famille d’immigrants, ta mère te dit ça… c’est rare ! ».

    Ce n’est que plusieurs années plus tard, alors qu’elle a 25 ans, que Farah accepte cette différence. Maintenant en couple avec un homme depuis 6 ans, elle a aussi fréquenté des filles. Si elle parlait auparavant de sa bisexualité, aujourd’hui c’est le mot queer qu’elle préfère.

    Planète queer
    « Ce que j’aime du mot queer, c’est que ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde ! C’est un peu none of your business ! Et la raison pourquoi j’aime moins le mot bisexuelle, c’est que c’est un mot très binaire. Alors que moi, je suis aussi attirée vers les personnes non binaires. » Si elle a manqué de modèles de femmes racisées en qui elle pouvait s’identifier alors qu’elle était plus jeune, Farah ne cache pas qu’elle a aussi manqué de role model lorsqu’elle se posait des questions sur son orientation sexuelle. « À mon travail, je voyais des hommes gais, mais très peu de femmes gaies, des personnes queers ou bisexuelles. »

    Aujourd’hui, elle porte fièrement une épinglette de la NASA aux couleurs de la Fierté LGBTQ+. « Le groupe d’employés LGBTQ+ de la NASA s’appelle Spectrum et j’aime vraiment ça parce que c’est ça la lumière. On travaille au niveau optique et c’est aussi l’arc-en-ciel ! »

    Et pour celle qui a été en manque de modèles pendant une partie de sa vie, revirement de situation, la voici qui devient à son tour une femme qui en inspire d’autres. À preuve, cette rencontre : « Je participe régulièrement à des conférences sur mon métier. Après une d’elles, il y a quelques années, une personne non binaire est venue me parler. Cette personne se demandait pourquoi je portais cette épinglette. Ça l’avait vraiment touchée que je sois queer. Elle m’a dit : “Wow ! Il y a d’autres gens comme moi ici !” ».

    Le monde change
    « C’est beau de voir que le monde change, que justement, les role models sont de plus en plus différents à la télé, dans les magazines, même dans ce qui est plus mainstream. Moi, j’ai grandi avec les séries Friends et How I Met Your Mother. C’était blanc et hétéronormatif en général ! Mais quand tu regardes la télé maintenant, ça a beaucoup changé. D’ailleurs, une de mes séries préférées en ce moment, c’est Never Have I Ever de Mindy Kaling. C’est l’histoire d’une fille d’origine indienne de 15 ans qui grandit à Los Angeles. Elle a une amie queer. De voir qu’il existe des séries comme ça qui sont au palmarès des séries les plus regardées sur Netflix, ça montre que le monde a changé ! »


    Le parcours de Farah est inspirant : autrefois petite fille rejetée, elle est devenue une personnalité publique aimée et populaire. C’est en quelque sorte la revanche d’une nerd ! Son visage apparait autant dans les bulletins d’informations que sur les grands plateaux de télévision comme En direct de l’univers. Merci, Farah, de briller dans notre firmament médiatique. Merci aussi d’avoir pris le temps de te dévoiler, de te raconter dans ton autobiographie. Ton parcours professionnel et personnel mérite d’être connu.

    « Pour moi, ce livre, c’est une opportunité de montrer que je suis une fille d’immigrants, queer. Qu’il n’y a personne qui est seulement une étiquette, dans le fond. Pour moi, c’est important parce que mon expérience dans mon domaine professionnel est marquée non seulement par le fait que je sois une femme, mais à cause de toutes ces autres facettes-là. Mon expérience est totalement différente de celle des autres. Je pense que c’est important d’en parler ! »

    INFOS | Mon année martienne, de Farah Alibay, aux Éditions de l’Homme, 2022.

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