Dimanche, 17 octobre 2021
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    Février à travers les années

    Deux exemples d’une présence LGBT dans les journaux jaunes québécois pour le mois de février 1962 qui, étonnamment, sont tous orientés vers le cinéma.

    24 février 1962 – Le film « The Victim », actuellement à l’affiche d’un cinéma de l’ouest de la ville, fait accourir tous les petits messieurs
    Le mois de février a toujours été un temps mort pour les sorties de nouveautés au cinéma, mais selon le journal Ici Montréal du 24 février 1962, il semble qu’un film ait attiré la communauté gaie en grand nombre. Il ne s’agit cependant pas d’une superproduction puisque l’on précise bien qu’il n’est diffusé que dans une seule salle de cinéma, dans l’ouest de Montréal.

    Une petite recherche dans BAnQ numérique permet non pas de consulter l’article d’Ici Montréal, mais bien de repérer une mention du film Victim (La victime, en français) dans l’horaire des salles de cinéma du supplément du journal La Presse du 23 décembre 1961 et permet donc de faire la lumière sur la nature du film.

    On y mentionne, en effet, que le Kent Theatre, situé au 6100 rue Sherbrooke Ouest (à l’ouest de l’autoroute Décarie), y présente le film. Ce cinéma a ouvert ses portes en 1941 et a cessé ses fonctions en 1987. Quelques photographies ainsi qu’un bref historique sont disponibles sur le web.

    Malgré le ton sarcastique de l’article, il s’agit d’une œuvre importante dans la représentation gaie puisqu’il s’agit du premier film britannique à mentionner le terme « homosexualité ». Le sujet de ce film réalisé par Basil Dearden est particulièrement dramatique puisqu’il porte sur le chantage auquel sont soumis plusieurs hommes en raison de leurs inclinaisons amoureuses. Le personnage principal est interprété par Dick Bogarde, un acteur britannique qui commençait alors à avoir la cote, et qui prenait un risque considérable en interprétant un tel personnage que de nombreux autres acteurs avaient refusé de considérer. Il faut cependant savoir que ce dernier était lui-même gai et vécu en couple avec son agent, Anthony Forwood, pendant près de 50 ans.

    Un pari qui porta cependant ses fruits puisque son interprétation lui vaudra une nomination aux BAFTA Awards et que de nombreux rôles importants s’enchainèrent par la suite. Il faut cependant noter que le scénario du film sauvegardait tout de même la réputation du personnage de Melville Farr puisqu’on ne pouvait évidemment avoir un héros homosexuel. En effet, le personnage est présenté comme un mari fidèle et aimant, ses expériences avec des hommes étant de simples «expériences de jeunesse».

    Il n’en demeure pas moins que le film trouva une résonnance importante dans la communauté gaie puisqu’il s’agissait d’une menace bien réelle pour plusieurs. Il suffit de regarder l’importance du nombre de descentes de police pendant cette période ainsi que la couverture journalistique qui associait systématiquement homosexualité et perversion. Rappelons également qu’il n’y avait alors pas de métro à Montréal et que le trajet vers le Kent Theatre devait être particulièrement fastidieux.

    Il fallait donc vraiment vouloir voir le film pour emprunter l’autobus et se rendre à l’ouest de l’autoroute Décarie. Pour les curieux, je vous suggère le visionnement de sa bande-annonce qui rend avec justesse l’atmosphère du film et cette vision très grand public d’un «crime atroce» dont la révélation ne sera faite qu’une fois bien assis dans la salle de cinéma (www.youtube.com/watch?v=SWGAm61gyc4).


    17 février 1962 – Les lesbiennes de tous les coins de la ville accourent voir le film Léon Morin, prêtre au cinéma Laval. On sait qu’une certaine partie du film se rapporte aux lesbiennes.
    Toujours dans le journal Ici Montréal, cette fois-ci du 17 février 1962, ce sont maintenant les
    lesbiennes qui se précipitent au Cinéma Laval pour visionner le film Léon Morin, prêtre. Situé au 4462 rue Saint-Denis, coin Mont-Royal, le Laval ouvrit ses portes en 1913 et, après de multiples transformations, cessa ses fonctions en 1979 sous le nom de Midi-Minuit. Il se spécialise
    dans les films pour adultes à partir de 1968. Un bref historique est disponible sur le web
    (http://cinematreasures.org/theaters/54584).


    À première vue, cette coproduction franco-italienne, réalisée par Jean-Pierre Melville, ne semble pas avoir de réelles résonnances lesbiennes. Durant l’occupation allemande, Barny, une veuve athée, défie un prêtre. Au fil de leurs rencontres, elle est déconcertée par les réponses de celui-ci qui menace ses certitudes et la conduit à se convertir à la foi catholique. Vers la fin du film, une amie l’amène à réévaluer les raisons sous-jacentes à cette conversion: n’est-ce pas avant tout parce que l’abbé Léon Morin est beau? Dans le rôle de Léon Morin, on retrouve Jean-Paul
    Belmondo, au tout début de sa carrière, et dans celui de Barny, Emmanuelle Riva dont la carrière explosa lorsqu’en 1959, elle interprète le rôle principal dans Hiroshima mon amour.

    Les motifs sous-jacents à cet intérêt de la communauté lesbienne apparaissent assez rapidement. En effet, le film présente le personnage de Barny comme extrêmement fort et c’est d’ailleurs le cas de nombre des femmes qui y évoluent et une tension entre certaines d’entre elles est même clairement palpable dans la bande-annonce (https://www.youtube.com/watch?v=w5mEYUUgDT8). Barny ne s’embarrasse par ailleurs pas de son attraction pour les femmes et confronte même le prête à ce sujet puisqu’elle ressent une attirance pour Sabine, sa supérieure hiérarchique. Une scène du film présente d’ailleurs sa patronne penchée au-dessus du bureau où travaille Barny, sa poitrine encadrant la tête de la jeune femme. Bref, dans une période de disette en termes de représentation LGBT au cinéma, nulle surprise que le film ait attiré une forte clientèle lesbienne. Encore une fois, l’époque ne se prête pas à une héroïne qui ne soit pas hétérosexuelle et cette attirance sera éventuellement reléguée au rang d’une passade sans conséquence.

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