Mardi, 28 juin 2022
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    Un héros (posthume) de notre histoire, Jean Basile

    Jean Basile [Bezroudnoff] est né à Paris en 1932 et est décédé à Montréal, le 10  février 1992. D’’origine russe et française, il s’installe au Québec à l’âge de 30 ans, y travaillant tour à tour à titre de journaliste, écrivain, poète, dramaturge, essayiste, critique littéraire et éditeur. Il est enterré au cimetière orthodoxe russe Saint-Séraphim-de-Sarov à Rawdon, aux côtés de l’une de ses compatriotes célèbres, Ludmilla Chiriaeff, la fondatrice des Grands Ballets Canadiens.

    Dans les années soixante, il publie trois ouvrages gigantesques — style roman-fleuve  ! — qui deviendront la Trilogie des Mongols 1. Outre des personnages homosexuels complexes et colorés, s’y profilent déjà les thèmes de la contre-culture et des modes de vie alternatifs prônés par la future revue Mainmise que Jean Basile cofondera à l’automne  1970 avec Georges Khal et Christian Allègre. «  On y trouve jusqu’’à l’’esprit de la “commune” et du partage, une ferveur à la fois mystique et païenne pour la vie 2.  » Se voulant l’Organe québécois du rock international, de la pensée magique et du gay sçavoir, la revue publiera 78 numéros. Son titre renvoie à l’idée de se réapproprier un bien perdu, soit de faire «  “mainmise”, précise Georges Khal, sur ce qui vous appartient et que vous avez abandonné aux prêtres, aux médecins, aux spécialistes, etc. 3.  ».

    C’est dans le second numéro que paraît une version française du Gay Manifesto de l’américain Carl Wittman. Ce dernier y proclame : «  L’homosexualité est positive. C’est tout simplement la capacité d’aimer, spirituellement et sexuellement, une personne du même sexe que soi 4.  »

    Dans l’édition suivante, en février 1971, un dénommé Gilles Hughes Yvonne de Maujincourt publie Pour un Front gay à Montréal, proposant la création d’un front de libération, notamment afin que chaque homosexuel puisse «  jouer un rôle complet dans l’établissement de la société de demain 5.  ». Pour Jean Basile et ses collaborateurs, c’est dans ce contexte plus vaste et englobant que se situe la nouvelle réflexion à développer sur l’homosexualité.

    Le monde se métamorphose radicalement, il est en pleine mutation, et la question de
    l’homosexualité — le gay power — est partie prenante de cette évolution-révolution  ; elle en constitue l’un des vecteurs majeurs. Il faut réinventer la vie, donc réinventer le plaisir, l’érotisme, l’amour, le sexe. Tout comme on revient sur la drogue, la pornographie, la violence, l’état policier, la conscience collective, les philosophies et les religions orientales, l’harmonie utopique universelle et la pensée magique. Quelque temps plus tard, le 26  mars, Jean Basile et Georges Khal rassemblent une trentaine de personnes et fondent officiellement le Front de libération homosexuel (FLH) : le premier regroupement gai au Canada. C’est ainsi «  que débute formellement l’histoire du militantisme gai montréalais, sinon québécois. […] Plus question désormais de fonder ses espoirs uniquement sur la capacité de l’homosexuel à s’accepter, il fallait maintenant changer la société 6.  ».

    Jean Basile n’aura de cesse de poursuivre son action au fil des années, devenant ainsi un héros de notre histoire au sein de la communauté intellectuelle de son époque. En 1978, par exemple, il coédite le livre Sortir conviant une vingtaine d’auteurs à «  réfléchir, de la façon la plus large possible, sur le phénomène de la minorité sexuelle, et particulièrement de la minorité homosexuelle. Chose curieuse, notent les éditeurs, une telle réflexion n’avait jamais été entreprise ici de façon aussi systématique 7.  ». Parmi eux, Renée Claude, Michel Tremblay, Claude Vivier, Denis Vanier et Philippe Gingras, dit le Baron Filip. Chacun y va d’un témoignage, d’une histoire vécue, d’un texte introspectif, d’un essai ou d’une prise de position. Dans son texte intitulé « Fragments d’un précis pour une homosexualité archaïque », Jean Basile écrit : «  Les grands mouvements culturels des années ’60 vinrent me réveiller comme un coup de gong. Ces années furent celles de la fraternité des différences 8.  »

    PAR Serge Fisette [email protected]

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    INFOS | 1. La jJument des Mongols, Le gGrand Khan et Les vVoyages d’’Irkoutsk. On lui doit aussi Coca et cocaïne (1977), La cCulture du cannabis (1979) et Iconostase pour Pier-Paolo Pasolini (1984).

    2. Claude Robitaille, Québec français, no 86, 1992. Publié dans : Marie-Christine Blais, «  Jean Basile : Jean qui parle, Jean qui écrit  », La Presse, 15  juillet 2013 lapresse.ca. Consulté le 20  décembre 2021 sur .lapresse.ca

    3. Cité dans : Marc-André Brouillard, Les origines de Mainmise racontées par Georges Khal (paspied.boutotcom.com). Consulté le 26  décembre 2021 sur paspied.boutotcom.com.

    4. Carl Wittman, « Manifeste du Front de lLibération homosexuelle », Mainmise, no 2, 1971, p. 89.

    5. Gilles Hughes Yvonne de Maujincourt, «  Pour un Front gay à Montréal  », Mainmise, no  3, 1971, p.  191.

    6. Roger Noël, «  Libération homosexuelle ou révolution socialiste  ? L’expérience du GHAP  », in Irène Demczuk et Frank W. Remiggi (Sous la direction de),
    Sortir de l’ombre. Histoires des communautés lesbienne et gaie de Montréal, Montréal, VLB Éditeur, 1998, p.  187-188.

    7. «  Avant-propos  », in Luc Benoit, Paul Chamberland, Georges Khal, Jean Basile (Sous la direction de), Sortir, Montréal, Les Éditions de l’Aurore, 1978, p.  14.

    8. Ibid., p.  240.

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