Lundi, 27 juin 2022
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    Patrick Fillion et Class Comics : comment réconcilier BD et sexualité débridée ?

    La place occupée par Patrick Fillion et Class Comics est à ce point incontournable dans le paysage culturel qu’on a parfois l’impression qu’ils l’ont toujours occupée. Pourtant, c’est loin d’être le cas et le 20e anniversaire de la maison d’édition constitue un moment idéal pour prendre un temps d’arrêt en compagnie du bédéiste et éditeur, afin d’en rappeler la petite histoire et d’en révéler quelques secrets !

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    C’est en avril 2000 que j’ai pour la première fois posé mes yeux sur tes illustrations, alors que j’entamais le recueil de nouvelles À la gay leu leu. Impressionné par la qualité de celles-ci, j’en ai immédiatement recherché l’auteur et j’ai découvert ton nom. 

    Ouf ! Ça remonte à très loin. Si je me souviens bien, c’est un contrat qui s’est présenté à moi un peu par hasard. L’auteur des nouvelles avait remarqué mon travail dans le magazine ZIP, également publié par Fugues, et m’a donc proposé une collaboration.

    Tu avais alors 27 ans, mais un style et une galerie de personnages déjà bien affirmés : à quel moment ta passion du dessin est-elle née ?
    Patrick Fillion : J’ai toujours été intéressé par la bande dessinée. Enfant, je dessinais des aventures mettant en vedette des héros comme Goldorak ou les X-Men. En fait, j’avais même l’habitude d’apporter en classe les BD que je dessinais pour les partager avec mes camarades. Je les appelais mes « Class Comics ». On pourrait donc dire que même si les éditions Class Comics ont officiellement débuté en 2002, en réalité le nom me suit presque depuis toujours.

    Les aspects érotiques sont apparus à l’adolescence. J’explorais ma sexualité et mon identité et, bien évidemment, ça s’est répercuté dans mes dessins où l’érotisme a rapidement pointé le bout de son nez. Au tout début, c’était un moyen sécuritaire d’apprivoiser mon homosexualité et d’explorer différents éléments qui me fascinaient. 

    Il faut garder à l’esprit que je suis né à Matane [et que j’ai] grandi à Baie-des-Sables, puis à Prince-Georges (en Colombie-Britannique), une ville alors relativement conservatrice. C’était au début des années 80 et je n’avais non seulement aucune idée de ce que signifiait être gai, mais pire encore, personne vers qui me tourner pour m’écouter ou me conseiller. J’ai passé des moments de solitude terribles à l’école, où j’étais constamment victime d’intimidation. 

    J’ai donc créé des personnages tels que Camili-Cat, par lesquels j’ai exploré les fantasmes et les désirs qui m’habitaient et qui m’ont permis de développer mon identité, que ce soit en tant qu’homme gai, mais également en tant qu’artiste. C’est à la fin de l’adolescence que j’ai réalisé que c’était ce que je souhaitais faire professionnellement.

    Tu évoques une passion pour la bande dessinée : quelles furent tes influences ?
    Patrick Fillion : Au niveau du dessin, Marvel Comics a été une grande source d’inspiration pour moi, en particulier des artistes tels qu’Alan Davis (X-Men, Captain Britain, Batman) et John Byrne (X-Men, Fantastic Four, Alpha Flight). J’étudiais leur travail et j’essayais d’apprendre d’eux, d’améliorer mon coup de crayon, la fluidité des mouvements, etc.

    C’est cependant Dærick Gröss Sr. (Anne Rice’s The Vampire Lestat, Excalibur) qui a eu la plus grande influence sur mon travail. J’étais fasciné par le sens du détail et du mouvement qu’il insufflait à ses œuvres et c’est ce qui m’a motivé à étudier l’anatomie humaine de plus près.

    Au niveau de la scénarisation, John Byrne, encore lui, occupe une place prépondérante dans mon esprit. Ce qu’il a fait avec Alpha Flight pour Marvel Comics demeure pour moi la perfection absolue. Son style narratif exerce encore une influence fondamentale sur mon écriture.

    Est-ce que ton origine québécoise fait en sorte que ta vision de la bande dessinée diffère de tes confrères nord-américains ?
    Patrick Fillion : Tout à fait ! Les bandes dessinées nord-américaines sont très différentes de celles que l’on trouve en Europe. Comme j’ai passé mon enfance au Québec, j’ai eu accès à la BD européenne et j’ai continué à les rechercher, même après avoir déménagé en Colombie-Britannique. 

    Je crois qu’elles m’ont toujours fasciné parce qu’elles comportent souvent une sensibilité plus mature. Les personnages possèdent une vie intime et une sensualité plus tangibles, que n’avait pas sa contrepartie nord-américaine des années 80 ou 90. C’est sans doute pour cela que j’étais fasciné par certaines œuvres, comme celles du bédéiste français Enki Bilal, qui ont très certainement marqué et guidé mon propre processus créatif.

    On constate une prédominance du superhéros dans tes publications : quels sont tes coups de cœur ?
    Patrick Fillion : L’équipe d’Alpha Flightm’a profondément marqué, mais également les personnages de Storm et de Nightcrawler chez les X-Men. Je m’efforce toujours de créer des héros ou des intrigues aussi originales que possible même si, après presque un siècle de BD de superhéros, les références (certains diraient les clichés) sont parfois inévitables. Je tente cependant toujours d’apporter mon propre point de vue, ma touche personnelle. 

    Même si les récits se déroulent dans des univers fantasmagoriques complètement disjonctés, la meilleure approche m’apparait toujours de baser la psychologie des personnages sur des éléments issus de [leur] expérience personnelle ou [de] celle de [leurs] proches.

    Que penses-tu de la représentation LGBT dans les films de superhéros ?
    Patrick Fillion : Il y a encore beaucoup de progrès à réaliser dans ce secteur. On vient tout juste de nous montrer un premier personnage ouvertement gai dans Eternals et, même si j’ai apprécié, ça me semble encore un peu timide. On est très loin d’un personnage de la stature de Captain America ou de Thor

    Je pense qu’une grande partie du public est pourtant prête à accueillir un personnage principal masculin fort en gueule et ouvertement gai, mais certains marchés étrangers y font malheureusement obstacle, ce qui en freine sans doute encore l’arrivée.

    Quels héros des grandes écuries souhaiterais-tu voir adaptés au cinéma ?
    Patrick Fillion : On a déjà vu Storm dans les films X-Men, interprétée par Halle Berry, et bien qu’elle ait livré une bonne performance, le personnage n’a pas été traité avec le sérieux qu’il mérite. Sa force de caractère est inspirante et ses pouvoirs, [comme] la capacité de contrôler les conditions climatiques, sont époustouflants. Elle mérite de figurer en bonne place dans les films et j’ai bon espoir que le MCU lui rendra justice lorsqu’ils introduiront enfin les X-Men dans leur univers.

    Je sais que c’est presque une chimère, mais j’aimerais voir une adaptation cinématographique d’Alpha Flight afin de rendre justice à la richesse de cette équipe canadienne telle que dessinée par John Byrne. Qui sait, on pourrait faire d’une pierre deux coups puisqu’on y retrouve également l’un des premiers grands superhéros gais (et québécois) : Northstar !

    Comment est née la maison d’édition Class Comics ?
    Patrick Fillion : Il y a eu Class Enterprises qui l’a précédée, entre 1995 et 2001, mais c’est lorsque j’ai rencontré mon conjoint, Robert Fraser, que tout a vraiment débuté et que le nouveau nom s’est imposé. Fraser et moi sommes rapidement devenus inséparables tant au niveau personnel que dans le domaine des affaires et nous avons donc combiné nos forces. 

    Je me concentrerai sur le côté artistique, alors que Fraser s’occupe avant tout du côté commercial. Il s’occupe des contrats, des relations avec la clientèle, du site Web, ainsi que des réseaux sociaux. Cela me permet de canaliser mon énergie sur la direction artistique, [de] réaliser mes propres BD, [de] traiter avec les artistes, etc. 

    Il ne faudrait cependant pas croire que les frontières entre les deux mondes soient absolues : Fraser participe à l’aspect créatif de nombreux projets et est même l’auteur de certains de nos titres les plus populaires, notamment Beautiful Dead. Nous avons des échanges constants sur la direction des titres et des personnages.

    Avant l’arrivée de Class Comics, quelle était l’ouverture du marché de l’édition pour la publication de bandes dessinées érotiques ?
    Patrick Fillion : Dans les années 1990, il n’y avait pratiquement pas de bandes dessinées gaies pour adultes sur le marché, au-delà des anthologies Meatmen et de quelques compilations, assez difficiles à trouver, d’œuvres d’artistes telles que Tom of Finland, The Hun, Étienne, etc. Les éditeurs que j’approchais refusaient systématiquement de publier des BD au contenu explicite. Je me suis éventuellement lassé devant l’accumulation de portes closes et j’ai décidé de prendre les choses en main.

    Class Comics est donc arrivé à un moment où il y avait un vide sur le marché, que nous avons su combler. En un sens, nous avons donc tiré avantage de la frilosité générale des éditeurs, ce qui nous a permis de cimenter notre présence sur le marché. La base de fans que nous avons développée au début est d’ailleurs toujours présente et cette loyauté s’explique essentiellement du fait que nous sommes une entreprise qui continue à produire des œuvres qui les interpellent et les touchent directement.

    Comment l’arrivée de Class Comics a-t-elle été accueillie chez les autres artistes ?
    Patrick Fillion : Nous avons été assiégés de demandes d’auteurs qui cherchaient à publier leurs bandes dessinées homoérotiques. Nous avons travaillé avec des artistes fantastiques tels que Logan, Butch McLogic et David Cantero, pour n’en nommer que quelques-uns. Se retrouver sous une même bannière a également permis à plusieurs d’entre eux de tisser des liens et de travailler sur des projets communs. 

    La situation a évidemment changé de nos jours puisqu’il y a une multitude d’autres avenues qui s’offrent à ces derniers. Je pense aux médias sociaux ou aux plateformes comme Patreon et Deviant Art, où il est dorénavant possible, de façon autonome, de diffuser son travail et de développer un lectorat. Demeure cependant toujours, pour la plupart, l’extrême satisfaction de voir son œuvre publiée dans un format traditionnel.

    Class Comics, c’est combien de publications et d’artistes à ce jour ?
    Patrick Fillion : Au fil des ans, nous avons publié 94 titres, créés par moi-même, Fraser ou en tandem avec d’autres artistes, et 57 titres créés par d’autres bédéistes. Pour le nombre d’artistes, à vue de nez, je crois que ça tourne autour d’une cinquantaine, peut-être même plus.

    Est-ce que la publication d’autres artistes a toujours fait partie des plans ?
    Patrick Fillion : Oui ! Dès le départ, j’ai voulu donner à d’autres créateurs la possibilité de faire connaitre leur travail. J’ai sué sang et eau lorsque j’ai débuté ma carrière et aider les autres à ne pas faire face aux mêmes obstacles a toujours été une de mes grandes préoccupations.

    Isaiah Shade, Gay for Slay / Patrick Fillion

    Lorsque Fraser et moi avons fondé Class Comics, c’était donc déjà au cœur de nos objectifs. Avec le temps, nous avons éventuellement réalisé que des dizaines d’autres artistes publiaient leurs œuvres à travers nous et c’est à ce moment-là que nous avons compris que nous n’étions plus une petite entreprise qui publiait quelques titres ici et là, mais bien plutôt une maison d’édition crédible et reconnue, qui comptait des artistes fidèles dans ses rangs.

    Est-ce qu’il y a eu des succès surprises ou des déceptions ?
    Patrick Fillion : Une chose que l’on apprend rapidement, c’est que malgré la meilleure idée du monde ou l’intensité du travail qu’on y consacre, rien ne garantit le succès d’un projet. Certains des titres que nous avons sortis, comme Ani-Males, ont sous-performé et nous ont obligés à les réévaluer. À l’occasion, cela signifiait malheureusement de prendre une décision difficile et de l’annuler. Mais heureusement, cela ne s’est produit qu’en un petit nombre d’occasions. 

    L’avantage d’être une petite entreprise, c’est que cela nous donne l’opportunité de prendre des chances sans risquer de faire sauter la baraque si le projet sous-performe. Dans l’absolu, et malgré quelques déceptions, ça vaut toujours le coup de miser sur des coups de cœur puisque ça nous permet d’expérimenter.

    Est-ce que tu constates des changements dans l’évolution des thèmes dans la BD érotique ? 
    Patrick Fillion : Mon travail est un peu particulier puisqu’il me commande de toujours plonger au cœur des fantasmatiques et de leur appropriation par la population. Au fil du temps, ça m’amène donc à constater une acceptation nouvelle de certains sujets autrefois jugés tabous.

    Il y a certaines constantes et j’ai donc remarqué qu’une grande partie de notre public apprécie toujours le thème du « héros en péril ». Il y a également une forte demande pour inclure des éléments de S&M dans les intrigues. Je constate également une demande significative pour des représentations du concept « Daddy/Son ». Ce sont des thèmes qui étaient auparavant peu touchés dans les BD, mais à mesure que la société évolue, l’intérêt pour les explorer augmente. 

    Notre ligne éditoriale est de ne pas se fermer d’office à certains sujets. Après tout, et je sais que ça va avoir l’air d’une vérité de La Palice, mais ce qui excite les gens, c’est ce qui les excite. Ça ne veut évidemment pas dire que tous les sujets sont bons à explorer, mais nous tentons de repousser les limites d’une manière significative, mais toujours positive et, bien évidemment, dans le respect de l’âge légal.

    Quels sont les personnages dont tu es le plus fier ?
    Patrick Fillion : Ça va avoir l’air un peu cliché, mais j’aime tous mes personnages. Il y en a cependant quelques-uns qui occupent une place de choix dans mon cœur. Deimos est probablement mon préféré, mais je ressens aussi beaucoup d’amour pour Space Cadet, Camili-Cat, Locus et Ghostboy. 

    Plus récemment, il y a Isaiah Shade pour lequel j’ai non seulement une grande affection, mais qui a également reçu un accueil enthousiaste du public. Je m’investis toujours corps et âme dans les aventures de ce dernier parce qu’elles posent des questionnements qui me semblent fondamentaux. 

    À titre d’exemple, le titre Gay for Slay porte sur l’acceptation, que ce soit au niveau personnel ou sociétal, et se penche sur des enjeux d’inégalités raciales et de fracture sociale. Par ailleurs, Isaiah fait face à un choc identitaire intéressant à développer puisqu’il est tout d’abord convaincu d’avoir une parfaite compréhension de son identité sexuelle, alors qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il ne le croyait.

    Je suis également très fier de la série Brigayde et du fait qu’il s’agit de la première série récurrente à être publiée par Class Comics. Y travailler conjointement avec David Cantero s’est révélé une expérience extrêmement stimulante et j’ai le sentiment de participer à la création de quelque chose de vraiment spécial.

    Qu’est-ce qui s’annonce dans les prochaines années ?
    Patrick Fillion : Dans le cadre des célébrations de notre 20e anniversaire, plusieurs nouvelles bandes dessinées très excitantes vont être publiées. My Boyfriend is a Superhero, une série qui met en vedette Space Cadet, et Naked Justice ouvre le bal en mars 2022 avec Alexandre (Star Crossed, Super Hung!) aux illustrations et moi-même aux scénarios. Chaque numéro est divisé en deux récits de douze pages, articulés autour des deux héros qui doivent concilier vie professionnelle (combattre les forces du mal) et vie personnelle (mener une vie de couple). De nombreux tracas et péripéties s’ensuivent évidemment.

    Tout au long de l’année, une série de nouveaux titres sera publiée, ainsi que quelques ouvrages de compilation autour de certains personnages ou artistes iconiques et nous avons également planifié un certain nombre de concours qui seront annoncés ultérieurement. Ce seront de belles surprises à découvrir !

    À plus long terme, nous voulons poursuivre dans notre créneau d’excellence : publier des bandes dessinées pour adultes qui surprennent et excitent, non seulement au niveau sexuel, mais aussi artistique et émotionnel. Nous caressons également le rêve d’élargir davantage notre bannière en explorant, avec des partenaires, le secteur de l’animation ou d’autres supports tels que le jeu vidéo.

    L’important pour Fraser et moi est de continuer à offrir des bandes dessinées de qualité, avec des scénarios à la fois captivants et surprenants et un graphisme toujours stimulant, excitant et diversifié. Bref, c’est de toujours trouver un plaisir fébrile dans ce que l’on fait.

    Plus de détails et de découvertes sur le site : www.classcomics.com

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