Mercredi, 17 août 2022
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    Discriminés ou paranoïaques ?

    Des fois, je croise un regard croche sur la rue et je suis certain qu’il juge mon homosexualité. Des fois, je donne une conférence devant 300 ados, j’en vois deux ricaner et j’imagine qu’ils se moquent de mon allure. Des fois, je me demande si tous ces gens me jugent vraiment ou si trois décennies d’ostracisation ont implanté des germes de paranoïa dans ma tête…


    Alors que de nombreux homosexuels ont développé un gaydar pour sentir — sans la moindre confirmation — que le beau mec à quelques mètres joue dans la même équipe qu’eux, je crains qu’ils soient tout aussi nombreux, sinon plus, à posséder un radar capable de détecter les jugements. Normal, l’humain est conçu pour repérer les dangers. Ainsi, un individu ostracisé depuis la petite enfance ou l’adolescence va inévitablement développer une série de moyens pour se protéger.

    À huit ans, quand vos collègues de classe et vos voisins vomissent des insultes sur votre passage, font de vous l’unique victime de leurs inlassables mauvais coups et agissent comme si vous étiez un extraterrestre, vous apprenez à détecter les regards ennemis, à voir venir les coups et à changer de couloir pour vous rendre en classe. À quinze ans, quand ces yeux dégoulinants de peur à l’idée de côtoyer autre chose que leur clone en société, vous attaquent dans les vestiaires, menacent de révéler votre orientation sexuelle (pourtant pas si claire dans votre esprit) à la planète entière et gloussent d’un rire diabolique chaque fois que vous ouvrez la bouche ou que vous osez respirer, il se peut que vous optiez pour un triste, mais banal réflexe de survie : tenter de passer inaperçu.

    En effet, après des années à (sur)analyser votre façon de parler, de marcher, de rire, voire de laisser entrer l’oxygène dans vos poumons, en espérant que personne n’y voit le signe de votre non-hétérosexualité, vous franchissez une nouvelle étape en cherchant l’invisibilité, en vous éloignant des foules, en priorisant des couleurs peu voyantes, en évitant de prendre parole en classe, même si vous avez des questions, même si vous ne comprenez pas tout ce que raconte votre professeur, même si vous mettez en péril votre réussite éducative, même si cela aura un impact sur votre diplomation postsecondaire, même si cela entrainera certainement des conséquences pour le reste de votre vie sur votre épanouissement professionnel, votre joie de vivre, votre pouvoir d’achat, votre logis et les petits bonheurs que vous vous offrez… vous ne pensez qu’à une chose : vous rendre jusqu’à la fin du secondaire sans mourir.

    Une décennie plus tard, vous savez que la société québécoise a évolué, que les arriérés conservateurs sont moins nombreux et que la diversité sexuelle occupe une place grandissante en communauté. Pourtant, il vous arrive encore de sentir vos détecteurs à danger s’activer pour une série de petits riens qui forment un grand tout. En attendant le métro, quand un groupe d’amis s’esclaffe après être passé près de vous, vous êtes persuadé qu’ils se moquent de vous, alors qu’ils ont mille et une autres raisons de rire entre eux. En vous changeant dans un vestiaire aux côtés de plusieurs hétéros, quand l’un d’entre eux croise votre regard et exprime un rictus que vous identifiez comme du malaise, il est peut-être en train de mal digérer l’énorme repas qu’il a pris avant d’aller jouer au hockey cosom et de faire un fou de lui parce qu’il n’est plus capable de suivre.

    En faisant la ligne à la boulangerie, la tête pleine de croissants, de flans et de clafoutis, quand vous voyez le regard de la caissière s’agrandir en vous apercevant au loin, affublé d’une immense et magnifique boucle d’oreille, instinctivement, vous craignez le jugement. Vous regrettez d’avoir osé un bijou voyant. Vous cachez vos ongles colorés. Vous évitez les contacts visuels. Jusqu’à ce qu’elle vous… complimente pour votre look avec un sourire d’une sincérité capable de redonner foi en l’humanité aux plus cyniques d’entre nous.

    À cet instant, vous doutez de vous. De votre radar jadis si utile pour vous protéger. De vos analyses passées. De la peur qui vous empoisonne le ventre et la vie tous les jours depuis des années. Parce que vous avez peut-être faussement imaginé la moitié, voire les trois quarts, des marques homophobes qui ont pollué vos pensées. Parce que vous avez accumulé un lot d’anxiété qui a ralenti vos journées et troublé vos nuits. Parce que toute cette paranoïa n’était, au fond, peut-être pas nécessaire à votre survie. Et puis, sans que vous vous y attendiez, vous baissez votre garde et vous avancez dans la vie avec la désinvolture des privilégiés, jusqu’au jour où vous entendez une insulte claire, douloureuse et sans détour. Parce que les hideux homophobes ne sont pas tous disparus. Ils sont en fait les amis, les enfants et les parents des monstres qui peuplaient votre jeunesse. Ceux-là mêmes qui vous ont volé votre innocence en vous écrasant pour mieux s’élever. Eux seuls sont responsables de vos peurs, qu’elles soient fondées ou imaginaires. Pas vous. Toutes ces années, vous tentiez simplement de survivre.

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