Mercredi, 7 Décembre 2022
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    Rapture, ça va donner un grand coup!

    À l’occasion de la 24e Conférence internationale sur le sida et en prélude au festival Fierté Montréal, Rapture sera présentée, du 27 juillet au 6 août. Cette œuvre de danse contemporaine atypique évoquera le rejet et l’hostilité sociétale envers les membres des communautés 2SLGBTQIA+ et les personnes vivant avec le VIH/sida. Dave St-Pierre sera le guide chorégraphique de cette œuvre collective dont les interprètes-créateur.rice.s sont Stacey Désilier, Nicholas Bellefleur, Tony Bougiouris, Miranda Chan, Lael Stellick, Rony Joaquin Figueroa (Kuntiana), Emilio Brown, Vincent Reid, José Dupuis et Mélusine Bonillo. Alors que l’équipe artistique est composée de Alex Huot, Jon Cleveland, Marie-Ève Carrière, Miaula Bégin et Yann Villeneuve. Nous avons discuté avec Dave St-Pierre, Mélusine Bonillo et Yann Villeneuve alors que le collectif travaille encore à la conception de cette création.


    Parlez-moi de comment vous en êtes venu à créer Rapture qui, si j’ai bien compris, est une création collective.
    Dave St-Pierre : J’ai été approché en décembre dernier par Chris (Ngabonziza, directeur de la programmation) de Fierté Montréal… En fait, ça faisait environ un mois que différentes personnes me contactaient pour me dire qu’il voulait me parler pour me proposer de quoi. Il faut comprendre que depuis un certain temps, j’ai mis la chorégraphie et la mise en scène de spectacles derrière moi, ce ne sont pas des choses qui m’inspirent comme avant. Mais en parlant avec Chris, j’ai tout de même décidé d’embarquer dans le projet… Il avait en tête un spectacle inspiré d’Angels of America (de Tony Kuschner). L’idée n’était pas de remonter cette pièce-là, mais de s’inspirer de réalités semblables pour faire autre chose, inspiré par la souffrance des personnes affectées qui doivent à la fois gérer leur propre situation, en plus de celles de leurs ami.e.s, de leur familles, de leurs baises, de toute la société qui a une image parfois biaisée de leur réalité ; de ce que c’est que vivre avec la maladie. Au début, le sida s’est accompagné d’un sentiment de rejet total. Alors on va parler de rejet et de la difficulté pour une personne d’accepter sa situation.


    Ça va s’exprimer sous la forme de témoignages ?
    Dave St-Pierre : On est vraiment dans un spectacle de danse et les histoires qui sont racontées passent par le langage corporel. Mais le spectacle va puiser à même les images fortes associées à la maladie et aux luttes militantes. Je n’avais pas envie de reprendre la façon dont je travaillais avant et de tenir le rôle de chorégraphe qui donne des directives à tous. J’ai proposé d’être l’idéateur du projet, d’en assumer la « direction artistique » et d’en être le « guide chorégraphique ». J’ai engagé dix créateurs et créatrices qui viennent nourrir le projet de leur propre création. Après avoir découpé le spectacle en plusieurs sections, j’ai proposé des thématiques à ces créateurs et créatrices pour qu’ils et elles improvisent. Au fur et à mesure qu’on avance dans ce processus, on structure de plus en plus le spectacle. Le processus créatif se fait en gang. Ce ne sera donc pas « mon » langage chorégraphique, mais une expression originale représentant la diversité des personnes qui seront sur scène.


    L’équipe créatrice va puiser à même son bagage individuel ou l’inspiration vient-elle d’autres sources ?
    Dave St-Pierre : C’est un amalgame des deux. Et ça va varier d’un.e créateur.trice à un.e autre. Tout en s’inspirant des histoires de rejet — pour donner un exemple — qu’on a vues beaucoup dans les années 1980, 1990, mais qui perdurent encore aujourd’hui, parfois sous d’autres formes.


    Mélusine, dans ton cas, où puises-tu ton inspiration pour ta portion du spectacle ?
    Mélusine : D’une manière un peu ironique, j’ai reçu l’invitation de Dave à participer au spectacle le jour même où je partageais une histoire très personnelle sur Instagram. Il y a deux mois, j’ai eu une chirurgie de féminisation faciale, en partie grâce à des dons de personnes de ma famille, dont de mon.ma nièce.neveu. Et leur mère — ma sœur — n’a pas du tout accepté qu’ils m’avaient donné de l’argent pour ma chirurgie. Et ça a provoqué des commentaires transphobes qui m’ont vraiment surprise et choquée, car j’étais vraiment très proche de ma sœur. C’était la première fois que je me trouvais face à ce type de réaction en lien avec mon identité depuis que j’ai fait mon coming out trans. Au moment où mon corps s’adaptait à la chirurgie avec les problèmes qui suivent, je me retrouvais aussi à devoir encaisser un rejet avec une personne de ma famille. Ça m’a inspiré à faire le lien avec le rejet et l’incompréhension des autres qu’expérimentent certaines personnes vivant avec le VIH. Nina Champs, une activiste trans féminine séropositive en France, est pour moi une référence. Mon expérience du rejet et comment je vais l’exprimer sur scène, je ne sais pas encore — je suis encore dans le processus de création. Et il y va y avoir une part d’inconscient sans doute. Il est important de faire sortir quelque chose de brut sur scène… 


    Y a-t-il, parmi les interprètes, une ou des personne.s ouvertement séropositive.s?  
    Dave St-Pierre : Je n’ai pas demandé le statut de chacun, alors je l’ignore.


    De ton côté, Yann, la création de la musique ou de l’ambiance sonore se fait comment ?  
    Yann Villeneuve : Ça fait quelques semaines que j’expérimente sur des ambiances, qu’on travaille par aller et retour, Dave et moi. Je crois que c’est la première semaine [l’entrevue s’est tenue le 7 juin, NDLR] où les danseurs testent avec la musique. Cela dit, j’ai créé beaucoup de matériel pour qu’on puisse essayer des choses sur place. Il va y avoir bien des essais, des modifications. C’est le propre du travail créatif de ce spectacle. Ce que je peux dire c’est qu’il y a un aspect cathartique et libérateur à la musique. Et de quoi de très viscéral. Je fonctionne beaucoup par sensation.

    Dave St-Pierre : Je l’ai bombardé de plein de trucs au départ, de musique que j’aime, sans lui demander de reproduire ça. Plus dans une optique d’inspiration. Il a créé un mash-up des idées que j’avais en tête sans même les avoir toutes exprimées. Il a même intégré des sons gutturaux qui peuvent parfois faire penser à des bruits de baises, qui sont transformés.

    Yann Villeneuve : J’aime beaucoup le processus créatif qu’on a entrepris. Actuellement, c’est encore un casse-tête incomplet. J’ai beaucoup de liberté et de possibilités.


    Le titre de la pièce, Rapture, peut vouloir dire bien des choses, mais pour vous, il signifie quoi?

    Dave St-Pierre : Ben justement, il veut dire plusieurs choses. Quand j’ai pensé à un titre, c’est le premier mot qui m’est venu en tête. Et comme c’est souvent le cas, la première idée est la meilleure. Premièrement, pour la charge biblique reliée au terme [ndlr : Il y a une croyance largement répandue parmi les églises évangéliques qui veut que les «justes» soient transportés en «ravissement» au ciel au retour du Christ. Cette croyance est souvent associée à l’idée que la terre sera alors détruite lors du Jugement dernier]. Et plusieurs de mes indications aux créateurs et créatrices ont été dans ce sens. Je ne dis pas qu’il va pleuvoir rouge sur scène (rires), mais le côté «fin du monde», c’est une image forte…  

    Je regarde présentement la série Pose, sur l’univers du Ballroom et où l’on voit plusieurs personnages qui vivent avec le VIH et comment c’était dur. Combien de personnes sont mortes du sida dans la solitude la plus grande et dans conditions épouvantables. On oublie malheureusement comment ça s’est passé le sida au début, avant la médication, combien l’humain a manqué d’humanité avec les personnes atteintes du sida.  

    Rapture… aussi pour son sens de félicité mystique, cette impression de perdre une partie de nous-même dans cette bataille-là contre la maladie. Rapture, ausis, dans le sens de soulèvement ou d’enlèvement. Se soulever individuellement, soi-même, et sortir de soi, mais aussi le soulèvement pour une cause. L’idée est de faire dialoguer douleur et résiliencedans un devoir de mémoire. Oui, il a eu des avancées remarquables, mais bien des vies ont été brisées.


    L’espace de la salle Le Monastère (une église) n’est pas un lieu habituel pour la danse, allez-vous investir la salle d’une manière particulière ?
    Dave St-Pierre : La configuration va être à 360 degrés. La scène sera centrale et le public sera tout autour.


    Au niveau chorégraphique, tu disais, Dave, que ça ne sera pas ton style habituel. Ça va donc ressembler à quoi? Chaque personne va amener avec elle son style?
    Dave St-Pierre : On est vraiment encore en processus créatif… Je ne crois pas qu’une personne qui connait mon style va dire : « ça, c’est du Dave St-Pierre ». Sans doute que certaines personnes vont reconnaitre certaines choses qui font partie de mon style, dans la mesure que j’ai tendance à pousser les gens, à les amener à se dépasser. Mais je ne veux pas imposer de langage chorégraphique spécifique, comme je l’ai fait dans mes propres spectacles. Il va y avoir un aspect brutal et choquant, que l’on peut associer à mon style… 


    Un peu rentre-dedans…
    Dave St-Pierre : Oui. Et on va travailler avec des symboliques fortes, parfois difficiles à regarder, à gérer pour certaines personnes. On va toucher à des choses très personnelles, du domaine de l’intime, comme gérer la mort de quelqu’un, la disparition, gérer sa propre maladie ou celle de l’autre. On l’a tous vécu à des degrés divers ou va tous devoir le gérer. Ou des réalités qu’on n’a pas tous nécessairement vécues, mais dans lesquelles on peut se projeter. Alors, oui, on peut dire qu’il va y avoir du rentre-dedans. C’est comme ça que j’ai le gout d’engager le public. Et je le fais à travers les corps de créateurs et créatrices que j’ai choisis.

    Le spectacle ne sera pas réglé au quart de tour. La musique sera fixée, oui — et il y aura un cadre évidemment —, mais les créateurs ont la possibilité d’une certaine flexibilité. Sans doute qu’à chaque soir, les spectacles auront une saveur un peu différente, une énergie différente. Pour moi, c’est important pour ce spectacle de laisser à chaque artiste le choix dans le moment présent.


    Toi, Dave, tu ne danseras pas dans ce spectacle…
    Dave St-Pierre : Non, j’ai passé cette étape-là. Je préfère de loin travailler avec le corps des autres. Mon corps a déjà exprimé ce qu’il avait à dire. J’aime travailler avec des corps qui expriment des choses qu’ils sont les seuls à pouvoir exprimer par leurs particularités. Le corps de Melusine ou le corps de Vincent — qui sont des corps atypiques — ont carrément d’autres choses à dire que bien des corps qu’on voit habituellement sur scène. Ils expriment une poésie rarement vue. 

    C’est important pour moi de donner la place à l’expression des corps dans leur diversité. C’était une chose qui suscitait un grand questionnement avec ma compagnie de danse avant. Je choisissais des corps différents, mais au fur et à mesure qu’on s’entrainait ensemble, nos corps en arrivaient à se ressembler, avaient plus ou moins le même gabarit et devenaient moins intéressants à mes yeux. La diversité des corps sur scène est un élément important pour moi.


    Est-ce que ta transition vers ton identité de genre a eu un impact sur ta manière de danser, Mélusine ?
    Mélusine : J’ai transitionné pendant mon bac. à l’UQÀM. À mon arrivée à l’université, je n’avais pas le même prénom, pas le même pronom. C’était non seulement ma première rencontre avec la danse, mais aussi une appropriation de mon propre corps. J’ai pris conscience que je ne connaissais pas bien mon corps, je n’arrivais pas à le voir. Quand j’ai commencé mes cours de danse, j’avais l’impression d’être très petite, alors que je mesure six pieds et un. Je n’avais pas conscience de ma grandeur. J’ai vraiment pris conscience de mon corps à travers mon apprentissage de la danse. Maintenant je redécouvre mon corps de femme trans genderfluid. En ce moment, je porte une perruque et il y a encore certaines opérations que je n’ai pas faites et j’ai eu un peu peur de comment mon corps sera perçu sur scène. Souvent on me perçoit comme un homme gai. Je me pose beaucoup de questions sur comment je veux que mon corps soit lu sur scène.

    Cela dit, je me sens choyée et chanceuse d’être dans mon corps et je veux continuer à l’explorer à travers le processus que Dave m’a proposé. Avec ce spectacle, je vais pouvoir me dépasser et de trouver quelles sont mes forces en sortant de ma zone de confort. J’aime aussi pouvoir travailler en duo et en quatuor avec des personnes dont les corps sont si différents. Et après avoir dansé principalement avec des femmes blanches cisgenres, de pouvoir travailler et d’improviser avec des personnes aussi différentes, dont certaines qui ne proviennent pas du milieu de la danse, c’est une expérience stimulante, qui permet d’expérimenter notre fragilité. À date, dans nos improvisations, il se passe des choses vraiment intéressantes.

    Dave St-Pierre : C’est une caractéristique de l’équipe de création. Toutes les personnes n’ont pas nécessairement d’expérience professionnelle. Si certain.e.s proviennent de la danse contemporaine ou de la danse urbaine, il y en a deux ou trois qui n’ont jamais danser avant sur scène. Pour moi, tous les corps bougent et tous les corps dansent. 


    Si tu ne les as pas tous vus danser, comment sais-tu s’ils et elles sauront danser sur scène? 
    Dave St-Pierre : Je vais te confier un truc… J’ai engagé presque tout le monde sans jamais les avoir rencontrés au préalable. À part une personne avec qui j’ai déjà travaillé — mais ce n’était pas dans un contexte de danse —, je les ai choisi.e.s après avoir vu des petits vidéos, ici et là, sur Facebook ou sur Instagram. Et je me suis dit pourquoi pas prendre le risque….  Et leur proposer de travailler ensemble. Je n’ai pas encore d’idée précise sur ce qu’aura l’air le spectacle, ça sera une surprise pour moi, mais je sais qu’il va se créer dans le clash d’idées et de perspectives que chacun.e amène lors des répétitions, lors de nos rencontres. J’apprécie beaucoup qu’ils et elles arrivent avec des référents et des expériences qui ne sont pas les mêmes.

    Mélusine : Pour moi, c’est une vraie prise de risque de me lancer dans un tel processus. C’est une occasion rare dans la scène contemporaine actuellement. Je ne pouvais pas passer à côté de l’opportunité qui m’était donnée. 


    Mélusine, c’est en référence à la fée du conte médiéval?
    Mélusine : Oui, la femme qui se transforme en serpent tous les samedis… (rires de toustes).


    Il y a plusieurs versions de ce conte...
    Mélusine : Oui, c’est ça… mais dans mon cas c’est parce que je fais mon shoot d’estrogène tous les samedis.


    Donc la performance du samedi soir, va être différente…
    Mélusine : Ah c’est certain… ça va exploser sur scène.

    INFOS | Dix représentations de Rapture auront lieu du 27 juillet au 6 août à 19 h, au Monastère. Les billets sont en vente dès maintenant au www.lepointdevente.com

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