Jeudi, 20 juin 2024
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    Explorer la proximité entre garçons avec le réalisateur Lukas Dhont

    Quatre ans après avoir remporté la Caméra d’or et la Queer Palme à Cannes pour son premier film Girl, le réalisateur belge Lukas Dhont est de retour avec le film Close. Récipiendaire du Grand Prix au Festival de Cannes, mais aussi du Prix du jury et du Prix du public Mel Hoppenheim au Festival CINEMANIA, le film met en vedette les révélations Eden Dambrine et Gustav de Waele. Émilie Dequenne et Léa Drucker sont aussi de la distribution.

    Comment résumerais-tu en quelques phrases ton film Close ?
    Lukas Dhont : C’est un film sur une amitié fusionnelle entre deux garçons de 13 ans — Léo et Rémi — qui passent tout leur temps ensemble, qui vivent très proches l’un de l’autre. Ils vont aller à l’école secondaire ensemble pour la première fois. Leur « fusionnalité » et leur sensualité entre eux sont alors questionnées par les élèves autour d’eux. On va donc suivre comment cela impacte leur amitié entre eux.

    Comment l’idée de faire ce film t’est-elle venue ?
    Lukas Dhont : Le « origin story » de ce film, c’est un livre américain qui s’appelle Deep Secrets. C’est une recherche faite par une psychologue de New York qui a suivi 150 garçons entre l’âge de 13 et 18 ans.

    À l’âge de 13 ans, elle leur a demandé de parler de leurs amis masculins. Et ce qui est beau, c’est que ces témoignages-là sont pleins de tendresse. Le langage est très émotionnel, ils osent parler d’amour très ouvertement quand ils parlent des autres.

    Puis, à l’âge de 17 et 18 ans, on pose les mêmes questions aux mêmes garçons. Et là, c’est comme si ce vocabulaire avait disparu. C’est comme si ces garçons n’osaient plus parler avec le même langage des autres, mais aussi de toutes les choses qui se passent à l’intérieur d’eux.

    Quand j’ai lu ça, je me suis senti très connecté avec ces jeunes êtres, parce que moi aussi à un certain âge — à ce même âge — j’ai commencé à avoir peur d’une certaine intimité. J’ai commencé à avoir peur de la tendresse. J’avais envie de parler de ça. J’avais envie de parler de ces attentes et ces codes, et de leur impact sur une amitié entre deux jeunes garçons.

    Ressens-tu du regret ou de la nostalgie par rapport à l’époque de tes 13 ans ? Aurais-tu voulu faire les choses autrement ?
    Lukas Dhont : The Time Capsule Question, c’est très intéressant ! Oui, j’ai des regrets parce que je pense que j’ai, à cet âge-là, la force d’un groupe très, très fort. Je voulais appartenir à un groupe. Peut-être plus qu’à une seule personne en fait. Quand j’étais jeune, j’ai voulu être comme les autres garçons autour de moi. Et ça a fait que j’ai pris de la distance avec certaines amitiés qui étaient peut-être trop intimes.

    J’ai aussi une nostalgie. À cet âge-là, l’amour est sans frontières, sans case, sans norme. Je pense qu’il y a une beauté dans ce regard [d’]enfant. Ce regard où il y a encore cette innocence et où il y a encore beaucoup de ces codes sociétaux encore absents dans la vie.

    Le film ne porte pas sur l’homosexualité, mais explore la masculinité toxique et l’homophobie. C’était important pour toi de bien séparer ces concepts ?
    Lukas Dhont : Oui, parce qu’en fait c’est ça que la recherche m’avait donné. Ces jeunes garçons, ces 150 garçons, je ne sais pas si certains d’eux sont queers ou pas queers, mais ils ont tous eu la pression de la masculinité, straight ou pas straight. On leur apprend tous à être indépendants, à être plus compétitifs.

    Donc pour moi c’était important de ne pas parler nécessairement de la sexualité des personnages, mais de parler de comment, en fait, nous sommes conditionnés de regarder la sensualité et l’intimité entre deux jeunes garçons immédiatement comme quelque chose de sexuel, parce que nous ne sommes pas habitués de voir ce vocabulaire lié à la masculinité.

    Je pense aussi qu’on vit dans un monde qui est très orienté vers la relation amoureuse, et pas la relation d’amitié. Pourtant, l’amitié est au centre de toute notre vie. Je pense qu’on a tous déjà été à cet endroit où notre cœur était brisé à cause d’une amitié qui a changé de route, une amitié qui n’est plus la même. Je pense que c’est une relation qui n’est pas toujours traitée avec autant d’importance dans le cinéma.

    Durant la pandémie, on ne pouvait pas voir nos amis, les amitiés se faisaient à distance. Moi, ça m’a fait réfléchir sur l’importance de l’amitié dans ma vie. Je pense que c’est aussi pour ça que j’ai vraiment voulu créer un film sur cette relation.

    Selon toi, pourquoi ton film a-t-il autant résonné ? Qu’est-ce qui explique le succès de ton œuvre ?
    Lukas Dhont : Je pense que ce qui est beau avec la poésie, c’est que tu commences par une sorte de blessure personnelle, pour après essayer de créer une tristesse universelle. Je pense que c’est ça qu’on a essayé de faire. C’est de partir de quelque chose qui est très, très important d’abord pour nous, mais après aussi essayer de laisser le personnel derrière et chercher ce qui fait que le propos devient quelque chose qui nous connecte tous, comme un peu les Grecs qui cherchaient à trouver cette catharsis collective.

    Je trouve que la beauté de l’art peut aussi être ça, avoir le sentiment que nous ne sommes pas seuls, que nous sommes connectés l’un avec l’autre à cause des choses qui sont partagées. Je pense qu’avec ce film, on a essayé de chercher ça. C’est beau pour nous, quand on va quelque part, de voir les différentes générations, et comment pour […] différentes raisons ils connectent avec le propos du film.

    Close est inspiré de la peinture We Two Boys Together Clinging de David Hockney. Qu’est-ce qui t’a inspiré dans cette œuvre ?
    Lukas Dhont : We Two Boys Together Clinging, c’est d’abord un poème de Walt Whitman qui parle d’une intimité, sensualité entre deux hommes, que je trouve très, très beau et qui m’inspire beaucoup.

    Et en fait ce que je trouvais très beau, c’est ce titre qui pour moi est un peu un résumé de cette amitié dans le début, qui petit à petit est séparée à cause de cette société. C’est ces deux jeunes êtres qui veulent rester proches l’un de l’autre, qui veulent rester dans cette « fusionnalité » énorme qui est exprimée par ce verbe, « clinging ». C’est de prendre quelqu’un dans tes bras, et ne pas le laisser partir.

    Je trouvais ça beau et poétique et, pour moi, cela représente bien la première partie du film.

    Close, tout comme ton premier film Girl, joue avec plusieurs langues. Qu’est-ce que ce jeu de langue signifie pour toi ?
    Lukas Dhont : D’abord, tu as le langage corporel. Parce qu’en fait, avant d’être réalisateur, je voulais être danseur. Je pense que dans l’univers qu’on crée, qu’on écrit, le corps est central et on laisse beaucoup plus les corps parler que les mots. Ce langage est universel et est donc aussi très intéressant pour nous à utiliser parce qu’on le partage tous.

    Après c’est vrai qu’en Belgique on parle trois langues et on a un pays qui est aussi divisé en partie, où il y a un côté flamand, un côté francophone, un côté qui parle allemand, mais c’est plus petit.

    Notre monde culturel est aussi très divisé. Le côté flamand est très divisé. Il y a une frontière avec le monde culturel francophone. Et moi, ça m’a toujours intéressé de travailler avec les deux côtés, d’unir les mondes culturels dans le cinéma et alors vraiment m’identifier comme réalisateur belge, faire exister les Français et les Flamands l’un à côté de l’autre, sans nécessairement devoir expliquer ça. Je ressens qu’en Belgique ça résonne vraiment parce que, pour beaucoup de gens, ces divisions ne marchent pas autant. Pour moi qui [suis] d’origine flamande, travailler en français m’intéresse beaucoup. Il y a une poésie à travailler dans une langue qui n’est pas ta langue maternelle. C’est une autre approche [de] la langue et donc ça m’excite beaucoup.

    INFOS | CLOSE de Lukas Dhont, Grand Prix du Festival de Cannes 2022. Sortie en salles prévue à la fin janvier 2023

    ET VOICI UNE AUTRE ENTREVUE, VIDÉO CETTE FOIS QUE NOUS A ACCORDÉ LE RÉALISATEUR :

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