Dimanche, 7 Décembre 2025
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    Tu veux m’éduquer ? Commence par ne pas me crier dessus

    L’autre jour, un ami hétéro (oui, j’en garde un ou deux pour la diversité) m’a confié : « J’ai juste dit il au lieu de iel en parlant de quelqu’un, pis je me suis fait ramasser. » J’ai levé les yeux au ciel. Pas contre lui. Contre ce climat où la peur de mal dire étouffe la volonté de bien faire. Une époque où poser une question sincère devient un champ de mines. Où une maladresse, même bien intentionnée, suffit à te faire passer pour un oppresseur.

    Je suis queer, engagé, capable de parler en langage neutre avant mon premier café, s’il le faut. J’aime les mots, je connais leur poids. Mais plus ça va, plus je me demande : à force de vouloir corriger tout le monde à chaque faux pas, est-ce qu’on ne nuit pas à notre propre cause ?

    On ne peut pas balancer un glossaire militant dans la face du monde en espérant qu’ils le sachent par cœur d’ici le prochain brunch du dimanche. Et surtout pas en leur disant qu’ils sont des oppresseurs en devenir pour ne pas avoir employé le « bon » mot. T’as déjà essayé d’apprendre l’allemand pendant qu’on te crie dessus parce que t’as mal prononcé Geschlechtsidentität ? Non ? Ben voilà. Ce n’est pas comme ça qu’on donne envie d’apprendre. Et aussi plate que ce soit : on n’impose pas la compréhension.

    C’est comme avec les végans. Y’en a qui t’expliquent calmement. Grâce à eux, j’ai changé quelques habitudes. Mais si tu me traites de tueur de vaches après que j’ai mis du lait dans mes Cherrios, je vais me commander un Big Mac extra bacon et le manger à deux pouces de ta face. Juste par réflexe humain : se braquer quand on se sent attaqué.

    C’est pareil avec certains militants queers. Tu veux que je t’appelle « iel » ? Aucun problème. Tu veux m’expliquer ton identité de genre ? Je suis tout ouïe. Mais commence pas à me punir de ne pas la connaître d’avance. Sinon, ben… je n’aurai plus envie de t’écouter. Pas parce que je suis contre toi. Parce que tu m’auras fermé la porte avant même qu’on ait pu discuter.

    Je repense à cette fille, à l’UQAM, pendant mon bac en travail social. Elle m’est tombée dessus, comme si j’avais pissé sur la statue de Simone de Beauvoir. Tout ça pour avoir dit « les étudiants » au lieu de « les étudiantes et les étudiants ». J’avais beau dénoncer les inégalités, parler d’inclusion… Rien à foutre. Un mot mal placé et paf : j’étais devenu un agent du patriarcat. C’était pas de la justice sociale. C’était un concours de pureté syntaxique.

    J’en ai parlé avec des amis gais plus âgés. Des gars qui ont milité dans les années 80-90. Ils m’ont dit : « Nous autres, on voulait juste vivre sans se faire battre à coups de matraque. Pas imposer notre manière de vivre aux autres. Juste exister, être acceptés… pis qu’on nous sacre la paix. »

    Le militantisme queer a toujours été porté par des gens qui dérangent, qui bousculent, qui inventent des espaces qui n’existent pas encore. Mais y’a une différence entre déranger le système et déranger ceux qui veulent comprendre.

    Aujourd’hui, c’est comme si on était passé d’un extrême à l’autre. On veut que ça change tout de suite. Mais on oublie que le progrès, c’est pas un Air fryer. C’est une mijoteuse. Ça prend du temps. Ça demande de la patience. On ne peut pas dire qu’on veut inclure… et en même temps éjecter ceux qui ne suivent pas la recette à la lettre. Sinon, ce n’est plus de l’inclusion. C’est un club privé réservé à ceux et celles qui savent le lexique inclusif au grand complet.

    Et là, certain.e.s diront peut-être que je pense comme ça parce que je suis un homme blanc cis. Comme si ça effaçait tout le reste : une jeunesse à me faire écœurer chaque jour pour mon TDAH, mon boitement, mon élocution et ma famille sur le BS. Je sais ce que c’est, être rejeté. Un peu trop pour ne pas vouloir en reproduire les mécanismes — même au nom du progrès.

    Je comprends donc la colère d’être ignoré et invisibilisé. T’as pu l’énergie de répéter avec douceur. T’as envie que ça change, maintenant, et c’est légitime. Mais je comprends aussi la fatigue de ceux qui essaient… et se font repousser parce qu’ils n’ont pas tout bon.

    J’ai vu des profs qui n’osent plus parler de diversité pour « pas se mettre dans le trouble », des collègues bienveillants qui baissent les yeux, de peur d’échapper un mot qui fâche. Des allié.e.s qui se retirent, ne sachant plus comment aider sans se faire taper sur les doigts.
     
    Et moi, je n’ai pas envie de ça. Je n’ai pas milité pour que, rendu ici, on transforme notre lutte en test d’admission pour élites linguistiques queers. Le vrai militantisme, ce n’est pas de savoir qui a le glossaire le plus à jour ou le trauma le plus lourd. C’est de créer du lien, pas du rejet. Alors, si tu veux m’éduquer… commence par ne pas me crier dessus.

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    4 Commentaires

    1. La phénomène que tu décris crée drôle d’effet ricochet où certaines personnes non binaires (dont moi) hésitent à s’affirmer par peur de passer pour “cette personne queer intense qui saute à la gorge de tout le monde dès qu’ils se trompent une fois.”

      Aussi…j’ose croire que la plupart des adultes queers, la plupart du temps, peuvent faire la différence entre les gens de mauvaise foi qui font exprès pour te mégenrer ou utiliser un langage insultant pour te provoquer, et les gens de bonne foi qui se trompent ou qui n’ont juste pas une “lexique à jour.”

    2. Nuances très importantes ici. Merci, Nicolas, de faire le point sur la différence entre la distraction, l’ignorance, l’agression, et toutes les zones intermédiaires. Je suis un allié ignorant en quête de guérison, on ne soigne pas une intolérance avec une autre intolérance.

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