Avec Au menu. Montréal : une histoire de restaurants, le Musée McCord Stewart réussit un pari réjouissant : raconter Montréal à travers ce qui la réunit le plus naturellement — une table, un comptoir, une taverne, une salle à manger. Présentée à partir du 26 novembre 2025, cette exposition temporaire célèbre l’extraordinaire diversité et l’inventivité de la restauration montréalaise des années 1960 à aujourd’hui, en proposant un parcours foisonnant fait de témoignages audiovisuels, de photographies, d’archives et d’objets soigneusement mis en scène dans une scénographie aussi intelligente que ludique.
Ici, on ne se contente pas de faire défiler des menus et des enseignes : l’exposition rappelle que les restaurants sont des lieux où se construit une identité collective. Ils nourrissent le ventre, bien sûr, mais aussi la mémoire, l’imaginaire et le sentiment d’appartenance. En retraçant l’évolution des tables d’ici — des delicatessens aux expériences gastronomiques contemporaines — le musée éclaire comment la métropole s’est définie, transformée et racontée… en mangeant.
Les restaurants comme miroirs de la société
Comme le souligne la conservatrice Guislaine Lemay, les restaurants sont des « miroirs de la société». Ils incarnent des lieux de rencontres, d’échanges, d’innovation, mais aussi des espaces de mémoire, où l’on célèbre, où l’on se rassemble, où l’on vit des moments charnières. À travers ce prisme concret et universel, l’exposition fait apparaître l’histoire culturelle, sociale et économique de Montréal avec une clarté étonnante.
Le parcours évoque aussi un Montréal en mouvement : celui des vagues migratoires, des transformations urbaines, des changements de mœurs. Un moment charnière ressort avec force : les années 1960, période de bouleversements identitaires, amplifiée par Expo 67, véritable accélérateur gastronomique. La ville devait alors accueillir des millions de visiteurs — et surtout, apprendre à se présenter comme grande métropole internationale, jusque dans l’assiette.
Tranches de vie, institutions et nostalgie assumé
L’une des forces de l’exposition est son habileté à mêler histoire collective et souvenirs personnels. On y retrouve des lieux qui ont forgé la mémoire montréalaise, parfois magnifiés par la littérature ou la culture populaire : La Binerie Mont-Royal, immortalisée dans Le Matou d’Yves Beauchemin, ou encore Bens Delicatessen, où Leonard Cohen aimait s’attabler.
Le musée célèbre aussi la résilience des casse-croûte et delicatessens, véritables emblèmes de Montréal, capables de traverser les époques sans perdre leur aura. Il y a quelque chose de rassurant — presque mythologique — dans ces adresses qui semblent éternelles, comme Montreal Pool Room (fondé en 1912), mais aussi Dunn’s, Schwartz’s, Wilensky ou l’Orange Julep, autant de repères qui racontent une ville attachée à ses rituels.

Une histoire qui continue : diversité, modernité et quartiers transformés
L’exposition ne s’enferme pas dans la nostalgie. Elle montre également la vitalité contemporaine de la scène culinaire et la manière dont certains restaurateurs ont transformé le visage de quartiers entiers. Le cas de Joe Beef, devenu institution après l’arrivée de Frédéric Morin et David McMillan dans une ancienne sandwicherie de la Petite-Bourgogne, illustre parfaitement cette capacité des restaurants à faire renaître un lieu, un quartier, une fierté.
Le musée rappelle aussi l’ampleur vertigineuse de cet univers : près de 5 000 restaurants en activité en 2025, soit environ le tiers de tous ceux du Québec. Et même si l’exposition ne prétend pas à l’exhaustivité — ce serait impossible — elle propose une sélection d’établissements emblématiques qui servent de repères pour comprendre l’évolution des goûts, des communautés et des quartiers.
Des détails qui font sourire (et réfléchir)
L’exposition se distingue aussi par ses clins d’œil bien dosés à des phénomènes typiquement québécois : les restaurants « apportez votre vin », le brunch, ou encore la livraison à domicile — popularisée par St-Hubert dès les années 1950, notamment pour répondre aux soirs où hockey et tempêtes vidaient les salles à manger.
Autre rappel frappant : jusqu’en 1981, les femmes étaient interdites dans les tavernes au Québec. Cette réalité, inscrite dans la mémoire sociale de la province, souligne à quel point la restauration n’est pas qu’une affaire de cuisine : c’est aussi une histoire de droits, de lieux permis et interdits, de liberté et de changements de société.

Une exposition “critique” dans le meilleur sens du terme
Ce qui rend Au menu si réussie, c’est sa capacité à tenir ensemble deux choses : la dimension affective (les souvenirs, les repas, les rituels) et une lecture plus critique (les transformations sociales, économiques, culturelles, urbaines). Le Musée McCord Stewart signe ici une exposition nécessaire, qui confirme à quel point la table est un espace politique, identitaire et profondément humain.
Inspirée d’une idée de la critique culinaire Lesley Chesterman, cette relecture culturelle mûrissait depuis longtemps. Et on comprend pourquoi : il fallait la rigueur d’un musée pour donner à cette histoire la profondeur qu’elle mérite. Résultat : un parcours généreux, accessible et brillant, qui donne faim — autant de plats que de récits.
INFOS | EXPO Au menu. Montréal : une histoire de restaurants
Musée McCord Stewart, jusqu’au 18 octobre 2026.

