Mercredi, 25 mars 2026
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    Le JAG face à une mission régionale presque impossible

    Avec plus de 1,5 million d’habitants, la Montérégie constitue la deuxième région la plus populeuse du Québec après Montréal. Son territoire s’étend sur plus de 8 800 km² et regroupe plus de seize villes de plus de 20 000 habitants, chacune avec ses réalités sociales, communautaires et institutionnelles. Pourtant, pour l’ensemble de cette région, un seul organisme communautaire porte la mission régionale de soutien et d’accompagnement des communautés LGBTQ+ :

    le JAG (Jeunes Adultes GAI-E-S).
    Depuis près de trente ans, l’organisme offre des services d’intervention, de sensibilisation et d’accompagnement auprès de publics variés — jeunes, adultes, parents, personnes aînées, personnes immigrantes et intervenant·e·s du réseau. Au fil du temps, son mandat s’est élargi afin de répondre à des besoins grandissants, jusqu’à devenir une mission régionale couvrant l’ensemble de la Montérégie.

    Or, cette expansion du mandat n’a pas été accompagnée d’un financement proportionnel à la réalité démographique et territoriale de la région. L’organisme se retrouve ainsi confronté à une contradiction structurelle : on lui demande d’assurer une présence sur un territoire immense et densément peuplé, avec des ressources conçues pour une mission beaucoup plus restreinte.

    L’organisme vient de déposer un rapport, que Fugues a pu consulter, dressant un constat clair : les « trous de service » observés en Montérégie — particulièrement en Montérégie-Ouest — ne résultent ni d’un manque de volonté ni d’un manque d’expertise de la part du JAG. Ils découlent plutôt d’un déséquilibre structurel entre la mission confiée à l’organisme et les moyens réels dont il dispose pour l’accomplir. Comme le résume le directeur général de l’organisme, Dominique Théberge : « Égalitaire ne veut pas dire équitable. »

    Un organisme seul pour une région immense
    Le JAG est aujourd’hui le seul organisme LGBTQ+ offrant des services pour l’ensemble de la Montérégie. L’organisation dispose actuellement de deux bureaux, à Saint-Hyacinthe et à Longueuil. Cependant, ces deux points de service ne suffisent pas à répondre aux besoins d’un territoire qui comprend plus de 16 villes de plus de 20 000 habitants, réparties sur une vaste région. Ainsi, plusieurs secteurs demeurent sans services de proximité, notamment Salaberry-de-Valleyfield, Saint-Jean-sur-Richelieu et Sorel-Tracy. « Il y a un déséquilibre entre notre mission, qui est de desservir plus de 1,5 million de personnes, et un budget qui ne nous permet pas de le faire sur un si vaste territoire », explique Dominique Théberge. Selon lui, la situation actuelle rend la mission régionale du JAG pratiquement irréalisable. « Même l’aide complémentaire du Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie se base sur un principe qui défavorise grandement la Montérégie. Au lieu de se baser sur les organismes, elle devrait se pencher sur combien de dollars par habitant elle distribue dans nos 17 régions. »

    Le financement provenant du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC), administré par le ministère de la Santé et des Services sociaux, est lui aussi jugé insuffisant.
    «Le PSOC ne finance pas suffisamment selon les besoins de la population LGBTQ+ de la région», souligne Christian Généreux, responsable des communications du JAG.

    Une expansion territoriale mal financée
    Le cœur du problème remonte à 2019, lorsque le JAG obtient une reconnaissance régionale par une entente PSOC pour des activités spécifiques. Cette entente élargit officiellement son mandat : l’organisme doit désormais couvrir non seulement la Montérégie-Est, mais également l’agglomération de Longueuil et la Montérégie-Ouest.

    En pratique, cette expansion représente plus de 4 000 km² supplémentaires à desservir et plus d’un million de personnes additionnelles dans la population cible.

    Cependant, selon le rapport, cette expansion territoriale ne s’est accompagnée que d’un financement additionnel de moins de 100 000 dollars.

    Les conséquences ont été immédiates : diminution des services historiques en Montérégie-Est, présence limitée à Longueuil, déploiement fragile en Montérégie-Ouest et fermeture du point de service de Valleyfield un an après son ouverture.

    « Le CISSS nous a demandé que l’on soit présents à Salaberry-de-Valleyfield et Longueuil. Nous avons accepté au début, mais nous avons réalisé que le seuil plancher n’a pas suivi », explique Dominique Théberge. « En fait, il faudrait l’équivalent de trois organismes pour tout faire à la fois, déjà qu’on réussit de peine et de misère à maintenir le bureau de Longueuil. »

    Le problème du « seuil plancher » théorique L’un des éléments centraux du rapport concerne la méthode utilisée pour financer les organismes communautaires : les « seuils plancher ». Cet outil vise normalement à assurer un financement minimal équitable entre organismes similaires répartis sur le
    territoire. Toutefois, dans le cas du JAG, l’organisme affirme que cet outil produit l’effet inverse. Le seuil plancher du JAG est demeuré essentiellement le même avant et après l’ajout d’un immense territoire et d’une population massive. À première vue, il apparaît donc illogique que le financement minimal soit resté stable alors que la mission de l’organisme s’est considérablement élargie. Dans ce contexte, la logique d’égalité — appliquer les mêmes paramètres à tous — entre en contradiction avec la réalité du terrain. L’égalité ne garantit pas l’équité lorsque les responsabilités et les charges de travail ne sont pas comparables.

    Une mission devenue irréaliste
    Concrètement, le JAG doit actuellement desservir l’ensemble de la Montérégie avec une équipe
    d’environ cinq employé·e·s. Le rapport décrit la situation de manière très concrète : une coordination et quatre intervenant·e·s répartis sur trois bureaux pour couvrir un territoire de plus de 8 800 km².

    « Le carcan actuel nous demande l’impossible », indique le document. Dans les faits, cela signifie aussi que plusieurs communautés locales ne bénéficient d’aucune présence ou intervention. « On devrait être présents à Saint-Jean-sur-Richelieu, où la violence est très présente et préoccupante. On devrait y être pour faire de la sensibilisation, mais on ne peut pas parce qu’on est sous-financés », explique Dominique Théberge.

    Une pression constante de concertation
    La structure territoriale de la Montérégie ajoute une pression supplémentaire. La région compte de nombreuses tables de concertation locales : jeunesse, itinérance, immigration, persévérance scolaire, aînés, développement social, etc.

    Chaque communauté possède ses propres structures de collaboration. Le JAG participe actuellement à plus de 40 concertations sur le territoire montérégien, mais affirme devoir en refuser plus de 80 autres, faute de ressources. Ce déficit de présence a des conséquences importantes : moins de visibilité, moins de liens avec les partenaires locaux et une représentation affaiblie des réalités LGBTQ+ dans les décisions régionales.

    Les limites du service à distance
    Face au manque de ressources, certains pourraient croire que les services virtuels pourraient compenser l’absence de présence locale. Le rapport nuance fortement cette idée. Bien que les services à distance puissent être utiles pour répondre à certaines urgences, ils ne remplacent pas l’ancrage local. Plusieurs personnes ne peuvent pas participer à des rencontres virtuelles en raison d’un environnement familial hostile ou d’un manque de confidentialité.

    De plus, certains services essentiels — accès à du matériel d’affirmation de genre, groupes de soutien, activités de sensibilisation ou accompagnements dans les milieux scolaires — nécessitent une présence sur le terrain. Sans visibilité locale, il devient également beaucoup plus difficile de transformer les attitudes sociales et de lutter efficacement contre l’homophobie et la transphobie.

    Comme le résume Dominique Théberge : « On n’est pas en train de changer l’homophobie pour l’acceptation parce qu’on n’est pas là. Et si on n’est pas là, on n’a pas de visibilité. Donc on ne peut pas continuer de parler d’homophobie et de transphobie. C’est aussi simple que ça. »

    Un financement largement insuffisant
    Le rapport fournit également une estimation du budget minimal nécessaire pour remplir correctement la mission régionale. Actuellement, l’organisme reçoit environ 452 078 $ du PSOC. « Notre seuil plancher est à 455 677 $, donc pour le CISSS nous sommes à 99,21 % du minimum requis pour faire notre mission. Tant que notre seuil plancher (théorique) ne sera pas augmenté, le CISSS va penser que notre minimum est bien financé. »

    Le JAG demande un rehaussement de son seuil plancher (théorique) à 1 367 031 $, ce qui placerait le financement à 33,07 % du minimum requis pour réaliser la mission selon le CISSS. « Ce qui refléterait mieux notre réalité », explique Dominique Théberge. « Nous comprenons que nous ne recevrons pas 880 000 $ d’un coup. En levant le seuil plancher, ça nous donnerait la légitimité d’aller chercher les sommes requises sur les prochaines années. Nous déployons beaucoup d’énergie pour nous rendre à 716 000 $. Ce surplus de 264 000 $ devrait nous aider à améliorer le qualitatif de notre mission. »
    On comprend que le sous-financement de l’organisme a un impact direct sur les conditions de travail. Les salaires offerts au sein de l’organisme sont inférieurs à la moyenne du secteur communautaire, ce qui complique le recrutement et la rétention du personnel.

    Une région hors norme
    La Montérégie présente par ailleurs une particularité importante : sa taille démographique. Avec environ 1 522 000 habitants, elle dépasse largement la moyenne des régions administratives du Québec, estimée à environ 532 000 personnes. En réalité, la Montérégie fonctionne davantage comme trois sous-régions distinctes : l’Est, le Centre et l’Ouest. C’est pourquoi certaines instances, notamment la Table régionale des organismes communautaires et bénévoles de la Montérégie (TROCM), avancent une piste de solution : reconnaître le JAG comme l’équivalent de trois organismes distincts pour le financement. Une telle reconnaissance permettrait de tenir compte de la réalité territoriale et de la nécessité de maintenir au minimum trois points de service.

    Le JAG a atteint ses limites
    Depuis près de trois décennies, le JAG a progressivement adapté sa mission afin de répondre aux besoins changeants des communautés LGBTQ+ de la Montérégie. L’organisme a accepté d’élargir son mandat régional dans l’espoir de combler des besoins bien réels sur le terrain. Toutefois, cette expansion s’est faite sans que les ressources financières suivent l’ampleur de la responsabilité confiée. Aujourd’hui, le constat est clair : l’organisme atteint les limites de ce qu’il peut accomplir avec les moyens dont il dispose. La question qui se pose désormais n’est plus seulement administrative, mais politique.

    La poursuite ou la correction de cette situation relève désormais des décisions du CISSS. Ce dernier décidera-t-il de laisser la Montérégie-Ouest et la Montérégie-Centre (hors agglomération de Longueuil) sans services LGBTQ+ de proximité, ou choisira-t-il d’ajuster le seuil plancher afin de financer adéquatement la mission régionale du JAG ?

    Car derrière les chiffres et les modèles de financement se trouvent des communautés bien réelles, pour lesquelles l’accès à des services de soutien, de sensibilisation et d’accompagnement demeure essentiel. Comme le rappelle l’image qui conclut le rapport : « À force de rayonner au maximum, notre soleil finit par s’éteindre. »

    INFOS | Le JAG, organisme LGBT+
    Saint-Hyacinthe, Longueuil et Salaberry-de-Valleuyfield.
    1 800 774 1349 https://www.lejag.org

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